scénarii

Lundi 30 mars 2009

Je prends des vacances à St Malo avec une de mes classes. 

Si vous avez le temps vous aurez quelques nouvelles par ici,


Si vous voulez rire un peu je vous conseille la vie de morue, qui nous conte boires et déboires d'une sortie pédagogique.


Mais surtout allez lire cet article sur la Base élèves  - le Monde du 27.03.09.



et maintenant un peu d'ailleurs avec un petit bout de scénario.


Séquence 11

-       Quoi on fait ? demande Marcel, assis sur le banc, aux côtés de Constance qui, debout donne des mouches à un oisillon, bien caché dans les branches.

-       Chais pas ! On peut aller aux bains douches, j'ai envie de faire une toilette. J'ai aussi besoin de laver des trucs... mais je crois que j'ai plus un sou.

-       Moi non plus, trois ou quatre centimes qui traînent, ajoute-t-il en vidant ses poches.

-       Alors il faut que je fasse mon p'tit spectacle.

-       Tu te sens la force ?

-       Si la toux m'enquiquine pas, je peux.

-       On pourrait aussi passer au centre pour qu'ils te donnent quelque chose.

-       Nan ! ceux-là je les supporte pas avec leur charité bien ordonnée... et leur mépris.

Ils ramassent leurs affaires et se dirigent vers une place, près d'une fontaine, la soirée est belle, les badauds nombreux. Elle sort un bandonéon, et commence à jouer en fredonnant doucement. Marcel installe la petite gamelle. La voix de Constance s'élève claire et juste, pendant que celle de Marcel tonitrue grave et forte, quelques passants s'arrêtent et écoutent. Ils reprennent le refrain connu avec eux, d'autres arrivent, curieux, intéressés. La place s'anime, le pot se remplit.

A la fin du spectacle, Marcel s'empare du pot et compte les piécettes.

      -    Bonne recette, ce soir, tu as été formidable.

Elle répond d'une forte quinte de toux, il lui tend un mouchoir pas très propre dans lequel elle évacue les miasmes un peu rouges. Il s'en aperçoit, hoche la tête, le regard inquiet mais ne dit rien.

-       On a assez pour un ciné ?

-       Tu veux pas faire comme d'hab ?

-       Non, j'ai envie de passer par la grande porte. Allez je vais me laver. Et toi ? t'en as besoin aussi.

-       Bah ! moi, quand je passe là-bas, après je me reconnais plus.





Par polly
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Dimanche 20 juillet 2008



Un extrait du scénario que j'ai écrit pour l'atelier de l'an prochain... je ne sais pas encore si on le choisira, pour le moment ce n'est qu'un premier jet,

et cette scène est un vrai défi! Vous comprendrez pourquoi...


Séquence 18.


Constance et Marcel sont sur les toits. Elle tient dans sa main le martinet qui est en toute confiance. Ils se regardent l'un l'autre, et ils regardent l'oisillon.
-  On y va? demande-t-elle peu rassurée.

-  On y va.

-  Et s'il rate son envol ?

-   Il ratera pas. Il nous a prouvé qu'il pouvait.

-  Oui mais on le ramasse toujours, là on pourra plus. Tu crois qu'il est assez grand ?

-   Je sais pas ! C'est toi qui as voulu. On peut le garder encore.

-    Mais c'est pas une vie pour lui. Il a le droit d'être libre.

Elle s'approche du bord, elle ouvre les mains. L'oiseau ne bronche pas, puis se dresse sur les pattes. Elle hésite, elle regarde Marcel qui hoche la tête pour approuver.

-  la liberté coûte cher! dit-elle.

-  On en sait quelque chose.

-  Oui, nous, on connaît le prix.

-  Tu le lances ?

Et d'un geste ample elle libère le martinet qui plonge comme un caillou. Les deux compères ont dans les yeux de l'affolement, elle crie :

-  Ouvre les ailes! Ouvre-les.

Comme s'il avait entendu il déploie ses ailes et commence à planer. Puis s'envole, puis tourbillonne, puis remonte vers eux et s'enfuit haut vers le ciel. Ils le suivent du regard tant qu'ils peuvent. Quand il ne devient qu'un petit point lointain qui se mêle aux autres points lointains, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre en riant. Marcel fredonne une valse, et tous deux dansent lentement, leurs silhouettes heureuses virevoltent légères, tout là-haut sur les toits.
















Par polly
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Dimanche 15 juin 2008

7


Entre les arbres, les instruments s'accordèrent. Ce n'était pas un orchestre classique. Tous savaient qu'ils étaient là pour le plaisir et non pour donner une représentation. Le public se promenait entre les allées du parc, en attendant que les musiciens, d'âge divers, présentent les morceaux choisis. Christophe, Alice, Marjorie et quelques autres entouraient Eric. Ce dernier accordait un violon et jouait de quelque grincement moqueur pour imiter les différents protagonistes de leur action.

- Et ce grave grincheux pour Monsieur le maire.

Ils rirent.

- Et cet aigu léger mais insistant, terriblement insistant pour Alice, l'empêcheuse de tourner en rond.

Pendant qu'Eric continuait la leçon, Alice et Christophe s'écartèrent discrètement.

- C'était une sacrée expérience, dit Christophe. Maintenant je me sens tout drôle et presque déçu que tout soit fini.

- Moi je me sens vide et d'un autre côté je me sens pleine: j'ai appris beaucoup.

- C'est-à-dire ?

- Eh bien, qu'il ne faut pas douter, tenir bon. J'ai appris aussi à compter sur mes camarades, à avoir confiance...et...j'ai appris à te connaître.

Alice ne regardait pas le jeune homme, elle semblait véritablement fatiguée, elle fixait un point lointain, indéfini. Pourtant son visage était détendu, comme serein.

- J'éviterai désormais les jugements définitifs sur les gens. Je sais qu'il faut leur laisser un capital de confiance avant de les cataloguer, ajouta-t-elle.

- Et Eric ?

- Quoi Eric ?

- En ce moment je peux l'observer. Il ne te quitte pas des yeux.

- Et alors ? Que conclus-tu ?

- Qu'il est amoureux de toi... et il n'est pas le seul.

Elle tourna les yeux vers Christophe. Pendant ce temps, on entendit sonner les percussions. C'était un appel à la musique. Alice tendit sa main vers celle de Christophe qui s'en saisit. Et tous deux, leurs pas accordés, rejoignirent lentement le public qui s'installait autour de l'orchestre improvisé. Ils ne pénétrèrent pas dans l'enceinte. Ils restèrent debout, à l'arrière. Devant eux, juste entre leurs bras, un garçon à la tignasse blonde, déjà assis, se retourna et leva vers eux un visage curieux. Christophe resserra son étreinte en prenant Alice par l'épaule, effaçant de ce geste les prétentions d'Eric.

 

 


Par polly
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Samedi 14 juin 2008

6


- C'est courageux de la part d'Eric, reconnut Christophe.

Alice était assise à ses côtés sur les marches du large escalier qui grimpait à l'étage.

- Evidemment, c'est courageux! Il a dû être confronté plusieurs fois à ce genre de situation. Ca n'a pas dû être facile de nous rejoindre et ce n'est pas de sa faute si son père possède une entreprise de démolition.

Christophe déplia les jambes devant lui, et cala ses coudes sur la marche supérieure. Il demanda d'une voix mal assurée:

- Tu es amoureuse de lui ?

Alice se tourna vers lui, regarda le profil renfrogné du jeune homme et sourit.

- Non. Je lui trouve des qualités, c'est tout.

- Et... à moi ? Est-ce que tu m'en trouves des qualités ? dit-il en se tournant vers elle.

Elle ne cilla pas devant la franchise de Christophe.

- Bien sûr. Tu as fait preuve d'un tel sens de l'organisation  et tu as montré combien on pouvait compter sur toi. J'ai confiance en toi maintenant.

Marjorie interrompit leur tête à tête.

- Tu as contacté Caroline ?

- Non, Pourquoi ?

- Il paraît qu'il y a du nouveau. Le maire discute. Appelle-la.

- C'est une bonne nouvelle! Je commençais à me faire du souci, les bonnes volontés s'essoufflent. Ca fait une semaine aujourd'hui qu'on est là!

- N'empêche qu'ils n'ont pas démoli la maison! répliqua Christophe.

- Ca c'est sûr. Ils me seraient passés dessus plutôt que d'y toucher! Ajouta Marjorie.

Alice s'éloigna. Marjorie prit sa place aux côtés du jeune homme. Ils attendirent, silencieux. Elle rongeait un ongle avec impatience. Il triturait une mèche de cheveux dans la même impatience. Elle revint, haussant les épaules.

- Ils discutent toujours. C'est un plus. Il faut attendre.

Le téléphone sonna presque aussitôt, Alice se précipita, Christophe se leva entraînant Marjorie. Tous les deux entouraient Alice dont la main tremblait sur le combiné. Son visage s'éclaira, elle regarda Christophe et de son poing lui martela l'épaule.

- C'est bon! On a gagné! Ils cèdent! La maison deviendra le musée de la musique.

- Géant! cria Christophe qui en courant qui en sautant prévint son monde de la victoire.

- Venez! Accourez! On a gagné!

Tous arrivèrent, agglutinés autour d'Alice, qui répéta l'information, et la répéta encore à tous les retardataires. Des bras se levèrent. Des rires éclatèrent. Des cris de joie envahirent la maison, puis la cour, puis le parc. C'était un charmant chahut.


Par polly
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Vendredi 13 juin 2008

5


Assemblés dans les diverses pièces de la maison, des jeunes s'animaient. Des plateaux-repas circulaient. Dans tous les coins, on mangeait, on riait, on parlait. Pierre allait de l'un à l'autre groupe, se mêlait à leurs conversations, et de temps à autre vérifiait si tout, dans la maison restait à sa place. Alice au téléphone écoutait. Elle reposa le combiné et gonfla la poitrine pour prendre de la voix.

- Une minute de silence, s'il vous plaît.

Mais beaucoup ne l'entendirent pas. Christophe, assis près d'elle, se leva et cria:

- Silence! Alice a une info à vous donner.

Elle le remercia et dit:

- J'ai eu Caroline Desaire, elle s'occupe d'internet avec Jérôme Mayeuil. Ils ont reçu des centaines de signatures de soutien. Et ça continue, même de l'étranger.

- Youpi! On devient célèbre, s'exclama un petit garçon d'une douzaine d'années. - Youpi! Youpi! Répondirent en écho d'autres voix juvéniles.

- Et ce n'est pas tout. France 3 fait passer son reportage ce soir à 19 heures.

- Aïe! Je vais passer à la télé, ronchonna Marjorie en se rongeant un ongle.

Et les conversations reprirent, encore plus animées. Alice se tourna vers Christophe et lui dit:

- Tu avais raison pour Eric. Il n'est pas là. Que sais-tu de lui ?

- C'est à cause de son père. Eric ne peut pas être avec nous.

- Son père n'a pas voulu! C'est vrai que beaucoup de parents étaient réticents à ce qu'on fasse sauter les cours. Ca fait deux jours maintenant qu'on est là, et la mairie ne bouge pas.

- Elle va bouger! Tu verras. Elle ne sait pas encore combien on est déterminé!

- Tu as l'espoir chevillé au coeur toi! Tu devrais donner des leçons d'optimisme à Pierre... à moi aussi d'ailleurs, car j'ai peur que les copains se lassent si ça dure trop longtemps!

-T'inquiète pas. Pour eux c'est comme une fête. Et tu devrais avoir plus confiance.

Alice sourit chaleureusement, le regard de Christophe était si convaincant. Une imperceptible tendresse se manifesta quand Alice posa sa main sur le bras de Christophe en murmurant un merci à peine audible.

- Pourquoi merci ? demanda-t-il

- Pour tout. Pour ta présence, pour ton tonus, pour ta joie de vivre. Pour tout!

Le visage de Christophe devint tout à coup plus grave, à l'orée des paupières perlait une émotion. Alice se détourna, appuyant deux doigts sur l'artère de son cou qui battait puissamment.

Peu à peu, les groupes se dispersèrent, ils chahutaient dans le parc voisin, avec des ballons ou autres objets de fortune.

Le ciel prit ses habits du soir. Dans la plus grande des salles, Pierre racontait la maison. Dans la demi pénombre d'un abat-jour, s'arrondissaient des yeux captivés. Alice, appuyée au chambranle de la porte surveillait les allées et venues.

- Les murs chantent. Si vous tendez l'oreille cette nuit, vous les entendrez. Ils n'ont connu que le bonheur des notes.

Il cala une oreille sur le mur le plus proche, puis vint s'asseoir au piano. Il tapa un accord.

- Ce que je viens d'entendre, un murmure de plaisir du mur.

Il continua ses allers et retours entre murs et piano. La mélodie prenait du coffre. Une jeune fille sortit une flûte. Elle fit comme lui, écouta le mur et joua quelques notes. Pierre reprit les mêmes notes. Un collégien se joignit au spectacle, il se promenait avec sa clarinette, puis un autre avec un trombone, puis une autre encore mêla son instrument aux sons des autres. Bientôt, l'harmonie fut créée.

L'irruption d'un jeune homme cassa quelques minutes l'ambiance.

- Où est la télé ? Y-a pas de télé ici ?

- Pour quoi faire ? Demandèrent plusieurs voix.

Le jeune homme, les yeux ronds, ouvrit les mains devant lui prêt à donner l'explication. Mais il s'aperçut qu'il n'intéressait personne, un son de flûte coupa court à son discours, il s'assit sur le bras d'un fauteuil.

Et le spectacle continua, de plus en plus nombreux les musiciens s'exécutaient, de plus en plus nombreux, les jeunes s'entassaient dans la pièce pour écouter et pour voir. Tous attentifs, tous merveilleusement heureux. Il régnait ici même, à ce moment-là, une sorte de bonheur léger, de joie tranquille et communicative, un plaisir d'être ensemble qui se lisait sur chaque visage.

A l'exception d'Alice, personne ne remarqua l'arrivée d'un grand garçon à la tignasse blonde et bouclée. Eric s'installa près d'elle.


 

Par polly
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Jeudi 12 juin 2008

 

4


Dans la cour bruyante du collège, un petit trio discutait. Alice écoutait les propositions d'un Christophe dont les mains se mouvaient en discours passionné. Marjorie dansait sur ses jambes, elle semblait agitée, comme son camarade.

- C'est jouable, Alice. A condition de convaincre le maximum d'élèves. Il faut squatter les lieux, prévenir France 3, utiliser internet. Tous les moyens sont bons. Il nous faut un comité d'action.

- Je dois en parler à l'association! On ne peut pas agir sans leur consentement. Pierre voudra sans doute des garanties. Ce n'est pas une maison comme les autres. Elle ne paraît pas très belle car elle a été longtemps laissée à l'abandon. Elle ne sera sans doute pas un site protégé par le patrimoine. D'ailleurs ils n'ont même pas répondu à notre dossier!

Alice eut un mouvement de tête coléreux avant d'ajouter:

- Mais c'est une maison magique. Une maison musicale. Elle a connu tant de générations de musiciens. Je ne sais pas s'ils voudront nous laisser faire.

- Il faut les convaincre, dit Marjorie sur un ton déterminé. S'ils ont peur que nous l'abîmions, un ou deux adultes peuvent se joindre à nous.

 - C'est une idée. Mais l'essentiel c'est les copains, tous les copains. Ils n'oseront pas nous mettre dehors. Ton association elle se chargera des discussions.

- Si le maire veut bien discuter! Il y a six mois que le conseil a voté le budget pour le gymnase qui doit remplacer la maison! Précisa Alice.

- Le gymnase c'est pour qui ? Pour les jeunes! Et si les jeunes ne le veulent pas à cet emplacement-là? Tu crois qu'ils refuseraient de nous entendre? Les parents seront derrière nous, et les parents ça vote! Et dans un an de surcroît! dit Christophe, en arrondissant les mains devant lui.

Alice le regardait, un sourire indistinct aux lèvres. On sentait qu'elle avait envie d'y croire. Cependant, elle restait réservée.

- J'en parle à ma mère ce soir. Je téléphone à Marjorie si le projet convient. De toute façon, on n'a plus rien à perdre. Ils commencent à démolir jeudi. On est dans l'urgence. Pensez-vous qu'on aura beaucoup de soutien dans l'école?

- Ca je m'en charge, dit Christophe. Ils seront tous là! Mais ne comptez pas trop sur Eric.

- Eric ? pourquoi ? demanda Marjorie.

- Je ne sais pas, je ne le sens pas ce gars. Vous verrez.

 

Par polly
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Mercredi 11 juin 2008

3


Dans l'allée ombragée, la bicyclette montait à douce allure. Alice pédalait, cheveux au vent, jupe gonflée. Le dos bien droit, elle se balançait au rythme d'un air qu'elle chantonnait. En haut, les toits d'ardoise d'une maison luisaient de soleil. Le chemin devint plat et uni, il s'engouffrait sous un porche arrondi, en pierre de taille. Elle le franchit. Une cour carrée, mal pavée lui fit mettre pied à terre. Elle gara le vélo contre le mur d'enceinte et se dirigea vers la porte de la bâtisse centrale, large et haute, dont la façade grisâtre s'écaillait en fissures nombreuses.

Elle avançait lentement, les fenêtres largement ouvertes diffusaient d'harmonieuses vibrations. Violon, piano, clarinette entremêlaient accords et cadence. Mozart moqueur et chahuteur rythmait le pas valseur d'Alice. La porte, grande ouverte, semblait l'attendre. Elle disparut dans le couloir sombre.

La musique cessa. Des bribes de conversations la remplacèrent, quelques rires fusèrent. De la fenêtre, on apercevait, assis derrière un piano demi-queue, le visage lumineux d'un homme d'une trentaine d'années sur lequel Alice se pencha, retenant d'une main sa lourde chevelure. Elle l'embrassa sur les deux joues. Une voix grave retentit.

- Pierre je te laisse avec ton élève. A ce soir.

- Salut Vincent, répondirent Alice et Pierre en choeur.

Une troisième personne, une femme s'approcha du pianiste. Elle tenait à la main droite un archet. Elle s'adressa à Alice.

- Tu penses à rapporter la partition du larghetto après ton entraînement. On jouera toutes les deux ce soir, tu veux ?

- Peut-être, maman. Si on trouve un moment! Ce soir, il y a réunion pour la maison, tu te souviens?

- Eh oui! Solange. Il faut trouver rapidement une solution. La commune a écrit à l'association. Tiens, prends la lettre sur le guéridon et lis.

La femme disparut dans l'ombre de la pièce. Alice et Pierre regardaient dans sa direction. Un silence pesant s'installa. Solange s'exclama:

- Non! Ils ne peuvent pas nous virer comme ça!

- Que disent-ils maman ? demanda Alice.

- Ils nous préviennent que les travaux de démolition commenceront jeudi 20, c'est à dire dans une semaine.

- Ils n'ont pas le droit tant que nous n'avons pas de réponse du ministère.

- Apparemment ils semblent sûrs d'eux, dit Pierre d'un ton amer. S'ils démolissent la maison du Professeur c'est tout un pan de l'histoire du pays qui part en fumée. Et, pour moi, c'est tellement la maison de la musique. Tu sais, Alice, tout enfant, je passais matins et soirs près d'elle et j'entendais chaque fois le piano de Maillan. J'avais l'impression que les murs de la maison vibraient pour moi.

Son regard s'égara vers un lointain que personne ne pouvait rejoindre. Il soupira:

- Mais ce ne sont pas seulement mes souvenirs qui seraient à jamais enfouis, c'est la musique elle-même. Le pays y perdrait son âme.

- Pierre ne désespère pas si vite, si on a créé l'association à la mort d'Henri Maillan, c'est pour sauvegarder sa mémoire, il faut s'accrocher. Mais c'est vrai qu'on a l'impression d'être un peu comme Don Quichotte, ajouta Solange.

Pierre baissa la tête sur les touches blanches et noires et ses mains les caressèrent en une mélodie douce-amère qui exprimait dans ses accords parfois disharmonieux et son rythme décousu toute la lassitude du combattant.

Assise près de lui, Alice écoutait, la tête légèrement penchée sur le côté, les paupières mi-closes. Pierre se redressa soudain, interrompant ses pensées musicales et lui sourit avec douceur.

- On travaille ?


Par polly
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Mardi 10 juin 2008

2


Les dos de Marjorie et d'Alice s'éloignaient dans la rue. Leur démarche était alourdie par le sac qu'elles portaient à l'épaule. Elles s'arrêtèrent quelques instants devant la porte d'un bistrot.

- Tu entres cinq minutes? demanda Marjorie.

- Non, je ne suis pas prête pour le contrôle d'allemand.

- Oh! Laisse tomber un peu, viens cinq minutes. Il y a toute la bande, y compris le charmant, le magnifique, le génial et bel Eric!

- Tu enrichis ton vocabulaire on dirait!

- Ne me dis pas que tu ne le trouves pas intéressant!

- En effet, il est brillant et ne manque pas d'humour; toutes les filles sont sous le charme.

- Pas seulement les filles. Il semblerait que Christophe perd de son ascendant sur les copains.

Alice rit. Marjorie sourit.  Alice s'avança pour embrasser son amie, mais celle-ci recula et lui retint le bras.

- Allez, viens cinq minutes.

Alice tourna la tête, prête à refuser, puis regarda sa montre.

- Cinq ! pas plus!

Elles pénétrèrent dans la salle. Dans le fond du café, à côté d'un vieux flipper, une tablée animée et rieuse discutait. Au centre, Eric monopolisait l'attention, ses yeux brillaient de plaisir. Il leva le nez et regarda Marjorie et Alice se frayer un chemin vers eux. Quelques têtes se tournèrent alors. Christophe, de dos, ne bougea pas. Il avait pris dans la main sa bouteille de coca et en but une gorgée. Marjorie se pencha vers un des garçons qui se décala sur la droite, elle inséra une chaise. Alice demanda à Christophe de se serrer pour qu'elle pût, elle aussi, s'installer. Ce dernier s'exclama:

- Incroyable! Tu daignes venir dans ce lieu infâmant.

- Infâmant par ta présence! répondit-elle.

- On compte les points ? dit Eric pour arrêter la querelle qui pointait.

Christophe se tourna alors vers Alice, et d'un sourire mi-figue, mi-raison, s'excusa.

- C'est vrai que je suis un sacré lourdaud avec toi, désolé! Ca fait plaisir que tu viennes.

Alice ne répondit pas mais d'un mouvement de la tête fit comprendre que le débat était clos. Une fille du groupe à la mimique dubitative interpella Alice.

- C'est vrai que tu viens jamais. Tu fais jamais rien comme nous.

- C'est ma fête aujourd'hui ? demanda Alice prête à se lever et quitter le groupe. Christophe la retint par le bras.

- Ne sois pas susceptible. Nadia a raison. Ca ne veut pas dire qu'on n'est pas content que tu sois là. On n'a pas l'habitude, c'est tout, tu es tellement...différente, ajouta-t-il hésitant.

Les yeux d'Eric cherchaient ceux d'Alice qui l'ignoraient, concentrés sur Christophe. Elle dit:

- Tu veux dire que je ne suis pas normale ?

- Mais non! ce n'est pas ce que Christophe pense, dit Eric pour attirer l'attention de la jeune fille. Tu es tout à fait normale mais tu ne t'habilles pas comme nous, tu bosses tout le temps, tu ne viens pas aux fêtes, en somme tu ne nous ressembles pas beaucoup.

- Je ne suis pas dans votre norme. C'est-ce que tu veux dire? répondit-elle en se tournant enfin vers Eric. Je m'habille, j'agis comme je me sens. Je ne vois pas pourquoi on devrait participer à des trucs qui nous plaisent pas.

- Et puis Alice, elle préfère s'occuper des fragiles, des gens blessés. C'est pas donné à tout le monde, s'exclama Marjorie, je trouve que vous êtes pas très sympa avec elle, pour une fois qu'elle vient!

- Laisse Marjorie, je suis assez grande pour me défendre toute seule. Et de toute façon je dois partir, j'ai encore plein de trucs à faire.

Alice se leva, récupéra son sac et s'en retourna après un salut de la main. Certains lui répondirent. Eric de son plus beau sourire l'invita à revenir. D'autres, les mains nouées sous la table, les yeux ailleurs, se turent. Quand la porte du bistrot fut refermée, Christophe demanda à Marjorie ce qu'elle avait voulu dire.

- C'est quoi ces fragiles, ces gens blessés dont elle s'occupe ?

- Eh bien... Alice a une vie associative très développée. Elle va lire quelquefois chez les personnes mal voyantes ou âgées. Elle participe aux resto du coeur. Je sais pas moi, plein de choses! En ce moment elle s'agite autour de la maison du professeur Maillan.

A ce moment-là, Christophe qui observait Eric le vit pâlir; son cou s'affaissa sur ses épaules, son regard fuit vers le bas. Christophe arqua les sourcils, des questions pleins les yeux.

- Parle-nous de cette maison Marjorie, dit-il en fixant Eric.


Par polly
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Dimanche 8 juin 2008


Je publie en plusieurs morceaux (7) une nouvelle écrite il y a quelques années pour l'atelier vidéo du collège.  Si je vous la donne à lire, c'est parce qu'en ce moment dans mon bourg de montagne, le maire est en train de liquider la MJC. Un repaire de communistes, comme il dit! Et ça ne rapporte pas de fric.

Comme je parle ici d'une maison  qui doit subir le même sort...

 

1


La cour immense et blanche grouillait de jeunes collégiens. Tout ce monde colorait vivement l'espace délimité au nord par un bâtiment long à la façade grise et nue. Quelques garçons et filles couraient, se chahutant, des bras tiraient le bas de parka, des cartables sur des dos tressautaient; d'autres, en grappes, agitaient les mains en des conversations animées; certains plus tranquilles discutaient ou se taisaient, concentrés sur les choses dites, comme en secret.

A gauche du bâtiment, un portail. Arrivaient encore des élèves, les uns baillant et traînant les pieds, pendant que d'autres plus pressés les bousculaient. Une jeune fille franchit le seuil. Elle serrait contre elle des livres, un sac lourd pendait sur son flanc droit. Elle avançait, sa longue chevelure brune dansant au rythme soutenu de son pas. Elle s'arrêta soudain, plissa les yeux et observa l'animation de la cour. Elle semblait hésiter, elle se retourna sur ceux qui venaient encore et soupira. Elle rejoignit un groupe dont les rires éclataient régulièrement. Elle salua d'un bonjour réservé et fut accueillie par la réflexion d'un garçon au sourire assuré et malicieux.

- Voilà la star !

Elle haussa les épaules, ignorant l'apostrophe. Une des jeunes filles du groupe, à l'allure décontractée et nonchalante, fixa sur le jeune garçon ses yeux noirs et furieux.

- C'est sympa comme accueil! Tu as toujours le mot qu'il faut, pas vrai Christophe? Des fois on aimerait que tu la fermes!

Il eut un mouvement de recul comme surpris par l'algarade. Un copain intercéda en sa faveur.

- Qu'est-ce qui te prend Marjorie ? Il a rien dit de méchant à Alice.

- Ah ! Tu trouves sympa sa façon de dire bonjour ?

Alice interrompit la dispute et demanda à Marjorie de la rejoindre.

- J'ai quelque chose à te donner, tu viens ?

La jeune fille s'éloigna, suivie par Marjorie qui se détourna du groupe en un "pssss" méprisant. Elles formaient un charmant contraste. L'une toute en longueur, très blonde, aux vêtements délavés et superposés, l'autre, dont la chevelure brune et épaisse cascadait sur le dos portait un élégant manteau anthracite qui laissait dépasser une jupe écossaise. De petite taille, elle n'en paraissait pas moins imposante : la démarche vive, le dos droit et souple, la maturité du corps lui conféraient une évidente assurance. Tous les yeux du groupe suivirent les deux jeunes filles qui s'arrêtèrent à une distance suffisante pour qu'aucune oreille indiscrète n'interceptât leur conversation. Plus loin, entre le groupe et les jeunes filles,  une jeune silhouette svelte sortit de la large porte vitrée du bâtiment. Elle se cala contre la façade, posa son sac à terre et observa mains dans les poches. Tous la jaugeaient du regard. Christophe annonça:

- C'est mon voisin depuis quinze jours. Il a l'air sympa. Paraît que c'est un as en classe!

- Pouah! Encore un fayot!

- C'est à voir, répondit Christophe.

 Marjorie cogna légèrement le coude d'Alice, lui indiquant l'ombre près des portes.

- C'est le nouveau. Il m'a l'air beau garçon. Tu ne trouves pas?

- De loin on peut pas dire! Tu la veux cette lettre ou je la rends?

- Tu t'intéresses jamais aux autres toi? Tu sais Alice, tu es un vrai glaçon, tu pourrais faire un effort, Christophe t'embêterait moins.

- Ne me parle pas de cette cervelle ramollie! J'en ai rien à faire de ce pantin prétentieux! 

- Ouais! s'exclama Marjorie avec une moue peu convaincue. T'énerve pas. A mon avis s'il t'est toujours après c'est qu'il est amoureux de toi!

- Tu délires Marjorie. Je te donne cette lettre ou je dis à Marc que c'est non.

- Une lettre! Il peut pas faire comme tout le monde celui-la et parler.

- Comprends-le, c'est un timide.

- Il m'inspire pas ton Marc et c'est pas parce qu'il est en Terminale que ça m'impressionne. En plus il est maladroit!

- Ne sois pas méchante Marjorie. Tu es ma seule amie, une des rares ici qui n'est pas comme les autres à toujours ricaner et se moquer.

Elle regarda alors le jeune garçon, solitaire, qui attendait qu'une sonnerie l'unît à sa future classe. Elle proposa:

- Viens Marjorie, on va accueillir le nouveau, sinon il va rester comme un crétin scotché à son mur.

Elles s'approchèrent, continuant leur conversation, mais dans le même temps, le groupe avançait aussi. Le jeune garçon se redressa. Il était vraiment grand, la tignasse blonde et bouclée, ses larges yeux clairs exprimaient à la fois inquiétude et soulagement.

Marjorie parla la première.

- Moi c'est Marjorie et voilà Alice, tête de classe. Ce qui n'est pas mon cas car je suis une grande paresseuse!

- Bonjour, moi c'est Eric, répondit-il avec un sourire de remerciement envers Marjorie.

Christophe présenta la bande, Etienne et Julien, Nadia et Valentin, Sophie, Jonathan, Mathieu. La sonnerie retentit. Ils se mirent sagement en rang à leur place attitrée. Entraînant Eric avec elle, Marjorie lui expliqua le fonctionnement de l'entrée en classe. Alice, en retrait, jetait quelques regards curieux. Elle n'était pas la seule.

Peu à peu les rangées d'élèves pénétrèrent dans le bâtiment.

La cour redevint immense, blanche et nue.

Par polly
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Vendredi 9 mai 2008

 

 

La salle s'alluma doucement. Sur l'écran du cinéma se déroulait le générique. Quelques rares spectateurs sortaient. Deux jeunes filles attendaient encore. L'une d'elles reniflait. L'autre, les yeux humides, retenait sa respiration. Elle tendit un mouchoir à sa compagne et s'exclama:

-  C'est nul ces films qui jouent sur l'émotion!

- Mais tu pleures aussi!

- Ouais! Allez partons! Ces histoires me renversent!

Elles se levèrent; celle qui s'exprimait ainsi était longue, fine, très blonde. Elle ajouta:

- Tu crois qu'on peut aimer aussi loin... comme elle ?

- Moi, ce que je voudrais c'est qu'on m'aime comme elle aime, et pas l'inverse, répondit la petite brune, car finalement il est sauvé grâce à elle et il continue de vivre... tranquille le mec!

Elles quittèrent la salle poursuivant leur discussion.


Dans la même salle, occupée par quelques passionnés, la même jeune fille blonde mâchait un caramel dans l'attente du lever de rideau. C'était un cinéma de quartier, comme il n'en existe plus guère, avec balcon et vieilles lanternes. A deux fauteuils d'elle, un monsieur âgé la regardait. Elle le sentit et se tourna vers lui.

- Vous connaissez ce film ? lui demanda-t-il.

- Oui.

- Alors, si vous revenez, c'est que vous avez aimé, n'est-ce pas?

- Peut-être. Je veux vérifier si j'ai tout bien compris comme je pense... En fait, il m'a bouleversée, avoua-t-elle.

- Ce n'est pas triste, j'espère.

- Si, terriblement.

- Oh!

Il se tut, l'expression un peu inquiète de ses yeux amusa la jeune fille.

- Mais c'est du cinéma! Il faut pas prendre tout ça très au sérieux!

Il ne répondit pas, la dévisageant avec un bon sourire. Il réajusta les lunettes qui avaient glissé sur le nez. Il observait l'impatience de la jeunesse qui se manifestait par des petits mouvements secs de la tête.

- Que signifie ce titre anglais, vous le savez ?

- "En brisant les vagues", ou quelque chose d'approchant. Break  veut dire casser, et wave c'est la vague. Mais je ne suis pas très douée en anglais, on peut sûrement traduire autrement. Ca pourrait vouloir dire "en franchissant les ondes" !

- Et vous savez pourquoi ce titre ?

- On en reparle après le film, dit-elle plus bas car l'obscurité s'étendait doucement et les premières images apparurent sur l'écran.


Deux heures plus tard, dans la salle qui se vidait une jeune fille tendait à un vieil homme un mouchoir. Elle pleurait aussi et se mouchait sans pudeur.

- J'aurais pas cru que je pleurerais encore! C'est affreux ce film ! et pourtant il me fascine. Et j'aurais pas cru non plus qu'un vieux monsieur pouvait pleurer! dit-elle en nettoyant le pourtour de ses yeux.

Il ôta ses verres, essuya les dernières larmes et réajusta sa monture.

- Je suis très ému. Très très ému. Et surtout ne me consolez pas en me rappelant que ce n'est que du cinéma !

Ils se sourirent. Elle se leva. Il se dressa difficilement sur des jambes encore chancelantes. Elle lui tendit la main pour l'aider. Il s'en saisit le temps de s'assurer un bon équilibre. Lentement, côte à côte, ils sortirent de la salle.


Ils n'arrivaient pas à se quitter. Ils marchaient sur le trottoir. Elle se forçait à ralentir le pas. Quand elle avançait trop vite, elle s'arrêtait, se tournant vers lui. Ils discutaient. Il était plus petit qu'elle, ou plus courbé. Elle serrait ses bras contre elle pendant qu'il laissait ses mains s'agiter au gré de ses paroles. Ils atteignirent un abribus. Ils s'installèrent sur le banc.

- Et les Italiens ! Du très grand cinéma! s'exclama-t-il.

- Fellini.

- Oui, et Antonioni, et De Sica. Ah! De Sica!

- Le voleur de bicyclette.

- Pour une très jeune fille vous en savez beaucoup, dites donc!

- Mon père était passionné.

- Etait ? demanda le vieil homme, le visage soudain attristé.

- Je me suis mal exprimée, rectifia-t-elle. Mes parents sont divorcés. Il vit en Guyane. Je ne l'ai pas vu depuis deux ans.

Elle se leva comme si la discussion devenait gênante pour elle. Il regardait cette haute silhouette qui avait du mal à s'éloigner. Il dit:

- J'ai une vidéothèque bien fournie. Si vous voulez en profiter, je vous prêterai tous les films que vous voulez.

- Oh, merci!... Euh !... "Délicatessen", vous connaissez? J'adore ce film et je voudrais bien le revoir.

- j'adore aussi! Quand le voulez-vous ?

- Demain. On se retrouve ici, à la même heure, d'accord ?

Il fit un signe de tête affirmatif. Avant de partir elle ajouta:

- Je m'appelle Laure.

Il se leva.

- Charles, à votre service, dit-il en se courbant légèrement comme on salue une princesse.

Elle eut un bel éclat de rire et s'éloigna la démarche joyeuse. Il la suivit un moment du regard puis traversa la chaussée, s'engageant dans une direction opposée.



Tous les jours, vers dix-sept heures, on apercevait une jeune fille blonde échanger avec un vieil homme des cassettes de films.

- Formidable! Vous en avez d'autres de lui ?

- Je les ai tous, j'ai un petit faible pour Clint Eastwood.

Ils restaient-là, sous l'abribus, à discuter cinq minutes, dix minutes, parfois plus. Laure arrivait souvent avant le vieil homme, le lycée était à deux pas. Elle s'asseyait et attendait. Ce soir-là, elle attendit plus longtemps. Elle regarda sa montre, se leva, observant le bout de la rue où généralement il apparaissait chétif et branlant. Elle soupira en se laissant lourdement tomber sur le banc. Plusieurs bus étaient passés. Un jeune garçon d'une dizaine d'années s'approcha timidement d'elle.

- C'est toi Laure ?

- C'est moi, répondit-elle surprise.

- Je viens de la part de Monsieur Charles. Il ne peut pas sortir, il a pris froid. Il m'a donné ça pour toi.

Il lui tendit un paquet. Elle le remercia. L'enfant s'éloignait déjà quand elle le rappela.

- Hé ! tu peux me donner son adresse. Tu lui diras que demain j'irai le voir.

- Il habite dans mon immeuble, allée 4, rue Grenelle, c'est par là-bas, tu connais?

- Oui, j'ai une amie qui habite cette rue. Merci.


Laure frappa à la porte. Des pieds traînants vinrent lentement à sa rencontre. Charles ouvrit. Un gros mouchoir à carreaux sur le nez, il s'excusa de son mauvais état. Elle pénétra dans la pénombre de l'appartement. Elle s'étonna devant les étagères chargées de livres ou de cassettes.

- Et vous vous y retrouvez parmi tous ces livres, tous ces films ?

- Bien sûr ils sont classés. Je tiens un registre. Il est là, en bas. Vous pouvez vérifier. Prenez-le.

Elle tira le registre, un lourd classeur. Elle s'installa près de la fenêtre, dans un fauteuil confortable et l'ouvrit. Visiblement impressionnée, elle leva le nez sur le visage fatigué mais souriant de Charles.

- Waouh! Ca m'épate. 833 films! Comment avez-vous fait ?

- Au fil du temps...

- C'est le titre d'un film de Wenders ?

- Exact. Très beau film.

- Très lent!

- On vit dans un monde où tout va trop vite. Justement, ce genre de film nous permet de prendre le temps.

Elle ne répondit pas, absorbée par les titres qui défilaient à longueur de page. Son doigt s'arrêtait par moments, sa mémoire en fixait les mots. Il la regardait, attendri par les gestes avides de la jeune fille. Elle levait parfois la tête, les yeux rêveurs, ou curieux, ou rieurs. Elle s'exclamait de connaître celui-la, d'avoir découvert celui-ci avec un tel ou une telle, d'avoir tant ri  ou pleuré sur tel autre. Elle s'étonnait aussi d'en connaître si peu. Enfin elle reposa le classeur.

- Je veux que vous me guidiez. Il y a tant de films que je ne connais pas. Par quoi dois-je commencer ?

- Je crois qu'il faut que tu regardes les plus grands d'abord. Si tu commençais par Citizen Kane ?

- De ce très cher Orson! Okay! Mais je veux ma leçon avant.

- Ta leçon ? Sûrement pas! Tu regardes et on en parle. Je préfère ainsi.

- Je voudrais être mieux préparée, surtout pour des films qui me motivent absolument pas. Je suis si paresseuse! Juste un bout d'idée...Allez, faites un effort.

Elle prit une moue si enfantine qu'il ne put résister et céda en riant à la pression de Laure.

- Alors juste le début d'un commencement d'un bout d'idée!



Chaque jour, Laure frappait à la porte de Charles. Charles ouvrait et dans son petit appartement si encombré d'images et de mots soufflait un air de jeunesse. Elle exprimait son enthousiasme ou sa déception.

- Et la scène où il enlève sa chemise pour caresser le piano de la femme aimée, c'est fabuleux.

- Ce geste-là est une trouvaille géniale. On comprend d'un coup que cet homme à l'apparence frustre cache une grande sensibilité, on saisit alors tout son amour. Jane Campion a trouvé l'image juste. Je pense que seule une femme pouvait avoir cette idée-là.

Il en fut ainsi pendant quelques mois. Mais un matin, Laure trouva porte close. Elle revint le soir. Elle revint le lendemain. Elle s'avisa auprès des voisins. Personne ne sut rien lui dire. Monsieur était un homme tranquille, discret, sans histoire. Elle revint plusieurs fois, pendant trois jours. Le troisième jour, les traits tirés par l'inquiétude, elle vit la porte entrebâillée, elle la poussa. Une femme d'une cinquantaine d'années rangeait des albums dans une valise.

- Bonjour, dit Laure d'une petite voix chevrotante.

- Qui êtes-vous ?

- Je suis Laure. Que se passe-t-il ? Pourquoi  Charles n'est plus là ?

- Je suis Marguerite, sa soeur. Il m'a parlé de vous, de vos heures passionnantes... Il a eu un malaise cardiaque. Il est à peu près remis mais il restera encore une ou deux semaines à l'hôpital.

- Je peux le voir ?

Marguerite hésitait. Il faudrait qu'elle le lui demande. Il était très fatigué, il avait besoin de beaucoup de repos. Il faudrait lui promettre de ne pas trop parler. Laure tendue, promit.



Elle le trouva assis dans le parc. Le menton appuyé sur le pommeau d'une canne. Il ne la vit pas arriver. C'est l'ombre qu'elle fit sur lui qui l'éveilla de sa torpeur.

- Laure! Quelle gentille surprise!

- Votre soeur ne vous avait pas prévenu ?

- Si. Mais je ne vous attendais pas si tôt. C'est tellement désagréable de venir voir un malade.

Elle haussa les épaules. Ce n'était pas un malade ordinaire. Elle lui rappela leurs nombreux rendez-vous, elle lui rappela leurs heures passionnantes à parler ciné.

- Et...vous me manquez, ajouta-t-elle hésitante.

Il planta ses yeux gris dans les pupilles sombres de la jeune fille. Un large sourire illumina soudain le visage amaigri et terne.

- Toi aussi, tu me manquais.

Embarrassée, elle détourna le regard et remarqua posé sur une chaise un des albums que Marguerite avait rangés dans la valise.

- Ce sont tous vos souvenirs?

Il prit sur les genoux le vieux livre usé et l'ouvrit. Des photographies jaunies, écornées, de tous formats apparaissaient au fil des pages. Sa main tremblante s'arrêta sur l'une d'elles. Un portrait de femme  l'occupait toute entière. Il tourna l'album vers Laure.

- Seulement ce souvenir-là.

- Qu'elle est belle!

- C'était ma femme.

Ils ne dirent rien pendant quelques minutes, ils partageaient un lien nouveau, celui de l'image prise il y a longtemps, de ce chignon blond épinglant une chevelure soyeuse, de la clarté de ce regard presque distant, de ce sourire presque triste.

- Nous étions jeunes mariés...Elle était déjà malade. Je l'ai accompagnée jusqu'au bout...mais je n'ai pu, comme l'héroïne de "Breaking the waves" la sauver. Pourtant je l'ai cru, je l'ai cru de toutes mes forces...

Les épaules de Charles s'affaissèrent. Laure se taisait, mais son silence était plein d'attention. Elle caressait le contour du visage blond sur la photographie chérie. Il leva à nouveau les yeux sur Laure et sourit timidement.

- Pauvre Laure! Je ne suis pas très délicat avec vous. Vous faites déjà preuve d'amitié en venant me voir et voilà que je vous accable avec mes souvenirs!

- Pas du tout. Je trouve au contraire que c'est une preuve de confiance formidable, et j'en suis très touchée. Vous ne vous êtes jamais remarié ?

- Eh!... mais je vous attendais ! dit-il dans un éclat de joie.

- Ah! Si j'étais plus vieille, répondit-elle, je vous épouserais sur l'heure.

Leur rire réveilla quelques oiseaux qui pépièrent plus fort. Ils se levèrent en même temps. Charles s'appuya sur le bras de Laure. Sous l'autre bras elle portait précieusement l'album.

- Je crois, je suis persuadé que ma femme m'a accompagné tout au long de ma vie. Je l'ai sentie souvent près de moi. Et je suis sûr qu'elle m'attend.

Devant le silence de Laure, il ajouta

- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?

Il s'arrêta, et se tourna vers la jeune fille. Elle dit:

- Ce que j'aime chez vous c'est que vous ne me prenez jamais pour une gamine. Vous me considérez comme une personne et c'est rare chez les adultes, ils ont souvent tendance à penser qu'on sait pas ce qu'on fait, qu'on comprend rien... Et vous êtes là à attendre une réponse de moi, et ça vous paraît important.

- Oui, ça l'est.

- Je vous crois. Je crois que vous avez éprouvé ce sentiment-là. Peut-être vous a-t-il empêché de refaire votre vie, d'aimer quelqu'un d'autre.

- Mais pas du tout! Au contraire, j'ai aimé chaque seconde. Je suis devenu, grâce à elle, quelqu'un de parfaitement lucide sur le temps. J'en ai goûté la moindre parcelle, et aujourd'hui encore c'est ce que je fais, ici, avec vous. Et c'est merveilleux parce que du temps je n'en ai plus beaucoup devant moi.

- Gardez-vous encore un peu. J'ai besoin de vous.



Ils prirent l'habitude de se rencontrer dans le parc. Le cinéma devint un sujet de conversation secondaire. Elle parlait d'elle, il parlait de lui. On les voyait souvent rire. Elle apportait parfois des revues qu'ils feuilletaient ensemble, ou encore quelque gâterie qu'ils dégustaient avec gourmandise. Quelquefois au détour d'un propos, tel ou tel film surgissait de la mémoire de Charles.

- Exactement comme dans "Cinéma Paradiso". Je ne manquais aucune séance. Les spectateurs n'avaient jamais honte de rire fort, de pleurer fort, d'applaudir, de conseiller les héros, de les traiter d'imbéciles ou de les prévenir d'un danger. On apportait sa chaise, et c'était comme une veillée, la magie en plus. Et on en parlait pendant des semaines.


Ce jour-là, il n'était pas sous leur arbre. Elle s'avança vers la porte d'entrée quand Marguerite en sortit. Elles se regardèrent. Laure comprit avant que rien ne fût dit. Les yeux noyés qui l'observaient ne trompaient personne.

- Ses derniers mots sont pour vous.

- Ses derniers mots ? Vraiment ? Les derniers ? il n'y en aura plus jamais ?

Le petit visage de l'adolescente se crispa brusquement. Elle mit la main devant sa bouche pour empêcher les cris. La soeur de Charles la prit dans ses bras.

- Chut ! il n'aimerait pas vos sanglots. Il vous lègue sa vidéothèque à une condition.

Laure leva le nez, des larmes plein les joues.

- Toute sa vidéothèque ?

- Toute.

- Quelle condition ?

- Que vous preniez aussi les livres.

Derrière les pleurs surgit le rire. Marguerite la regarda perplexe.

- C'est...voulut expliquer Laure dans un hoquet...c'est...que je ne suis pas très bonne lectrice, et c'était un sujet de discorde. Il voulait que je lise aussi. C'est un grand malin! Je vais être obligée maintenant.

Elle baissa la tête, soudain intimidée devant l'évènement.

- Je peux le voir, murmura-t-elle.

- Si vous voulez.

Elles disparurent dans le bâtiment.



Laure se dirigeait vers le cinéma du quartier. Elle semblait plus âgée. Peut-être était-elle un peu plus voûtée, comme si elle portait quelque charge sur le dos. En passant devant l'abribus, elle regarda leur banc et s'arrêta les yeux écarquillés. Charles l'attendait, le visage serein, débarrassé de la dernière fatigue, rayonnant. Elle voulut traverser mais dut attendre que le passage fût libre. Quand elle s'avança vers lui, son sourire la quitta. Il avait disparu. Elle s'assit, décomposée.

Dites-moi au moins que vous l'avez retrouvée. Faites-moi un signe, n'importe lequel que je comprenne qu'elle vous attendait, dit-elle.

Un passant s'arrêta, personne n'a l'habitude d'entendre soliloquer autrui, puis il continua son chemin devant le regard noir que lui lança Laure. Juste un signe. Allez, faites un effort... je vous promets de lire...tiens! Je vais lire Madame Bovary. D'accord ? Alors dans l'abribus où pas un brin d'air ne passait ce jour-là, où la chaleur estivale s'était engouffrée pesamment, une brise fraîche et forte fit voler les cheveux fins de Laure. Elle frissonna, peut-être de joie, car son visage levé vers le haut des arbres souriait, émerveillé.

 


 

 




 

Par polly
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Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

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