J'ai terminé la lecture d'un roman la semaine dernière. Je l'ai terminé mais il
est encore en moi.
Et si j'en fais l'article, ce n'est pas seulement que c'est le premier roman de
Schizozote (j'avais déjà parlé de son talent ICI) mais que je porte la force de son
récit.
Alors ne m'en voulez pas si je l'encense ainsi, c'est qu'il remue encore
beaucoup.
On ne boit pas
les rats-kangourous.
Je ne savais même pas que ça existait ces rats qui sautent comme les kangourous, je ne savais même pas qu’on
pouvait imaginer les boire, même si on a très soif et si chaud le jour, et si froid la nuit, et si froid dans le dedans des corps des hommes qui habitent ce trou du cul du monde. Je ne savais
même pas qu’on pouvait rester bloqué comme ça, physiquement, dans cet enfer de téquila, de vodka et de whisky et tout ce qui dépasse les 40° de la folie ordinaire.
Je l’ai appris dans ce récit d’Estelle Nollet, avec des mots à vous tordre les boyaux et vous réveiller la cervelle
sur le tragique de la condition des vivants.
Heureusement, il y a Willie, le narrateur, 25 ans, qui veut comprendre pourquoi on reste. Lui, qui est né là,
interroge chacun sur les raisons pour lesquelles il s’est calé dans ce désert de nulle part dont on ne peut sortir. Heureusement il y a Doug, son ami, né la même année, qui est un peu dans une
bulle ou plutôt dans les trous qu’ils creusent ; il n’est pas bien fini, qu’ils disent les autres, il lui manque une case, à moins qu’il n’ait des cases qui tracent d’autres
chemins.
Un jour, il faut choisir, un jour il faut faire mieux que la fumée de cigarette, il faut vivre, et « vivre,
c’est résister au chaos », dit une femme à Willie, ce chaos intérieur qui disloque. Il faut donc arracher les hardes du désespoir afin qu’un chemin s’ouvre sur les possibles de
demain.
Alors, on est là à suivre les culpabilités des uns et des autres. On est là avec Willie qui faiblit parfois, puis
écoute ce que lui dit Monsieur Den, le muet. On est là qui allons veiller sur la santé du jeune coyote rescapé de la faim, on est là à chercher à comprendre ce que veut ce vieil homme dans la
montagne, et pourquoi les autres n’ont jamais trouvé la route pour partir, et qui les ravitaille puisqu’on ne peut sortir. On est là à découvrir dans ce désert cruel qu’il suffit de la folie d’un
seul pour que tous soient contaminés.
Et peut-être bien qu’il en est ainsi des sapiens, coincés par leurs propres limites, affaiblis par leur
culpabilité, qui permettent à Thanatos de les ronger à petit feu alcoolisé. Peut-être bien qu’ici, ce n’est qu’allégorie du désastre.
Sauf que Willie et quelques autres retrouvent une vitalité qu’on leur avait volée, ce n’est peut-être pas
suffisant, mais ils résistent.
Et nous avec eux.
« On ne boit pas les rats-kangourous » en effet, mais ils sont les sacrifiés pour qu’un jeune coyote
apprenne l’autonomie, et pas seulement le coyote, tous ceux qui sont encore liés au désir. Et parfois l’autonomie ça fait très mal, surtout avec les mots qui frappent et l’écriture si personnelle
d’Estelle Nollet qui vous fend le creux du cœur.
Si j’ai quitté ce désert, je le retrouve encore partout, avec un peu plus de calme en moi parce que ce n’est pas un
roman désespéré, on peut trouver une sortie, il suffit de se positionner autrement, d’élargir son horizon, d’écouter les souffrances, de comprendre, de compatir aussi. C’est un regard lucide sur
ce que sont les hommes quand ils restent enfermés dans leur trou du cul. Ces démunis ne sont habités que par leur détresse qu’ils noient dans la crasse d’un bar, sauf qu’un jour, l’un d’eux
décide qu’il peut en être autrement. Et c’est dans cet « autrement » qu’il faut suivre l’empathie d’Estelle Nollet pour tous les vivants fragiles, ceux que la vie a abîmés, ceux qui
sont à la merci de la convoitise humaine, ceux qui, malgré tout, luttent, tel ce jeune coyote, tel Willie, tels Blanca, Horace, Martha, et quelques autres.
Et voilà pourquoi ce roman je ne l’ai pas lâché, que ses ombres me poursuivent encore, qu’elles s’agitent autour de
moi, en moi et qu’elles me racontent encore leur histoire.
voir l'interview d'Estelle par
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