nouvelles

Vendredi 18 septembre 2009

 

 

Autrefois, les femmes de marin ont tant regardé la mer que leurs doigts patients imitèrent l’écume. La mer toujours recommencée sculpte les falaises grises qui dévoilent leur âme à l’éternité, ciel et eau accouplés, comme les aiguilles fines tissent l’attente, le cœur accroché à cette éternité.

Elle était assise dans la lande et écoutait le sec du ressac dans la roche écorchée. En son ventre rond s’agitaient des vagues pareilles au goût salé de la vie. Sa main habile dentelait le coton blanc et son regard souvent parcourait l’horizon.

Chaque jour sa silhouette noire affrontait l’infini, chaque fois que pointait l’espoir, elle courait jusqu’au port puis s’en revenait, toute vide, s’asseoir dans la bruyère et crocheter sans fin bonnets, jupons, nappes et jetés de lit qu’elle vendait les dimanches aux bourgeois de la ville.

L’océan ravageait son cœur et son ventre. Le temps passait sans l’ombre d’un retour.

Un soir plus sombre, elle laissa là son panier à dentelles et s’en alla sur les routes. Les nouvelles reçues avaient dans l’océan englouti son attente.

Elle accoucha près d’un petit village, enroula ce qui mugissait dans un de ses jupons et le déposa sur les marches de l’église. Sans un regard pour lui, elle s’enfuit vers la grande ville.

On retrouva son ouvrage, on interrogea falaises, landes et dunes, et on pria la mer de la rendre à la plage.

Son marin revint, rescapé d’un naufrage. Il arpenta les falaises, écuma les secrets de leurs dentelles. Il regarda le ciel, il regarda la mer, il cria si fort son nom que l’écho encore s’en souvient.

Sur la mer il rejoignit sa troupe, et espéra souvent la trouver sur ses routes. Dès ses retours au port, ses longues jambes tanguaient sur les crêtes marines, il espérait toujours un signe dans la lande changeante, qui du rose au jaune qui du gris au vert accompagnait ses pas.

 

Et les ans s’écoulèrent.

 

Un matin frais, une vieille femme en noir s’était assise face à la mer. Elle avait le visage fripé d’une pomme asséchée, mais dans les yeux voguait toujours le beau bleu d’un été. Elle avait prié dans une église où jadis elle s’était arrêtée, un jeune prête était venu. Elle l’avait reconnu, les cheveux d’or épais, les yeux couleur d’amande, un visage chéri que la mer avait happé. Elle s’était tue et était revenue.

Un vieux marin passant par là, tout courbé sur sa canne, s’arrêta. Il hésita puis s’approcha, ce lieu sacré, on ne pouvait pas y rester. Elle se leva, fit quelques pas à ses côtés. Elle parlait de la ville, il parla de la mer.

Ils ne se reconnurent pas.

 

 


 

toile de Joëlle.

 

 

Par polly
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Dimanche 6 septembre 2009


J'avais écrit cette suite en juin, et je suis un peu en panne de plume en ce moment... mais patience, l'inspiration surgira en son temps.

En attendant:

 


Il avançait entre les feuillages qui devenaient de moins en moins épais. Il eut soif. Même si sa gorge brûlait, ce n’était pas l’eau qui lui manquait mais les mots. Quelques vers puisés au plus profond de sa mémoire rejaillirent. Le poète, ce planteur des déserts*, sème pour tous ceux qui ont soif et voudrait que les arbres ensemencent le monde. Mais ces planteurs de rêves et d’idéals, dans leur immense solitude, sont les fous, les inutiles, les vains oiseaux qu’on chasse lorsqu’ils ont suffisamment distraits. Restent ceux qui poursuivent dans le sable leur quête, le vent effaçant leurs traces. Et il fut comme ces chasseurs d’oiseaux, dans le confort moderne aseptisé, il ne comprit pas cette soif.


Maintenant sur ce sentier qui grimpait solitaire et nu, il savait. Oh ! Peu de choses, c’est certain, mais il savait que le chant d’un torrent pouvait courir longtemps en soi, emmêler dans sa course tout ce qu’on portait de souffrance, il savait que les chants des hommes, de tous les hommes depuis la nuit des temps étaient bien plus beaux que les hommes eux-mêmes*. Et il savait qu’il était cette médiocrité humaine aussi, dans toute sa splendide indifférence à ce qui n’était pas son propre intérêt. Et dans cette nature généreuse, il savait qu’il ne pouvait plus rien regretter, qu’il se devait d’avancer, d’avancer avec lui-même et le poids de tout ce qu’il n’avait pas accompli et qu’il n’accomplirait plus.


Une sauterelle le surprit dans ses pensées, il l’observa longuement aller de feuille en feuille, toute folle et inconsciente, dansant l’éternelle ronde de la parade amoureuse. D’autres lui répondaient, certaines se trouvaient parfois sur la même tige, puis se séparaient comme si elles s’ignoraient alors que sans doute elles s’étaient observées  et s’étaient peut-être chuchoté de leurs longues antennes d’importantes informations. Un monde inconnu caracolait à ses pieds, un monde dont personne ne pouvait se vanter de connaître l’univers. Pas même le plus érudit des entomologistes. D’ailleurs qui pouvait se vanter de connaître quoi que ce soit de la vie intérieure de n’importe quel animal, y compris de celle de l’homme malgré la myriade de psychologues qui s’étaient penchés sur son cas depuis plus d’un siècle et qui continuaient à extrapoler sans disposer pourtant de certitudes scientifiquement vérifiables. Les hommes aimaient tellement les classifications et les étiquettes qu’ils en collaient partout, cela les rassurait de spécifier, pour échapper sans doute au grand tout que formait la vie, la vie quelle qu’elle soit, où qu’elle soit et la mort qui va avec. La finitude.


 

* j'ai soif de Nougaro: ici

* Hazim Hikmet " Il neige dans la nuit".

Leurs chants sont plus beaux que les hommes,

plus lourds d'espoir,

plus tristes

et plus longue est leur vie.

 

Plus que les hommes j'ai aimé leurs chants

J'ai pu vivre sans les hommes jamais sans leurs chants;

...

 

En ce monde

...


de tout ce que j'ai pu  toucher

et comprendre

rien, rien

ne m'a rendu aussi heureux

que les chants... (20.09.1960)

 

 

 

 

 


Par polly
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Dimanche 5 juillet 2009


Il marcha jusqu'à la sortie de la forêt où s'élargissait une vaste clairière. Il aperçut le pompon blanc d'un lapin effrayé qui disparut dans le fourré, il s'assit sur une pierre lisse et plate. Devant lui s'étalait un champ dont les verts ruisselaient de bleus et de jaunes épousés. Le plus talentueux des peintres ne pourrait jamais égaler ces froissements qui emmêlaient les tiges aux modestes pétales. Il se souvint de toiles de Van Gogh, de sa fascination devant ses blés mûrissants, ses jaunes et ses bleus terrifiants tant ils étaient empreints d'une violence douloureuse. Il haussa les épaules, il savait combien les pinceaux d'un homme n'avait rien à voir avec la nature réelle, et la beauté d'une toile n'avait non plus rien à voir avec ce que le peintre avait mis de passion ou de misère, elle répondait à l'émotion d'un passant face à une splendeur qui l'éveillait.


Ici aussi la splendeur éveillait, la nature était belle et s'en foutait d'être belle, ce qu'elle cherchait c'était plus fort qu'elle, plus fort que des pinceaux, plus fort que des mots, plus fort que le regard de cet homme figé sur son rocher. Elle foisonnait exubérante de sève, elle n'avait d'autre projet que de vivre intensément la moindre seconde donnée.


L'âne qui l'avait devancé vint chahuter dans le pré, il avait été libéré de sa charge et cavalait joyeux dans les herbes hautes, ne se souciant que de ses cabrioles, il était suivi d'une petite chèvre noire plus discrète qui broutait de ci de là les épines du talus. Les appels d'un enfant envahirent la clairière, il n'aima pas ces cris. On avait dérangé l'équilibre de son jour, il ramassa son sac, le réajusta sur les épaules et se remit en route.


Il eut le temps de voir l'enfant se rouler dans les herbes et l'âne et la chèvre venir jouer avec lui. Son agacement disparut, et il les observa tous les trois, le museau de l'un se calant dans le cou chétif, et la langue de l'autre léchant le sel du jeune corps et les petites mains hâlées caressant l'un, caressant l'autre dans une cascade de rires.


C'était un spectacle charmant, et il réalisa qu'il avait atteint peut-être un monde ancien. Il hésita à s'éloigner parce que l'enfant semblait vraiment heureux, si différent des individus du béton et du pavé, il pouvait supposer qu'il appartenait à cette nature joyeuse du printemps. Il pouvait seulement supposer, il n'avait guère envie d'approfondir. Il poursuivit sur le sentier sa petite conversation intérieure, lui qui n'avait jamais aimé les enfants, il se surprenait à espérer le revoir.

 

 

 


Par polly
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Vendredi 26 juin 2009


Ainsi marchait l'homme, lentement.


Il parlait aux feuilles humides, aux herbes luisantes, à la racine d'un hêtre malingre qui traversait le chemin, aux fleurs qui trouvaient encore la force de donner des couleurs aux songes. Il respirait fort, comme si la pente pourtant douce l'obligeait à s'écouter ahaner, tel l'âne chargé qui l'avait dépassé tout à l'heure, solitaire et sûr de son destin, rejoignant les hauteurs où quelque refuge l'attendait.


Il avançait dans ces paysages humides, de lourds feuillages ombraient le sentier, il grimpait l'escarpement, l'effort essoufflait le corps suant.


Il emmenait dans ses pensées les haillons du passé et ne se souciait pas du bout du chemin, le suivaient des oreilles  de chèvres, vaches, cochons, jusqu'aux éléphants tristes, jusqu'aux tigres sans forêt, jusqu'aux antilopes sans savane, jusqu'aux papillons, fourmis, abeilles, jusqu'aux insignifiants qui cherchaient encore une terre possible.


Son bâton claqua sur la pierre usée et glissa, déséquilibrant cet empressement qui le guidait.


Il les sentait presque derrière lui  mâchonner quelquefois une herbe sèche ou un fruit trop mûr, il les sentait alourdis d'une vie qui ne dit plus la vie.


Quand il se retourna, ses yeux étaient peuplés de tous ces mondes de la terre qui ondulaient sans fin.

 


Ainsi marchait l'homme qui se demandait pourquoi il marchait tant.


Etait-ce pour être dévoré dès l'enfance par la poussière du temps ?

Ainsi que l'agneau, ainsi que le veau, ainsi que le porcelet soumis à l'avide  besoin des uns, ainsi que le nourrisson à peine sorti du ventre que l'on vend déjà sur le marché des plaisirs.


Nul besoin de chercher l'enfer ailleurs, c'est pourquoi il marchait pour ne plus entendre l'orgiaque gloutonnement.

Nul besoin d'atteindre le paradis, il était dans cette marche même, la seconde pleine de ces souffles vibrants.


Il quittait le béton aride des villes, il  quittait les quatre murs d'une maison de pierres où ne vibrait plus aucun rire, il quittait la peau convenue de celui dont les contours étaient dessinés dans un social étroit et sans rêve. Il quittait la fontaine sèche, le pré caillouteux, la terre rouge d'avoir été tant retournée. Il quittait sa propre stagnation.

Il marchait pour se permettre l'espoir, pour abandonner le dessèchement de ses rêves, pour raviver des couleurs, c'était un pas après l'autre se donner de la force pour exister encore, et respirer différemment.


En rêvant à tous ces innocents  emprisonnés dans les formats d'un imaginaire humain qui en a fait des sacrifiés, il marchait et un sourire vint éclairer son visage.



 

 

à suivre sans doute...

mais je ne sais pas quand, ni où, ni comment, ni pourquoi.

Je vais  le laisser marcher encore, on verra bien.


 


Par polly
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Lundi 25 mai 2009


L'homme ivre se mit à rire. Il était seul sur la berge, les jambes pendantes au-dessus du fleuve et la bouteille à la main. La brume peu à peu s'installait, estompant les contours du pont. De rares passants se figeaient quand ils avaient la curiosité de l'observer, puis s'enfuyaient animés par quelque peur. Pourtant l'un d'eux descendit jusqu'à lui et s'assit à ses côtés. Il était bien habillé, et si la cravate était défaite, la soie de la chemise, le lin de la veste, le pli impeccable du pantalon prouvaient qu'il n'habitait pas le même quartier, ni ne fréquentait les mêmes boutiques. Il était suivi d'un chat roux qui s'installa sur ses genoux, ronronnant à ses caresses. L'ivrogne fit comme si rien n'était, juste un regard de côté, et il porta le goulot à la bouche pour une lampée rassurante. « Je m'appelle Etienne » dit l'homme cravaté. Un grognement peu engageant fut sa réponse. Alors il poursuivit seul la conversation, pendant que la bouteille se vidait de plus en plus rapidement.


- Je la connais par cœur ta vie. Une enfance échouée entre des vieux qui ne savaient même plus pourquoi ils s'étaient aimés, une scolarité cahin-caha, un job minable, puis une femme et des gosses et la télé. Peu à peu s'installe le doute, on ne sait plus trop ce qu'on veut, pire on ne sait même pas si on veut encore quelque chose. Alors on plonge. D'abord un peu. Au début on s'aperçoit de rien, ça vient comme ça au café du coin parce qu'on est mieux là qu'ailleurs, et tous les soirs après le boulot on prolonge. 


Il le regarda, aucune réaction du côté de l'ivrogne, juste le bras qui se levait jusqu'aux lèvres, mais un bras qui tremblait trop, qui visait mal, et le menton qui dégoulinait de vinasse. Le visage impassible, gratouillant le doux cou de son chat, il contempla le fleuve dont l'eau noire disparaissait sous les embruns froids.


- Tu es là, puant, tremblant, et tu te demandes si tu vas le faire ce saut dans la merde. Rien ne te retient plus, l'enfer tu l'as vécu jusqu'à la lie. Ton enfer personnel ne vaut même plus la peine d'un souffle, pourtant tu t'es accroché, mais tu t'es accroché au mauvais comptoir surtout après son départ avec les mômes. Pourtant qu'est-ce qu'ils t'emmerdaient avec leurs braillements, tu ne les voyais plus, pour toi ils étaient devenus d'étranges hurlements que tu tentais de diluer dans tes verres successifs. Ton patron ne t'a plus voulu non plus, tu n'avais plus rien, tu ne valais plus rien. Une épave.


L'ivrogne ramena ses jambes sur le dur de la pierre, se tortillant tant bien que mal il arriva à se relever, puis tituba et dut s'asseoir à nouveau. Etienne, un sourire tranquille aux lèvres, observait ses efforts.


- Le monde te paraît soudain intéressant ? Je vois que tu renonces. Pourtant tu avais tes chances ce soir. Le froid, la brume. Personne ne t'aurait vu, tu pouvais mourir tranquille.

- Pauvre con ! qu'est que t'en sais de ce que je suis !  articula la voix pâteuse.

L'ivrogne qui enfin était debout, dominait de toute sa stature épaisse l'homme tranquillement assis qui caressait son chat.

- J'en sais suffisamment sur toi pour te donner plus de détails encore. On se croit seul à souffrir. C'est vrai qu'on est seul, mais on se ressemble tous. Tous les mêmes vies, les mêmes combines pour échapper à la peur. Tu es des centaines, et il y en a trop comme toi pour gaspiller l'oxygène.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Et puis t'es qui d'abord ?

- Je suis un nettoyeur. Je nettoie les épaves de la nuit. Je suis payé pour ça.


Le lendemain matin, le temps était clair sur le fleuve, les rives s'agitaient des mille bruits qui réveillent la ville. Un marinier alerta les secours, il venait de repêcher un cadavre de sexe masculin, la trentaine, habillé de soie et de lin.

Un chat roux miaulait sur la berge.


Par polly
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Mardi 21 avril 2009
Faute de temps, je republie cette petite histoire avant de me remettre à la plume.


Elle s'assoit comme chaque jour de soleil à la table de la terrasse qui lui est presque réservée. Chacun sait que Mme Lestaing s'assoira là entre 8 heures et 10 heures du matin, s'il fait beau et qu'elle commandera ses deux cafés sans sucre ni lait et son croissant chaud, croustillant si possible. Quand des touristes affamés s'installent à sa place, Luc va gentiment leur proposer une table voisine beaucoup plus ensoleillée, beaucoup moins exposée, ce qui est tout à fait faux, mais qui lui évitera des désagréments pendant de longues semaines de rancœur.


En attendant sa commande elle prépare son carnet, chausse ses lunettes et observe. A peine dit-elle merci à Luc qui s'occupe de son confort parce qu'elle croque déjà un enfant accroupi qui trace sur la place de terre rouge un dessin que Mme Lestaing ne peut voir ; le garçon est dépenaillé, son visage est brun de crasse, et ses cheveux emmêlés tombent sur des joues rondes et des yeux très sombres.  La main décharnée de la vieille dame manie les couleurs avec sûreté et légèreté, quand une page est terminée, elle la tourne et s'amuse à recommencer son modèle. Ainsi vont les matins ensoleillés, elle boit son café à petite gorgées délicates, émiette son croissant et s'intéresse à ses croquis.


Aujourd'hui l'enfant sait qu'il est choisi, le verre des lunettes brille trop souvent vers lui pour qu'il ne devine pas le manège de la main qui saisit les couleurs dans la petite trousse. Décontenancé, il continue lui-même ses arabesques dans la poussière, mais peu à peu s'agite et efface d'énervement son dessin, puis recommence. Il la regarde à la dérobée, elle s'en aperçoit et entre eux commence le bal des faux regards. Pendant qu'elle s'en amuse, il s'en offusque. Il gratte profondément le sol pour bien marquer son trait, elle gomme légèrement et revient aérienne approfondir une ombre.


Les passants s'arrêtent derrière l'enfant et s'étonnent.  Maintenant il lève le nez vers elle effrontément, elle sourit, cependant son sourire interroge de plus en plus et s'affaiblit vers une sorte de rictus de malaise car de nombreux passants l'observent avec aplomb et hochent la tête au-dessus de celle de l'enfant. Elle continue de plus en plus maladroitement de mettre des couleurs dans son carnet, l'enfant n'apparaît plus seul, elle trace les silhouettes attentives qui la regardent ou admirent le petit toujours accroupi concentré sur l'œuvre qui s'accomplit. Un silence s'installe tout autour de la place, comme si un évènement majeur était en train de se jouer entre l'enfant noiraud et la vieille dame. Même les touristes se taisent et les observent, curieux.


Quand il a fini, il se relève, nombreux sont ceux qui laissent un sou tomber à ses pieds. A son tour elle se lève et avance vers lui. Elle lui tend son carnet, il en tourne les pages pendant qu'elle se découvre gravée dans la terre rouge.

Sa pupille s'élargit d'étonnement à se reconnaître dans ces plis creusés, puis se consume d'admiration car au-delà de son visage fatigué, l'enfant a compris toutes ses peurs, et bien au-delà peut-être, toute cette vie derrière elle dont elle n'a su que faire, tous ces rêves brisés de n'avoir pas osé.

Laissant son carnet à l'enfant qui le tient farouchement contre lui, elle s'en va trottant à petits pas éteints. Il ramasse les pièces et s'enfuit gaiement.


 

Par polly
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Samedi 7 mars 2009


Le réfectoire ce matin-là est lourd de silence. Le déjeuner, dont les horaires sont à respectés faute de quoi on attend midi, se déroule dans une vaste salle du préfabriqué qui trône au milieu de la première cour.  La petite Mathéa arrive avec Magda, elle a les yeux encore plein de sommeil, sa robe est mise devant derrière mais cela ne semble pas la gêner, ses cheveux emmêlés, sa mine défaite démontrent la précipitation de son lever. Son bol de lait sous le nez, elle ne touche à rien, et les tartines de miel, et les céréales restent intactes sur la table. Magda l'encourage à avaler un peu de quoi tenir pour la matinée. Elle regarde vers la porte à chaque entrée. Chacun, au courant du suicide de la nuit, semble être attentif jusqu'au tintement des cuillères.

A ce moment-là un groupe bruyant rompt l'ambiance de la salle. Parmi eux, le regard d'une enfant croise celui de Mathéa, elle est toute accrochée aux larges jupes d'une femme plutôt forte. Ils s'assoient à leur table, et les deux enfants sont voisines. Mathéa lui demande son nom, mais la petite est si intimidée qu'elle se réfugie sur les genoux de la femme. Magda intervient alors et les discussions s'animent. Cette famille a été arrêtée hier matin, à 6 heures tapantes. Elle s'était réfugiée chez des amis tsiganes, mais on l'a sans doute dénoncée. Un car plein de gendarmes, juste pour eux, et personne pour les aider. On leur a tout enlevé. Le père fulmine dans un patois incompréhensible. Seule la mère parle un brin de français.

- Mon mari... colère, il veut argent...Y z ont pris et dit qu'y gardait car pas propre.

- Comment ça ?

- Ils disent trafic... nous jamais trafic, juste économies travail.

- Et vous êtes d'où ?

- Nous, Roumanie. Va repartir, c'est mieux, mais veut argent pour là-bas. Aider pour argent, vous ?

- Moi, je peux rien, je pars aussi.

- Où partez ?

- Madagascar.

- Mais toi pas noire !

- Si, un peu. Mélangée.

- Et petite fille aussi partir?

- Oui, elle est albanaise. Elle part bientôt.

Mathéa qui vient de comprendre quelque chose se lève, et crie que non, elle ne part pas, elle a ses copains, elle a l'école, et maman ne les laissera pas partir là-bas parce que papa est en danger là-bas. Et elle file comme l'éclair, son bol de lait fume encore sur la table, et le silence est revenu comme si à toutes les tablées résonnent en chacun les vœux et la colère, les larmes et le refus.

 


Par polly
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Lundi 2 février 2009


Pascaline attend dans le grand hall neuf de la préfecture. Elle s'est annoncée, on lui a dit de s'asseoir. Elle sort de son cabas un roman marqué en son centre. Mais elle semble avoir du mal à se concentrer, entre les cils, elle observe. Nombreux sont les gens de couleur, des femmes au turban scintillant lourdes de fatigue traînent leurs marmots d'un pas lent, cherchant des sièges. D'autres occidentalisées les regardent avec mépris ou comme si elles étaient invisibles. Plus loin de vieux marocains espèrent dans leur coin un appel rapide. Toute une famille avec poussette, bagages et marmaille s'engouffre dans l'espace déjà bondé, la poussette accroche les uns, les autres, l'enfant braille dans le landau. Tout ce monde s'agite, l'impatience est palpable. La discussion à ses côtés va bon train, trois jours qu'ils lambinent ici, juste pour un tampon. Si tu viens pas à l'ouverture, tu ne passes pas avant seize heures, et encore si tu as de la chance.  L'exagération, puis l'exaspération, en voilà une qui rouspète au guichet, apparemment il lui manque une pièce. Pascaline regarde l'horloge, vingt minutes qu'elle patiente. Elle se dirige vers l'accueil et redemande son rendez-vous. La jeune femme la regarde un peu de haut et lui réplique que Monsieur le Préfet est prévenu et qu'elle ne voit pas ce qu'elle peut faire de plus. Au fond, des cris. Les policiers rapidement rejoignent le lieu de l'algarade. L'ambiance devient soudain pesante. En fait, ce n'est qu'une vieille femme qui s'énerve contre l'employé parce qu'elle attend depuis deux heures juste pour un bout de justificatif qu'elle n'obtient pas. Un homme la mène à l'extérieur, elle s'affaisse sur un banc en maugréant, certains se moquent d'elles en passant. Pascaline est appelée et rejoint l'accueil où un jeune cadre élégant lui demande de repasser un autre jour, comme elle insiste, il lui conseille de ne pas revenir, le droit de réserve, vous comprenez, le Préfet ne pourrait pas vraiment lui répondre. Alors pour quelle raison a-t-il accepté ? Le jeune homme hausse les épaules, et lui rappelle que ce n'est qu'un conseil, que lui n'y est pour rien, que si elle veut un autre rendez-vous qu'elle le prenne, mais il est sûr que cela ne servira à rien, le préfet a des consignes fermes concernant les journalistes. Elle tourne les talons, et s'assoit aux côtés de la vieille dame. Celle-ci profite de cette voisine pour exprimer toute sa rancœur envers ces fonctionnaires qui ne sont zélés qu'auprès des étrangers, ça grouille d'eux ici, on ne se croit plus en France.

-          Mais vous êtes au courant quand même qu'on les enferme dans des camps pour les renvoyer chez eux.

-          C'est très bien qu'on nous débarrasse de toute cette racaille !

A ce moment-là, un gendarme s'approche de la vieille femme et lui tend ses papiers.

      - C'est pas trop tôt ! Une semaine que j'attends ce bout de chiffon, y-en a qui sont mieux servis que d'autres par chez nous !

Sans demander son reste, le fonctionnaire s'éloigne et Pascaline se dresse, prête à fuir aussi quand la vieille lui demande de l'aide pour se lever.

-          Allez au diable !

Elle file d'un pas pressé, comme si le diable la poursuivait elle aussi, la vieille reste hébétée sur son banc.



Pascaline marche sur les berges du large fleuve. Elle déambule son petit visage fermé; son portable sonne plusieurs fois, mais soit elle ne l'entend pas, trop prise par la noirceur de ses pensées, soit elle n'a pas envie de contacter quiconque. Elle marche. Lentement, puis énergiquement. Lentement encore, on pourrait croire qu'elle flâne, juste pour son plaisir, mais quand on observe le front plissé, la bouche amère, on voit bien que tout espoir a fui. Fatiguée elle s'assoit en tailleur tout au bord du béton et fixe l'eau verdâtre d'un œil lointain. Longtemps elle reste ainsi, jusqu'à ce que le froid la saisisse. Elle reprend sa déambulation, mais le pas est plus lourd, elle se traîne.

Elle se traîne jusqu'à l'arrêt d'un bus, et attend.

Elle se réveille un peu quand une femme s'assoit près d'elle, dans la même attente figée, elle lui demande alors où se dirige la ligne et elle est comme réconfortée par l'accent qui chantonne à ses oreilles et qui lui confirme qu'elle pourra arriver à son hôtel.

A la réception, on lui tend un message.

Elle le parcourt en rejoignant l'ascenseur, puis se ravise et ressort.



Par polly
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Vendredi 28 novembre 2008


Une clameur inhabituelle dérange la nuit. Sonia jaillit des couvertures, suivie d'Ishim, ils sortent sur la palier. Il est encombré d'une agitation inhabituelle, un brancard passe sur lequel gît Pépi. Sonia porte sa main à la bouche pour ne pas crier, et de ses larges mains Ishim l'étreint douloureusement.

La petite Mathéa est derrière leurs jambes, elle a le temps d'apercevoir le cou rouge, l'œil  fixe de l'homme. Sonia se retourne et la prend dans ses bras, l'emporte vers le lit en la berçant autant qu'elle se berce. Mathéa muette se laisse recouvrir par les mains agitées. Sonia s'allonge à ses côtés et attend qu'elle s'endorme. Mais Mathéa ne dort pas, elle est figée dans la vision du cou rouge, et elle s'accroche à sa mère toute tremblante.

Ishim entre à son tour, s'assoit au bord du lit, et se met à chanter un air funèbre de là-bas. La tonalité de sa voix profonde et grave envahit l'espace, un chant qui vient de loin, du fin fond des montagnes abruptes et pauvres, un chant qui a sans doute des centaines d'années derrière lui et qui s'est transmis pour fêter la mort. La petite se calme sous la caresse des mots qui frôlent sa peau toute entière, et pendant que les notes parcourent les siècles, on entend les accompagnements qui viennent d'autres chambrées. Quelqu'un a trouvé sur une table la sonorité maladroite d'un djembé, un autre siffle en accompagnement la complainte, plus loin des couverts tintent, des voix se joignent. C'est toute une chorale qui rend hommage à l'Albanais, celui qui a choisi son départ.

A l'extérieur la patrouille ne bouge pas. Elle écoute. L'un des plus jeunes vient de sortir un harmonica et reprend le refrain. Les projecteurs continuent leur va et vient, mais leur rythme semble s'appuyer sur le chant. Un homme avance au milieu de la cour, il est tout en longueur, il chante aussi, très doucement, comme un murmure. C'est Luchiano des larmes plein les yeux qui s'applique à suivre la voix d'Ishim.

Etrange spectacle que ce monde de barbelés. Les fenêtres du quartier de la police s'éclairent les unes après les autres. Des silhouettes se tiennent debout derrière elles. Tout un monde en noir et blanc si fragile.

Le grand portail gris vient de s'ouvrir, la voiture du commandant pénètre dans l'enceinte, le grand chant n'en continue pas moins sa plainte. Il sort de son véhicule et s'approche de la patrouille encore immobile.

-  Renier ! Vous m'arrêter ce bordel tout de suite et au rapport.

Le moment de grâce est interrompu, Renier s'exécute, les ordres fusent de toutes parts. Seul Luchiano continue à chantonner regardant le visage dur  du commandant qui l'observe deux minutes puis qui file renonçant à l'interrompre.

Dans la chambre, Mathéa s'est endormie. Sonia et Ishim se regardent en se tenant la main. Léo grogne dans son berceau, ses petites mains s'agitent un moment puis se calment.

Dans la nuit sans lune, les projecteurs poursuivent leur veille pendant que les vrombissements passent et repassent au-dessus des toits.


Par polly
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Mercredi 26 novembre 2008


Ishim et son épouse sont dans la cellule. Il est assis sur le lit du bas pendant qu'elle allaite l'enfant. Il est tout recroquevillé, tout abattu, elle le regarde avec tendresse et appréhension.


Mais le silence n'est pas de mise, on ne s'habitue guère aux incessants passages des avions tout près d'ici, et on entend à droite à gauche des portes qui grincent, des femmes qui s'énervent, des hommes qui tapent le carton juste à côté de leur soi-disant chambre. C'est vrai qu'ils ont une pièce correcte, avec les sanitaires, et un réfrigérateur, et un réchaud, mais tout sent le moisi, et cette fenêtre avec ses barreaux qui ne laisse pénétrer que peu de lumière comme si on leur l'avait ôtée, comme si on voulait qu'ils n'en parlent plus de la lumière, qu'ils l'oublient.


C'est ça la France aujourd'hui, c'est ça leur fuite inutile, leur combat pour leurs gosses, pour l'espoir, ce long périple dangereux, cette foi chevillée au cœur, au corps, il fallait bien avancer. Sauver leur vie, sauver le bébé qui poussait en elle, sauver Mathéa. C'est ça la France, sans les Lumières.


Mathéa passe son nez à la porte et s'approche de son père, elle s'assoit à ses côtés toute silencieuse et se positionne exactement comme lui, le dos rond, les mains lâchées entre ses cuisses, la tête baissée et la moue boudeuse. Il lève le nez sur elle et la voit comme il est. Alors il la pousse du coude, elle se penche sur la droite, les lèvres esquissent un brin de sourire. Il recommence, elle lève ses grands yeux noirs sur le beau visage brun à la tignasse bouclée et abondante, il sourit aussi, son regard est redevenu taquin. Elle joue comme lui, le pousse du coude, il fait semblant d'être touché à mort et s'effondre sur le lit. Comme un rituel bien rodé, elle sait les gestes de douceur : elle lui secoue le menton qu'il a pointu et soulève la paupière pour trouver la prunelle verte, elle caresse le front et elle regarde sa mère dont le visage s'est adouci.

-   Je pense qu'il est très malade, il serait temps d'appeler le docteur.

-    Ah ! oui? tu crois ?

A ce moment le père prend l'enfant dans ses bras puissants la soulève au-dessus de lui et ses éclats de rire envahissent la pièce qui perd tout à coup sa grisaille. Elle est comme un soleil à elle toute seule. Sur le lit qui couine, ils jouent aux chatouillis, aux bisous doux, et pendant que la mère change le bébé sur la table elle lui chuchote des mots tendres.

- Ah ? Et comment tu m'aimes ?

- Plus haut que le ciel.

- C'est haut le ciel ?

- Très, très haut.

- Alors j'ai de la chance.

L'enfant toute confiante se cale sur la poitrine rassurante et prend son pouce dans la bouche, ses yeux s'alourdissent de fatigue.

Tout redevient comme avant. Ishim a les pupilles élargies de celui qui s'évade vers le rien.
Et le rien c'est beaucoup, c'est tout son désespoir.



Par polly
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c'est
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intro


Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

Et que vogue le blog.


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Ceux qui luttent ne sont pas certains de gagner, mais ceux qui ne luttent pas sont déjà sûrs d'avoir perdu.







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