Mardi 29 avril 2008

En attendant que l'inspiration revienne, je ressors des tiroirs ce baiser...
Bonne lecture.

 
 
 Parfois, un nuage encercle le sommet du Dôme bleu. Il se reflète alors dans les eaux transparentes du lac. Rarement, ce reflet forme les deux lèvres charnues d'une bouche entrouverte qui s'interroge sur le mystère du monde. Si, par tristesse, une fine pluie auréole la surface grise de l'eau, ce sont mes larmes : les pleurs d'avoir égaré à jamais ce baiser que je ne donnerais plus.

 

 Il fut un temps où j'eus vingt ans. Vingt ans et l'espoir, vingt ans et la foi. La foi en un avenir radieux d'amour.

 

 Le jour de sa première apparition j'étais prêt à plonger pour ma nage quotidienne qui me menait au milieu du lac. Là, sur le dos, je cessais tout mouvement. L'eau me portait, généreuse, et je contemplais le ciel qui prenait les couleurs de sa journée. Souvent de gros moutons nuageux se dorlotaient encore avant le lever du vent. Le ciel de mon enfance est un ciel occupé, bruyant, étonnant par ses brumes et ses colères estivales. C'est ici que je récitais la musique, que je me remémorais toutes les arias de mes opéras préférés.

 

 Ce matin-là, j'entendis des pas casser les fougères. Je me cachai derrière les roseaux. Jusqu'à ce jour personne n'avait dérangé ma baignade: la pêche restait interdite ici, et je venais toujours très tôt. Elle surgit de l'épaisseur fraîche d'un petit bois de saules. Elle surgit, la démarche assurée de ceux qui savent porter leur beauté. Elle se déshabilla aussitôt, sans s'inquiéter de la température de l'eau. Elle ôta le fin tricot de coton, laissant le plaisir poindre au bout de ses seins ronds et lourds. Pendant ces quelques secondes où elle mariait son corps à la sauvagerie du lieu, j'eus le temps d'admirer le dos droit, les épaules solides et les courbes charnues qui s'offraient impudiques au soleil levant. Elle eut un geste d'un charme fou lorsqu'elle remonta ses lourds cheveux bruns en chignon sur une nuque que j'aurais voulu frôler de mes lèvres brûlantes. Elle entra avec prudence dans l'eau, s'aspergea le ventre, le visage, les épaules puis plongea. Elle allait d'un crawl tranquille, droit devant. Petit point flottant, elle continuait infatigable. Je me levai, transi. J'approchai du petit tas que formaient ses effets, en saisis la courte jupe et enfouis le nez dans son parfum. La magie poursuivait son long empoisonnement. Imprégné d'elle, je me retirai, la tête à l'envers.

 

 Tous les matins de cet été-là, je l'attendais. Tous les matins, le même rituel se renouvelait, immuable. Et, moi, dans le froid de mes roseaux, je grelottais de désir. Elle était femme, je n'avais connu que des jeunes filles. J'étais plutôt bien bâti, je plaisais. Les amourettes se succédaient, sans grande importance. Les filles s'offraient avec tant de facilité que je ne gardais d'elles que peu de souvenance. Je ne saurais les décrire, nos plaisirs étaient trop rapides, nos étreintes ne comblaient que le corps. L'amour en moi demeurait vierge. Vaste territoire inoccupé.

 

 Je la regardais dévoiler des rondeurs qui me bouleversaient. Elle prenait tant de joie à cet exercice matinal. Elle était libre ici, sa peau se livrait tout entière aux caresses du lac. Elle me ressemblait, je les connaissais bien ces fiançailles charnelles. Depuis ma plus tendre enfance je m'y soumettais avec délectation.

 

 J'inventais son histoire. Je la voyais mariée, mal mariée. Prise dans une vie conjugale sans saveur, ennuyeuse à souhait. Prisonnière d'une brute qui ne savait pas apprécier et trouver sur elle les voies de son évidente sensualité.    

 
 
 

 Un jour, je la suivis. J'avais médité longuement sur la meilleure manière de le faire sans attirer son attention. Je ne voulais pas détruire l'harmonie du matin. Elle devait rester dans la certitude de sa solitude.

 

 Elle remonta le petit chemin des saules. J'attendais. Je savais qu'elle ne pouvait emprunter qu'une seule route pour rejoindre les premières maisons. Je savais aussi qu'elle était à pied, aucun moteur n'avait ronflé à mes oreilles jusqu'à ce jour. J'émergeai du bois. Je vis sa silhouette avancer d'un pas allègre. Ses cheveux humides dansaient sur le dos. Le soleil qui perçait plus fort jouait ses premiers reflets sur les gouttes qui habillaient encore ses longues jambes. Son allure était vive. Je pressai le pas de peur de la perdre. Elle s'arrêta une minute, dégageant de la sandale un gravillon inopportun. J'eus l'impression qu'elle m'observait derrière son bras tendu vers le pied. Je m'arrêtai, figé, mais elle reprit son avance. Elle logeait au village, je la vis pénétrer dans un gîte que je connaissais bien. Je pouvais désormais l'imaginer dans la maison, dans la chambre, dans le lit.

 

 A partir de ce moment, je passai souvent devant l'habitation. Je découvris, amèrement, deux petites têtes brunes jouer dans le jardin. Je croisai une fois un homme. D'âge mûr, il affichait une musculature aussi puissante que la mienne. Il était grand et élancé. Il n'avait rien de l'ogre que j'avais imaginé. Je m'abstins de revenir rôder dans le village. J'étais trop déçu. Je ne voulais plus rien apprendre qui altérerait l'image que je voulais me forger.

 

 Les matins me restaient. Je commençais à échafauder des plans pour la rencontrer. Mais je restais paralysé dans mes roseaux. Ma fascination empêchait toute tentative d'approche. En révélant ma présence, je risquais de rompre le fragile lien qui m'unissait à elle. Alors je retardais chaque jour le moment fatidique où je la perdrais.

 

 Un soir de fête au village, je discutais, attablé avec quelques amis à la terrasse de l'unique café. Les festivités prenaient fin. Le feu d'artifice sur les eaux sombres venait d'exploser son dernier pétard. Je la vis s'approcher d'une table, suivie de son compagnon et de ses deux enfants. J'avais l'impression que tout le monde entendait les battements de mon coeur. Elle se tourna vers moi et sembla me reconnaître. Elle me dédia un sourire malicieux et complice. Je rougis et espérai que personne ne le remarquait sous mon hâle. Un de mes amis me secoua.

 

-         Hé ! Julien ! T'as les yeux comme des marmites ! C'est la dame qui t'renverse comme ça?

 

Je me gardai de répondre, haussant les épaules et me mêlant à nouveau à leur conversation sans vraiment la quitter des yeux. Elle m'observait à la dérobée. Je sentis des picotements de joie tout le long de l'échine. Demain serait un autre jour.

 

 Elle ne vint pas. J'ai nagé à en perdre haleine. J'ai nagé comme un fou. J'ai plongé préservant l'apnée jusqu'à l'étouffement. Et je suis revenu, meurtri, épuisé.

 

 Elle était là, nue et sereine, assise sur les petites cailloux coupants. Elle me regardait émerger de l'onde.

 

-         Aujourd'hui, c'est moi qui te regarde, dit-elle en riant.

 

 Essoufflé, je ne pus répondre. Elle se redressa face à moi, me prit la main et m'entraîna dans les roseaux de tous mes matins d'enchantement.

 

 La danse de l'amour nous secoua. Je reçus la morsure de ses lèvres. Je reçus ma première leçon de douceur et de violence mélées. L'eau qui vaguait autour de nos ébats participait à l'acuité de notre plaisir. Je caressais ses courbes connues et reconnues, ma bouche léchait chaque morceau de peau, je la buvais goutte à goutte, assoiffé par toutes mes attentes matinales. Elle me dévorait de la même ardeur.

 

 Chaque seconde de cette heure merveilleuse est gravée dans ma mémoire. Je l'ai prise, reprise, ne sentant plus de fin à mon désir. Je devenais fondant, soumis aux caprices de ses cambrures. Elle devenait fondante, soumise à la fantaisie de mes assauts. Nous roulions dans l'eau, nous immergeant, émergeant, l'écume aux lèvres. Elle s'offrait. Je m'offrais. Aucune retenue n'enserrait notre étreinte. Nous n'étions plus qu'un et même corps traversé par une explosion de joie.

 

 J'avais atteint le Walhalla. Tout Wagner tremblait dans ma tête. Je me suis effondré à ses côtés. Nos béatitudes se reflétaient l'une l'autre. Je remarquai pour la première fois le vert clair de ses yeux. Il était empreint de gravité.

 

 Elle se leva la première, rejoignit ses vêtements, s'habilla avec des gestes lents, fatigués. Elle se saisit de son sac et partit. J'eus une réaction tardive. Elle avait déjà atteint le haut du sentier quand je l'appelai. Elle cria qu'elle n'avait plus le temps. Je m'habillai rapidement pendant qu'elle patientait. Elle m'embrassa une dernière fois, me suppliant de ne pas la suivre.

 

-         A demain. Je reviendrai demain.

 

 Elle n'est pas revenue. Je courus jusqu'au gîte. La propriétaire nettoyait. Ils étaient partis hier soir. J'obtins sans mal leur adresse, prétextant un livre à leur rendre. Mais l'adresse ne formulait qu'un impersonnel nom de famille dans une ville du nord. Je n'avais pas son prénom pour la vêtir d'une réalité plus tangible. Je pleurai.

 

 Quelques mois plus tard, je pus me rendre dans le nord. J'avais construit des rêves de rencontres incroyables. Ils avaient déménagé. Personne ne put me renseigner sur leur nouvelle destination.

 

 J'ai fui dans la musique. Je suis devenu un chef d'orchestre réputé. Peut-être est-elle venue écouter un concert que je dirigeais. Peut-être m'a-t-elle aperçu à la télévision. A-t-elle jamais aimé la musique ? Je ne sais rien d'elle sinon l'essentiel : la fusion de nos chairs dénudant nos âmes, nous étions l'un et l'autre, à ce moment là, complets.

 
 Je fuis toujours, à travers le monde.
 

 Mais chaque été, je suis là. Je regarde ma vie défiler à la surface du lac et je me souviens de toutes ces femmes qui m'ont aimé mais n'ont pas pu me retenir. Les plaisirs me semblaient usés, défraîchis dans leurs bras. Je n'ai plus reçu en moi cette onde divine.

 

 Chaque matin de chaque jour, je l'attends. Je l'attends depuis vingt ans, cent ans, mille ans. Je l'attendrai jusqu'au bout.

 

 Et chaque matin de chaque jour, quand je ne suis pas à Londres, ou à Berlin, ou à Philadelphie, je viens chercher dans la fraîcheur des eaux du lac le noyé que je suis devenu. Parfois, quand les ombres du ciel sont clémentes, j'observe ces lèvres en reflet sur le lac, et je nage, je nage, je nage pour me saisir d'un dernier baiser qui ne vient jamais.

 
 
 
                                                                              
par polly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 16 avril 2008
Republication, faute de temps malgré les vacances. 
 

1
Etrange. Etrange ce lieu de nulle part. L'homme posa son sac à dos au sol sur le talus. Il observa ce manque d'horizon, ces nuages de fumée qui noyaient on ne sait quel sommet, on ne sait quelle montagne. Il devinait derrière les collines d'autres collines. Il devinait d'autres bosquets, d'autres champs, d'autres bois et jusqu'à l'infini un désert de mousse herbeuse. Il contemplait le ciel entre le gris et le bleu, seul territoire qui lui semblait connu avec ses moutonnements blancs, ses auréoles grises, son soleil frais en cet après-midi automnal. Ce ciel encombrait l'espace. Il s'assit à côté de son sac, ses grandes jambes de randonneur repliées sous lui. Il alluma une cigarette. Plissant les yeux, son regard chemina un bref instant sur la chaussée bombée qui disparaissait trop vite. Il ne savait où. Depuis des heures qu'il avait emprunté cette étroite départementale, cherchant un abri chez un habitant pour la nuit, il n'avait trouvé nulle maison, nul hameau, pas même un mur derrière lequel s’abriter. Pourtant les lignes téléphoniques et électriques aboutissaient forcément chez quelqu'un. Un cheval hennit derrière lui. Il se leva, s'approcha des barbelés et caressa l'encolure de l'animal qui montrait son ravissement en tendant le cou. Il se glissa dans le champ.
- M'acceptes-tu près de toi ? demanda-t-il. Il souriait car la bête semblait comprendre, elle frotta son museau sur le buste de l'homme. - Tu as faim peut-être ? Pourtant tu as là une herbe appétissante.
Il ouvrit son sac, en extirpa une poche. Il élargit l'ouverture pour saisir un vieux morceau de pain qu'il tendit à l'animal. Ensuite il chercha une surface plane et propre, étendit une toile fine et plastifiée et s'allongea en tête à tête avec le gris du ciel.
  2 - Maman, je suis fatiguée, s'exclama une petite voix de fillette. - Encore un petit effort Marianne. On va sûrement arriver quelque part, alors on téléphonera à Papy. Il viendra nous chercher. - Mais tu sais pas où on est! dit l'enfant avec agacement. - Bon! On se repose dix minutes. J'ai encore des biscuits dans mon sac.
Toutes deux couchèrent leur bicyclette sur le talus qui avait été une heure plus tôt le siège de l'homme errant. Elle ouvrit un paquet de petits beurres et le donna à la fillette. Elles grignotaient toutes deux en silence quand le hennissement du cheval dérangea leur repos.
- Oh! Qu'il est mignon! s'exclama l'enfant, tu crois que je peux le caresser?
Avant d'attendre la réponse de sa mère elle tendit la main vers l'encolure qui s'étirait vers elle. Elle gratta le col et de l'autre main frotta le nez. Le cheval s'approcha plus près, cherchant de son museau le cou tendre. Elle recula un peu surprise, peut-être un peu effrayée. La mère observait la scène le visage attentif, le muscle tendu, prête à intervenir s'il donnait quelque signe d'agressivité. Mais apparemment il ne voulait que tendresse. C'est alors que surgit derrière lui une longue silhouette masculine, la face barbue, l'oeil clair et le sourire accueillant.
- Bonjour. Vous êtes peut-être du coin ? demanda-t-il. - Oui et non, répondit la femme. Etes-vous le propriétaire de ce tendre animal ?
- Absolument pas. Figurez-vous que je suis perdu. Je cherchais une maison pour passer la nuit et la seule présence que j'ai trouvée est celle de ce cheval. Peut-être pourriez-vous m'aider ?
- Pas vraiment, répliqua la fillette, nous sommes perdues aussi. Ca fait des heures qu'on cherche une pancarte pour nous dire où on est! - Incroyable! Nous voilà alors tous trois égarés! s'exclama l'homme. - Egarés, égarés, peut-être pas, dit la mère. Il suffit de retourner sur nos pas.
Il regardait l'enfant dont la moue signifiait nettement le peu de confiance qu'elle manifestait envers le propos de sa mère. Lui non plus n'était pas si sûr qu'un demi-tour eût suffi. Il s'interrogea tout haut, habitué sans doute, à soliloquer dans ses promenades solitaires.
- Bizarre tout de même qu'elles se soient arrêtées justement là! - Que dites-vous ? demanda la mère. - Excusez-moi, je pensais tout haut! Pourquoi vous êtes-vous arrêtées justement ici? - J'étais fatiguée, ça faisait trop longtemps qu'on roulait, répondit Marianne. - Moi aussi j'étais fatigué, juste à cet endroit! Et il fera bientôt nuit! - Nous sommes parties tard, expliqua la mère. Il devait être trois heures trente, pas loin de quatre heures. Je ne me suis pas souvenue que la nuit tombait plus vite désormais. Et d'ordinaire Marianne est une bonne pédaleuse. - Vous habitez loin ? - Aux Charmailles, c'est un petit village où on passe nos dimanches. C'est à vingt kilomètres, c'est ce que j'ai à mon compteur. Et vous, que faites-vous ici ?
Il l'observait, elle avait bien la trentaine. Petite et musclée, elle avait l'air d'être une femme décidée et solide, peu encline à s'effrayer. Elle ne manquait pas de charme, son visage présentait quelque irrégularité, plein de taches de rousseur, mais une bouche aux lèvres bien dessinées et de larges yeux verts le rendaient agréable et sympathique. Une coupe au carré au niveau de l'oreille mettait en valeur l'ovale du menton et donnait plus de chair à des joues plutôt creuses.
- Je passe mes vacances ainsi, à marcher dans les campagnes. C'est ma façon à moi de prendre pied dans le monde rural. La ville m'asphyxie! Et généralement je dors chez l'habitant. Ce n'est pas par économie, je gagne assez bien ma vie, c'est surtout pour rencontrer des gens. Des gens comme vous. - Je m'appelle Béatrice et ma fille Marianne. Enchantée de rencontrer un de ces marcheurs! Je croyais que ça n'existait que dans les pays exotiques. Il souriait, d'une belle denture étincelante entre les poils noirs de sa barbe. On ne pouvait lui donner d'âge. Quelques rides pourtant ourlaient le coin de l'oeil. - J'ai pas mal baroudé! L'Inde, la Jordanie, le Sahara. Mais de temps à autre j'aime assez rester avec mes compatriotes. Je m'appelle Jean-Yves. Le cheval hennit en gambadant loin d'eux. Il disparut très loin au fond du champ. La fillette émit un soupir déçu. - Dommage ! Tu crois qu'il va revenir ? - Je ne sais pas, je ne l'avais pas revu depuis votre arrivée. Il est venu m'accueillir et puis il est parti. - On fait demi-tour, soupira Béatrice. Tu es prête Marianne ? - Il va faire nuit d'ici une petite heure. Serez-vous rentrées chez vous? s'inquiéta Jean-Yves. - Normalement oui! - Et pas normalement? demanda la fillette, je sais qu'on est perdu! Tu sauras retrouver la route dans la nuit?
Béatrice baissa les yeux d'incertitude., évoqua son père qui penserait peut-être à un enlèvement et alerterait les secours, tout ce souci… Elle hésitait. Jean-Yves lui proposa de s'installer avec lui. Il avait une couverture de survie, quelques vivres, le dessus d'une toile de tente avec ses piquets. Il suffisait de tout préparer avant l'obscurité, car sa lampe de poche n'avait plus de pile.
- Dis oui, maman. Pour une fois qu'on dort dehors!
Elle le remercia pour cette aimable invitation et accepta comme soulagée de cette proposition. La fillette heureuse cria: "C'est l'aventure!", "c'est l'aventure!"...
    3 Sous la toile improvisée, la fillette dormait recouverte d'une fine couverture de survie. A ses côtés, Béatrice cherchait une position confortable. Jean-Yves, les mains sous la tête, le corps détendu murmura: - Vous avez froid ? - Non, pas vraiment, le sol est dur. Ca n'a pas l'air de gêner Marianne. Elle s'est endormie très vite. Vous n'avez pas sommeil ?
Il ne répondit pas. Absorbé par la pensée de l'étrange situation. Voilà trois êtres perdus dans un lieu inconnu. Seul un cheval par intermittence occupait les lieux. Pas un seul moteur n'avait dérangé leur solitude. Ils semblaient enfermés dans une prison naturelle. Le cheval n'avait plus donné signe de vie. Où était-il passé? Quel havre avait-il atteint pour les oublier ainsi? Et cette route qui gondolait à l'infini ? Même dans le désert il n'avait jamais ressenti une telle impression d'isolement. Ce paysage n'avait pas d'issue. Il était clos, sans début, ni fin. Une enclave de nulle part. Demain, avec le jour, ils trouveraient sans doute la clé. Tous les trois s'étaient laissés guidés par le tracé de la départementale, ils n'avaient vu aucune pancarte, aucune borne kilométrique. Il avait marché, elles avaient pédalé, occupé chacun à faire encore un pas, à donner encore un tour de roue... Mais pourquoi trouvait-il cela si étrange. Il ne ressentait pas de peur, elles non plus n'avaient pas peur, Marianne avait beaucoup ri pendant le frugal repas, ils l’avaient laissé dévorer la petite boîte de germon, et son sommeil était lourd d'une saine fatigue. Mais quelque chose de particulier l'étreignait, un tiraillement cérébral, un malaise diffus : il ne maîtrisait pas la situation, voilà ce qui l'agaçait. Il avait toujours su exactement où il était et tout à l'heure en consultant sa carte il n'avait pas trouvé cette route. De plus sa boussole donnait des indications fantaisistes, l'aiguille virevoltait à droite à gauche, indécise. Elle était sans doute cassée. Il s'en persuadait. Pourtant la veille, elle fonctionnait très bien, et ce matin encore quand il avait décidé de bifurquer à l'est, elle n'avait manifesté aucun signe d'usure. Béatrice interrompit ses pensées.
- Que faites-vous dans la vie ? - Je cherche, répondit-il distraitement. - Vous cherchez ! Vous cherchez quoi ? - Tout! Le sens de tout ça! Pourquoi on est là cette nuit à discuter alors qu'on ne se connaissait pas ce matin.
Il se tourna vers elle, appuya la tête sur sa main. La nuit n'était pas complètement noire. Il ne distinguait ni ses yeux, ni son visage, mais la silhouette était nettement découpée.
- Excusez-moi, dit-il, je vous réponds un peu à côté. C'est vrai que je cherche. Je cherche des informations sur l'histoire géologique de la Terre. Je travaille essentiellement sur des carottes glaciaires et avec mon équipe on élabore des théories. - C'est passionnant! - Si on veut. On se sent parfois bien seul devant l'étendue de son ignorance. On a l’impression d’être un peu icarien. - Que voulez-vous dire ?
- Que la vérité nous brûle souvent les ailes comme Icare, qu’on y croit et puis, patatras ! On s’effondre. Que les sciences sont encore dans les langes. Qu'on sait encore trop peu de choses. Que devant nous tout reste à faire. Que je ne sais pas si c'est bien utile! Mes réponses vous conviennent ?
- Imparfaitement. Vous avez l'air bien compliqué! - Déformation professionnelle! A force de toujours vouloir tout expliquer, on ne sait plus rien alors on se repose des questions sur le sens de tout ça. On manque parfois de nez, on fait des erreurs, et aussi que le progrès n’a pas apporté du bonheur. Et vous, que faites-vous?
- C'est plus prosaïque. Je tente d'aider des gens qui sont en difficulté. Je suis assistante sociale.
- C'est plus prosaïque mais encore plus complexe!
Ils laissa tomber sa tête sur son bras et ferma les yeux, non par fatigue, mais pour entendre la nuit. Au loin, une chouette répondait à une compagne. D'autres nocturnes criaient, il ne les identifia pas. Rien d'inquiétant. Une campagne, la nuit, normale. Sauf, et il s'en rendait compte maintenant, qu'aucun ronflement de voiture ne les atteignait. C'était rare, c'était exceptionnel, sinon lorsqu'il dormait en refuge, sur des hauteurs inaccessibles à tout véhicule. Il se leva pour regarder le ciel. Sans doute apercevrait-il quelques clignotants d'avion? Mais il était couvert, deux ou trois étoiles scintillaient pauvrement à travers le voile, la lune, fin croissant, n'osait pas briller non plus. Il se recoucha. Béatrice demanda la voix déjà endormie:
- Avez-vous entendu quelque chose ? - Non mais je trouve ce silence anormal!
Il se reprocha aussitôt ses paroles. Il allait l'inquiéter inutilement. Autant qu'elle dorme. Il veillerait.
- Quel silence ? Vous n'entendez pas les hibous ? - Si, bien sûr! Je suis fatigué, je vais essayer de dormir. Vous aussi, dormez.
Elle se tourna et se roula sur elle-même. Jean-Yves observa la silhouette enroulée près de lui. Elle lui plaisait bien et il ne se reconnaissait pas de rester avec elle comme un vieux copain des jours anciens. En temps habituels il aurait déployé tout son charme pour lui tenir chaud. Il comprit soudain qu'il était inhabité. Vide de désir, vide de sensations, vide de sentiments. Vide de vie. Etait-ce cela la mort: avoir l'impression d'exister et ne plus rien éprouver? Etait-il mort? Vraiment? Et elles? Etaient-elles mortes aussi, au même moment? Et où? Et quand? Non, il délirait encore, il se laissait porter par la brume opaque qui occupait cet espace particulier. Quelle magie se dégageait de ce lieu? Quelle magie opérait sur eux pour les empêcher de s'orienter? Cet arrêt obligatoire, suspendu dans le temps, avait-il un sens?
Et brusquement il s'endormit comme assommé par des questions trop grandes pour lui.   4 - Alors, c'est décidé, vous faites demi-tour? - Oui, c'est plus raisonnable répondit Béatrice. Et vous? Etes-vous sûr de continuer par là ? - Oui, je poursuis vers l'est, ou ce que je crois être l'est! Marianne embrassa Jean-Yves sur les deux joues. Béatrice s'approcha de lui et lui tendit la main en le remerciant. - Bonne route, et passez nous voir. Vous avez notre adresse. - Promis, à bientôt. Ils se saluèrent d'un dernier geste large et se tournèrent le dos.         5
Seize heures cinq. Jean-Yves reconnut le décor. Seize heures cinq, exactement comme hier. Il s'assit sur le talus. Exactement comme hier. Il savait qu'elles arriveraient, toutes les deux, épuisées. Exactement comme hier. Le ciel avait la transparence grise, le ciel avait la liberté pour lui, le ciel se moquait assurément de ce bout de terre coincé sur lequel il venait de s'écrouler, abattu. Le cheval vint, hennissant. Exactement comme hier.
- Où avais-tu disparu?
Aucune réponse. Pourtant, Jean-Yves aurait parié qu'il lui parlerait. Il venait d'atteindre la certitude qu'il avait, à un moment donné, franchi une ligne invisible qui l'avait conduit dans une autre dimension.
- Je n'ai plus de pain à te donner. Et moi je meurs de faim. J'ai ramassé des châtaignes mais il faut les faire cuire.
Il décida de préparer leur arrivée. Il entassa autour de quelques pierres des brindilles et du petit bois pas très sec. Il rapporta des branches et avec son briquet alluma un feu qui prit dans l'instant. Il s'étonna encore, comme s'il fallait s'étonner, que malgré l'humidité le bois s'enflammât si vite.
Elles arrivèrent à pied, poussant les bicyclettes, pleurant. Elles arrivaient en sens inverse de leur départ. Tout comme lui, elles avaient bouclé un parcours. - Vous êtes là ? A vrai dire je m'y attendais, dit Béatrice. - Ne pleure pas Marianne. Nous allons manger des châtaignes grillées, car je suppose que tu pleures de faim, demanda Jean-Yves. - Oui, dit-elle d'une voix presque inaudible.
- Je ne comprends pas, dit Béatrice d'une voix égale presque atone, pourquoi ne nous sommes-nous pas croisés ? Et nous n’avons vu personne. Juste un lapin, et une hermine perchée sur un caillou et qui avait l’air de se moquer de nous.
- Mystère! Moi non plus je ne comprends pas. Mais je vous attendais. J'avais cette certitude que vous alliez arriver. - J’ai peur, c’est comme l'apolytpique, ajouta l’enfant. - C’est quoi ? demanda Jean-Yves. - Je crois qu’elle veut dire « apocalyptique ».
Le cheval revint. Il tendit le cou à Marianne ravie de le revoir. Elle le caressa, s'accrocha farouchement à son col. Et Jean-Yves lui ordonna:
- Ne le lâche pas! Surtout tiens-le bien, qu'il ne parte pas. Il s'approcha du cheval à son tour et le caressa, frottant sa barbe contre le nez. Béatrice aussi vint caresser l'animal. Comme si lui seul pouvait exorciser le sortilège.
- Ne le quittons pas des yeux. Il va bientôt partir, nous devons nous tenir prêts à le suivre. Aussi vite que possible.
- Et les vélos ? - Prenez le vôtre, je prends celui de Marianne. Passons-les sous les barbelés. Vite.
Il cala son sac sur les épaules, souleva la roue avant de la petite bicyclette. Béatrice était prête aussi. Marianne lâcha le col du cheval. Il hennit, et partit sur la gauche, au petit trop. La fillette courait, derrière elle le couple à large foulée avançait. Le cheval s'arrêta, se retourna et patienta quelques secondes. Quand Marianne l'eut rejoint, il trotta à nouveau.
- On dirait qu'il nous attend, constata Béatrice. - Où nous emmène-t-il ? Béatrice regarda son compagnon et découvrit sur ses traits fatigués la même angoisse. Dans le champ, les silhouettes rétrécissaient à vive allure, puis disparurent.   Sur la petite route départementale, un moteur de tracteur bourdonnait.

photo de Bruno
Voilà, Rom la photo à laquelle tu pensais.
             
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 3 mars 2008

Oui, oui, je sais, je dépoussière, manque d'inspiration en ce moment... ça arrive!
Et puis oui, oui, je sais: encore une histoire de guerre!
Mais c'est à cause de la photo ci-dessous.
Et oui, je sais, un peu long, seulement pour ceux qui auront le temps...



Cette demi-journée de ma vie est noire. Cette demi-journée est noire et vraie. Moi qui l'écris aujourd'hui, j'en tremble encore. Poison en moi à jamais, elle m'habite. Elle est noire, vraie et vieille de quarante six ans. Vieille de quarante six ans et vivace, terriblement.

Je la lègue à mes enfants et petits-enfants pour que chaque année, comme moi, ils portent une fleur sur le tombeau d'Agnès A. Un tombeau de sang transformé en eau. Une flaque humaine, là où tomba le corps de cette femme. Ils vérifieront sur le chemin qui grimpe aux Serneaux, après la bergerie des Vernon, que la silhouette apparaît à la première fonte des neiges.

Je dois faire preuve de courage et dire ce que j'ai tu si longtemps. Je dois témoigner maintenant que j'arrive au bout de ma vie et avant que ne se perde la mémoire de ce jour blanc.

 

C'était un jour blanc. Un  de ces jours enneigés de la terre au ciel sans qu'un seul flocon ne tombe. La brume tamisait la lumière, et les lignes des routes, les crêtes des montagnes, les maisons des villages diluaient leurs couleurs et leur forme. Tout se confondait dans l'ambiance crèmeuse. Ce flottement de l'air agitait nos esprits. Nous étions cinq, coincés dans la citroën. Agnès, serrée entre Gilles et Lucien sur la banquette arrière, fixait le rétroviseur et cherchait mon regard. Je l'observais dans ce bout de miroir quand je pouvais détacher les yeux de la chaussée glissante. Elle avait à peine vingt ans, elle était belle sous le béret noir qui ombrait le front haut. Ses prunelles larges et sombres lançaient parfois d'étranges signes: peur, peine, colère. Le plus souvent de la colère. Une froide rage les traversait. Elle avait rendu de grands services à notre réseau. Elle parcourait pour nous l'arrière pays pour transmettre les messages dangereux aux chefs des différents maquis. C'était une fille solide et énergique qui nous avait été envoyée et recommandée par le Major T. responsable du secteur. Seule tare : une arrogance difficilement supportable. Elle manifestait envers nos jeunes combattants une sorte de mépris hautain, comme s'ils n'étaient que de nécessaires excécutants. Elle passait devant eux sans regard, sans bonjour, le pas fier. Mais aujourd'hui je sais qu'elle se sauvegardait, qu'elle évitait de rencontrer affection, amitié, amour parmi ces soldats de l'ombre exposés à la mort. Je l'avais cru fidèle à notre cause, attachée à la liberté de notre pays. Je dus me rendre à l'évidence : les preuves s'accumulaient. Elle trahissait. Nos repères, un par un, tombaient aux mains de la gestapo. Nos maquis étaient de plus en plus menacés. Le réseau Martial venait d'être démantelé.

La citroën se gara près d'une autre voiture. Mangier et les siens étaient déjà là. Lucien tira Agnès de la voiture. Elle dit les dents serrées:

- Laisse-moi. Je ne vais pas m'envoler!

- Avec toi, on sait pas! répondit-il en maintenant la pression.

Elle avait les mains liées. Elle les leva d'un geste menaçant, mais Gilles saisit l'autre bras, et tous deux la tinrent fortement. Mathieu haussa les épaules devant la férocité des deux hommes et me lança du regard un appel à l'indulgence.

- Pas la peine de la tenir ainsi, laissez-lui un peu d'air.

A mon ordre, ils desserrèrent l'étreinte, mais durant toute la montée jusqu'à la bergerie, ils ne lâchèrent pas un instant ce jeune et vigoureux corps. Assis autour d'une vieille table branlante, ils nous attendaient : Mangier, Guérin, Artunser, Velaz et Marthe V. C'est à moi qu'échut la lourde tâche d'ouvrir le procès. Mathieu servait de greffier. Toutes ses notes sont consignées. Elles dorment dans la malle noire, au grenier. Je les ai relues souvent comme pour me punir de n'avoir pas eu ce jour-là plus de discernement. Je ne vais pas retracer toutes les étapes de cette horrible injustice, je vais aller à l'essentiel, l'affrontement entre elle et Guérin.

Au début, elle se tut. Obstinément. Elle jetait parfois de lourds regards vers Guérin. Ce dernier était comme absent du débat. Il fumait cigarette sur cigarette. Au moment crucial de l'exposition des photographies la montrant dans les bras d'un officier allemand, elle explosa.

- Vous êtes odieux! Ce n'est pas un procès! Comment puis-je me défendre? vous avez tout prévu d'avance, je n'ai aucune chance!

- Reconnaissez-vous cet officier? demanda Mangier.

- Bien sûr! Et vous aussi! C'est le lieutenant Strassberger. C'est Guérin qui m'a envoyée à cette mission. Et vous le savez bien!

 - Comment? s'exclama Marthe V. Explique-nous Guérin.

Guérin se tourna enfin vers Agnès. Il exhala une bouffée de fumée et froidement, tranquillement, raconta.

- En effet, je l'ai envoyée en mission auprès de Strassberger. Je pensais qu'elle saurait le séduire. Et c'est ce qu'elle a fait. Les photographies ont été prises par un de mes hommes. Je tenais quand même à m'assurer qu'elle restait dans les limites que je lui avais données.

- Quelles limites? Soyez plus clair, demanda encore Marthe.

- Elle avait pour ordre d'extorquer tous renseignements concernant les prochaines manoeuvres allemandes. Elle ne devait en aucun cas fréquenter d'autres militaires, elle devait séduire l'officier pas devenir sa pute française qu'il exhibait!

- Taisez-vous! cria Agnès, c'est insupportable d'entendre ça! J'ai toujours gardé mes distances!

- Alors justifie ce baiser! Très langoureux ce baiser! Pas vrai?

Velaz montrait le document sur lequel Agnès embrassait à pleine bouche Strassberger, autour d'eux une troupe de fringuants officiers allemands applaudissait.

- Oui, je l'embrasse. Je l'ai embrassé plusieurs fois. Il fallait bien que je lui donne quelques gages. Strassberger, contrairement aux apparences, est un romantique. Il pense sincèrement que je l'aime et il croit que je suis son grand amour. Ce soir-là, il a fallu fêter nos fiançailles. Je l'ai dit à Guérin. Guérin sait tout. Je ne comprends pas pourquoi il se tait là dessus!

- Tu ne m'as jamais parlé de fiançailles Agnès, dit calmement Guérin. Jamais! Au début, tu donnais tout ce qui te tombait sous la main et peu à peu les renseignements se sont faits rares, trop rares et tu ne venais pas toujours aux rendez-vous.

- Tu mens Guérin! Tu mens! Je ne sais pas pourquoi tu fais ça mais c'est ma parole contre la tienne n'est-ce pas? Je n'ai donc aucune chance!

- En effet, c'est ta parole contre la mienne Agnès. Et depuis quelques temps, depuis ces fameuses fiançailles, nos hommes, comme par hasard, tombent un à un.

- Guérin je t'ai remis une pellicule récemment.

- Quelle péllicule ?

- Tu le sais bien, je le lis dans tes yeux. Raconte ce que contenait la pellicule.

- Comment veux-tu que je le sache! Tu ne m'as rien remis depuis une bonne quinzaine.

- Tu mens. J'ai la preuve que je te l'ai bien remise. Seulement il faut que vous alliez voir le Major T.

Je vis Guérin pâlir sous son air détaché. Sa cigarette tremblait légèrement, mais je n'y vis qu'une émotion normale dans l'affrontement qu'il subissait.

- Elle veut simplement gagner du temps! s'exclama-t-il. Elle sait très bien que le Major est à Londres en ce moment.

- En effet, mais s'il faut attendre son retour, nous l'attendrons, dis-je. Nous devons rester équitables. Elle restera ici, sous la garde de trois hommes, pendant que nous irons aux renseignements. En attendant Agnès tu peux nous dire ce que contenait la pellicule,

- Guérin le sait aussi. J'ai eu accès aux registres que tenait Strassberger. Une chance folle:  j'étais avec lui, dans un bistrot du centre. Un de ses camarades est venu lui demander un service. Il a laissé sa serviette sous la table. Alors je me suis tranquillement levée, la serviette sous le bras et je suis allée aux toilettes. Ce registre notifiait les prochaines manoeuvres sur le sud avec les dates et les noms des troupes. J'ai photographié chaque page. Je suis revenue m'asseoir. Strassberger était déjà là. Il était rouge de colère quand il m'a vue avec sa serviette. Je lui ai expliqué que j'avais eu un besoin urgent et que je ne pouvais pas laisser sa serviette à la portée de tout le monde. Il me semble qu'il m'a crue.

Elle m'impressionnait. Elle avait parlé avec fermeté et conviction. Je commençais à avoir un doute, un mince filet de doute. Seul le Major pouvait nous venir en aide.

On entendit des voix. Qui pouvait venir nous déranger, sinon...

On sortit nos armes, prêts à défendre chèrement notre peau. Agnès eut un regard de panique vers Guérin avant de se glisser sous la table, les mains toujours liées. Je remarquai un imperceptible sourire sur le visage de Guérin, mais je ne l'enregistrai pas comme tel sur l'instant. Je crus plutôt à une crispation des mâchoires.

On frappa.

- C'est moi, Gilles. Y a Cervan qu'a une mauvaise nouvelle. Il arrive de Lyon.

Soulagés, tous soupirèrent. Les armes retrouvèrent leur place, au chaud sous les manteaux. Cervan entra. Gilles referma la porte derrière lui et partit reprendre son guêt. Agnès se releva. Elle avait le visage défait.

- Je viens d'apprendre l'arrestation du Major. A Lyon. Il n'a jamais atteint Londres. Frouquier, vous êtes désormais le seul responsable du secteur. Je viens aux ordres.

Je sentis le sang se retirer de mon visage. Le Major était un ami. Il fallait immédiatement que les réseaux se désorganisent. Chacun savait ce qu'il avait à faire. J'étais persuadé que le Major ne parlerait pas sous la torture, mais c'était la procédure.

- Prévenez tout le monde, Cerdan. Ne perdez pas de temps. Nous en terminons ici et nous ferons de même.

Tous les regards convergeaient vers Agnès. Tous les regards l'accusaient. Elle le sut. Elle se redressa, le visage fermé et n'ajouta pas un mot.

Marthe V respira fortement avant de lancer.

- Je crois que ça suffit maintenant. Sa culpabilité est évidente. Pressons-nous.

Il se passa ce qui se passe toujours dans ces cas là. On vota, à main levée. J'ai levé la main : coupable. A l'époque trouble que nous vivions, la condamnation à mort d'une personne, quelle qu'elle soit, ne me laissait pas d'état d'âme. Nous étions en guerre. Cependant, j'ai levé une main hésitante en regardant le beau visage d'Agnès, son beau visage lisse qui ne vieillirait pas, son beau visage impassible et lointain, inaccessible. J'avais dans la poitrine un tremblement affreux. Mais j'ai voté la mort.

Elle est partie sur ce chemin de neige. Les mains liées. Derrière suivait Gilles. Il a visé la nuque. Elle est tombée à plat les bras sous son corps, la face dans la mollesse d'une neige lourde, la jambe doucement s'est posée sur l'autre, comme au ralenti. De la bergerie, on regardait tous la silhouette étendue, cette ombre noire semblait marcher encore sur la pente du sentier.

 

 

C'est à la libération que j'ai commencé mes cauchemars. Cinq mois plus tard, cinq mois trop tard. J'avais réussi à rejoindre Londres après le procès d'Agnès. Puis j'ai débarqué avec Leclerc. Enfin ce fut Paris. Là, j'ai retrouvé le Major. Vivant. Toujours actif dans les services de l'armée. J'aurais hurlé de joie s'il ne m'avait lancé une oeillade glaciale et dit d'un ton sec:

- Vous avez manqué de discernement le 11 mars 44, Frouquier. Je n'ai jamais été arrêté à Lyon!

- C'est Cerdan qui nous a prévenus, plaidai-je.

- Inutile de vous justifier. Je sais tout. J'ai retrouvé Mathieu, j'ai lu chaque ligne de ce foutu procès. A aucun moment vous n'avez mis en doute sa culpabilité. Vous êtiez donc si sûr de Guérin et sa bande?

- Oui. Je ne vois pas comment j'aurai pu douter de lui. Il était là avant moi, et il a souvent risqué sa vie pour nous.

- Lui pourtant se méfiait de tout le monde. Il enquêtait sur vous, comme il enquêtait sur chacun de nous. Vous auriez dû être plus vigilant et faire une contre-enquête dès que vous avez eu les premiers éléments. Malheureusement vous ne l'avez pas fait! Personne n'a été chargé de préparer la défense d'Agnès! Ce n'était pas la justice que j'attendais de vous. Dès mon retour en France, j'ai retrouvé Guérin, Cerdan et trois autres complices. Ils ont avoué sans difficulté. Ils sont froids maintenant.

Il me tourna le dos me laissant en plein désarroi. Je l'appelai:

- Mais Major...

Il fit demi-tour et d'une voix atone, presque dans un souffle ajouta:

- Agnès était ma fille. Je connaissais toutes ses missions. Son vrai nom est Armelle d'Amonville. Ne l'oubliez pas.

 

Non Armelle, je ne t'oublie pas. J'ai reçu le journal que tu tenais en ces années  noires, cadeau hérité de ton père. J'ai compris alors ton terrible silence lorsque tu appris son arrestation. J'ai compris aussi ton arrogance, toi qui avais perdu ton amour dans les combats de la première heure. Ce journal a rejoint la malle du grenier. Il est écorné, jauni, sali: j'ai tant pleuré sur lui.

Chaque fois que je le peux, un 11 mars, aux premières fontes, je me rends à la bergerie des Vernon. Et la flaque est là, te contenant toute. Silhouette d'eau sur le chemin de neige, tu sembles avancer avec accablement, et je te regarde, je regarde cette souffrance que tu es devenue. Je te rejoins dans la pente et je pose sur ton dos d'aquarelle l'orchidée blanche de mon remord.

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                                                        photo de  Bruno.

 
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Dimanche 20 janvier 2008

Inspirée par le tableau de Joëlle


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Pour les impromptus,
insérer 7 mots en vrac: abécédaire, enveloppe, kiwi, lendemain, poupée, retard, toit.




Un orchestre, sur une estrade, abrité par un petit toit de toile, accompagne quelques pas qui bredouillent sur ce plancher, posé au milieu du champ tout près du restaurant.

 

Le soleil darde ses rayons chauds de fin de printemps sur les grands parasols blancs qui protègent les tables.

 

Un repas : des cris d’enfants, des ritournelles, des rires. Des plats vides, des coupes de fruits, pêches, abricots, kiwis, ananas teintent la table de vivacité.

 

Une centaine de convives s’égaient autour du vieux couple de 75 ans. L’homme, grand, osseux, à demi chauve est taciturne comme à son habitude, il parle peu mais tend l’oreille, attentif aux propos des uns et des autres, il hoche la tête de temps en temps, et un sourire léger, discret montre son contentement. La femme est un peu rouge d’avoir bu ce verre de trop, à moins que ce ne soit de joie : avoir à ses côtés, enfants, petits-enfants et trois nouveaux nés de la génération suivante.

 

Toutes ces couleurs courent dans le champ de fleurs, autour de la tablée, sur la piste de danse où quelque jeunesse s’épanouit en contorsions, déhanchements et diverses acrobaties.

 

Ce n’est pas tous les jours que des noces d’or se fêtent. Un homme de blanc vêtu, très droit, très digne, s’approche de la grand-mère et lui demande si comme au bon vieux temps elle lui offrait un tango, sinon deux. Elle se tourne vers son époux qui opine du chef, sans rien ajouter.

 

Et les voilà qui doucement retrouvent le pas qui tangue mais se trompe un peu, un pas de retard, ou un de travers, ils rient. Peu à peu sa robe rouge voltige de plus en plus précisément, le monsieur blanc l’enveloppe de son bras ferme et la serre de plus en plus près. Tango lent, tango doux, l’essai est concluant. On applaudit. L’accordéoniste au large sourire entame une deuxième morceau, ils se regardent un instant, hésitant, et sous les encouragements des convives se laissent entraîner par un rythme plus joyeux. Et tournent et tournent sur la piste, la robe rouge, le costume blanc. Les enfants ébahis regardent leur maman comme si elle avait vingt ans. Un troisième, puis un suivant plus langoureux, plus déroutant. Une jeune femme, assise aux côtés d’une fidèle amie de grand-mère demande, inquiète, si elle va résister longtemps.

 

-          Louise était une danseuse hors pair, dit la femme âgée, elle en a gagné des concours avec Dédé. On pensait tous qu’elle l’épouserait. Puis non, tu vois, elle a rencontré son Flavien et lui sa Rosine. Je crois qu’elle n’a plus jamais dansé. Ton grand-père n’aimait guère les bals.

 

-          C’est incroyable ! Pour moi mamy, ce sont les broderies, les tricots, les abécédaires, les poupées de chiffon. Jamais je n’aurais pensé un jour la voir danser.

 

Et pendant que le couple tournoie gaîment sur la piste, le visage du grand-père prend une teinte couleur olive. Il se lève pesamment, les mains appuyées sur le bord de la table et s’effondre. Heureusement, un de ses jeunes petits-fils le voit à temps pour l’empêcher de se cogner trop fort la tête. On alerte son monde, ce n’est rien, un coup de chaud. Les danseurs ont cessé leur tango, la grand-mère, tout inquiète près de son homme,  propose de rentrer.

 

Le lendemain, si le grand-père est fort alerte, la grand-mère trempe les pieds dans une bassine d’eau salée. Il se moque un peu d’elle, de ses chevilles enflées, et de son don Juan d’antan. Elle sourit, les yeux pleins d’un langoureux tango.


par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 2 janvier 2008

Pour bien commencer l'année, tout en douceur, je vous propose une histoire d'amour  frais.



 
 
- Où vas-tu Natalia ?

Une voix de femme interpelait une jeune fille, d'à peine dix-huit ans, qui sur le seuil d'une vieille maison enfilait des bottes de caoutchouc.

- Je vais aux champignons.
- Avec cette pluie!

- T'inquiète pas, je suis chaudement habillée, et je prends le ciré.

Elle s'éloigna, pénétra dans une grange délabrée, en ressortit un panier d'osier au bras. Il était plein d'un balluchon recouvert d'une toile protectrice. Elle encapuchonna ses tresses blondes et fila d'un bon pas vers un chemin boueux qui grimpait dans un bois. La jeune fille essoufflée s'arrêta un instant à l'abri d'un arbre feuillu. Les gouttes ne l'atteignaient que par intermittence, elle les attendait gourmande et les étalait sur son frais visage rose. Ses larges yeux clairs brillaient de plaisir, ils scrutaient entre les feuilles le ciel tantôt menaçant avec ses noirs cumulus gondolés, tantôt souriant de larges trouées bleues. Quatre ans, pensait-elle, quatre ans que je l'attends. C'est aujourd'hui qu'il vient et mon coeur chante. Elle reprit sa promenade, traversa une route, puis bifurqua sur la droite. La sente humide apparut. Elle avait la même odeur, la même teneur d'eau, la même brillance que le jour de leur rencontre. Elle serpentait loin là-haut sur la colline et disparaissait parfois dans un tortillon ombragé. Elle monta, légèrement courbée sous l'effort et atteignit son lieu secret. C'était un espace de mousse entre des châtaigniers lourds de fruits. Elle s'assit, le dos contre le tronc. Ses longues jambes s'impatientaient, se repliant, se dépliant.

Quatre ans, chanta-t-elle. Quatre ans que je t'attends mon Anton. Quatre ans d'éternité pendant lesquels j'ai eu peur de mal vieillir, de devenir une grande chèvre sans élégance. Pour toi j'ai soigné ma démarche, pour toi j'ai soigné mon corps, pour toi j'ai lu, j'ai chanté, j'ai cuisiné. Je suis prête. Arrive.

Elle regarda sa montre. Bien sûr qu'elle était en avance! Bien sûr qu'elle l'attendrait jusqu'à quatre heures, jusqu'à cinq heures s'il le fallait, jusqu'à six peut-être si le froid ne la surprenait pas. Elle observait le chemin, elle le verrait venir, comme autrefois, avec sa large casquette sur sa tignasse brune, avec sa haute silhouette d'homme mûr, le pas long et sûr. Et surtout avec son regard si doux et si tranquille, si franc et si sensible. Elle se rappela cet instant merveilleux, comme elle se le rappelait chaque fois que ses pas la montaient ici, et c'était souvent. Seul endroit dans l'enclos de son monde où elle pouvait se caresser sans pudeur, où elle tremblait de plaisir, immergée dans le souvenir de son premier et unique émoi amoureux.

Ce jour-là, elle ne l'avait pas entendu. Elle creusait une racine, sûre de trouver la truffe tant attendue. Il pleuvinait sur sa capuche, mais elle n'en était pas gênée. Au contraire elle trouvait plutôt agréable la compagnie de la pluie, surtout l'été, et la solitude qu'elle lui apportait la réjouissait. Elle était rarement dérangée dans ses cueillettes. Un tonitruant bonjour rieur retentit derrière son dos courbé. Elle sursauta et se leva d'un brusque mouvement qui faillit la déséquilibrer. Il l'aida d'une main ferme à se maintenir.

- Je t'ai fait peur petite! Désolé, ce n'était pas mon intention. Je t'ai trouvée si belle, concentrée dans ta recherche, que j'ai eu envie de voir la couleur de tes yeux.

Elle n'avait pu prononcer un mot.. Bouche bée elle le dévisageait. Elle ne le connaissait pas. Il n'était pas du pays. Elle tremblait encore.

- Je peux m'asseoir un instant ?

Elle ramassa son panier, prête à bondir loin de lui dans le chemin qui luisait de boue. Il la retint par le bras. Il était grand et fort. Il l'effrayait.

- Je ne te veux aucun mal. Détends-toi. Je ne suis pas un ogre des bois dévoreur de petites filles. Je m'appelle Anton. Je vais à la ville. Au village on m'a conseillé un raccourci par ce chemin. C'était un vieux monsieur avec une grosse barbe blanche. Tu le connais ?

Elle hocha la tête.

- Il était marrant ce vieux. Il m'a dit d'une voix grave et fière "c'est-y par là, le gars, que tu iras plus vite".

Il imita si bien la voix du vieux qu'elle éclata de rire.

- J'ai un petit creux, tu veux un bout de pain et de fromage?

Elle fit non de la tête mais ne cherchait plus à fuir. Quand il s'assit sous la protection des lourdes branches, elle s'installa en face de lui. Elle remarqua d'emblée ses yeux. Très clairs, d'une teinte indéfinissable, un marron pâle parsemé de paillettes dorées ou vertes, largement fendus et ourlés d'un réseau dense et noir de cils. Tant de douceur s'en dégageait qu'elle fut, dans l'instant de ce regard qui captait le sien, confiante. Elle finit par accepter le morceau de pain. Elle finit par dire sa petite vie entre la ferme et le lycée. Il l'écoutait patient. Il raconta son rêve fou: il allait à la ville car il était temps pour lui de prouver qu'il était fait pour chanter et non pour ramasser jusqu'à la mort des pommes de terre dans les champs collectifs! Elle riait souvent à ses commentaires. Il lui traçait des portraits de paysans qui ressemblaient à ceux qu'elle connaissait.

- Veux-tu entendre une de mes chansons? lui demanda-t-il au bout d'un moment, lui-même confiant devant ce bout de femme attentif.

Il chanta. Et dans ce chant grave et beau, elle sut son amour.

Il se leva. Il était temps pour lui de partir. Elle eut ce geste insensé: elle se cala contre lui et réclama un baiser. Le soleil, à ce moment-là, traversait le feuillage humide. Le sentier devant eux serpentait tel un ruban de boue lumineuse. Il lui sembla que ce décor n'avait plus rien de réel sinon l'appel de ce désir qui secouait son jeune corps. Emu, il la tint serrée contre lui. Il caressa de ses lèvres le front blond. Il dessina de son index le profil de la jeune fille : de la racine des cheveux, le doigt glissa sur le galbe du front, atteignit le nez droit et fin, s'imprégna des lèvres pleines et roses, il s'immobilisa sur cette bouche comme pour l'empêcher de parler.

- Ne tente pas le diable, Poussin! Tu n'es qu'une enfant et je ne suis pas de bois!

- J'ai bientôt quinze ans, mentit-elle.

- Et moi j'en aurai bientôt vingt cinq! Tu vois, je suis un vieux.

- Un baiser? Seulement un baiser, ce n'est guère compromettant, et tu ne seras pas accusé de détournement de mineur!

Il ne résista pas plus longtemps. Elle était fraîche et belle l'enfant de la forêt. Il frotta doucement ses lèvres contre les siennes, mais elle ne se contenta pas longtemps de cette caresse pudique. Elle l'obligea de sa langue gourmande à répondre franchement à ce baiser de passage. Et elle le garda longuement ne se reconnaissant plus. Elle, la timide, la solitaire Natalia qui était restée si sage, si éloignée de toutes les préoccupations romantiques ou sexuelles de ses camarades de classe, devenait complètement délurée. Dans son corps, elle sentait vibrer mille épines. Les mains d'Anton sur son dos provoquaient des sensations nouvelles. Malgré elle, elle inséra ses jambes entre celles de l'homme, elle écartait les cuisses, son sexe cherchant le contact contre la peau de l'autre. Il se frottait sur la toile grossière du pantalon. Anton recula, soudain effrayé. Il la maintint à distance, ses yeux interrogeant les yeux de Natalia dans lesquels brillait l'attente. Elle tremblait. Il ôta le ciré et le posa à terre. Il ôta son pardessus et l'étala sur la mousse, préparant un nid à l'amour qui naissait. Elle ôta son chandail et se cambra vers lui. Il enserra la taille fine. Il avait retiré sa chemise, elle reçut avec ravissement l'odeur de sa peau, les soies chatouilleuses, la largeur rassurante. Le baiser de l'homme atteignait son cou pendant que la main caressait la nuque. Elle frissonnait, découvrant des morsures qu'elle n'imaginait pas. Le baiser de l'homme la lapait de haut en bas. Elle s'étendit, offerte. Le baiser de l'homme trouva, entre ses cuisses, l'épicentre d'une douceur étrange qui devint peu à peu le noeud de toutes ses sensations. Il léchait, concentrée en ce seul point elle recevait des ondes bienfaisantes. Il léchait longuement, avidement, violemment, elle avait l'impression qu'il la buvait, qu'il l'avalait jusqu'au moment où elle ne put retenir ce cri, elle vibrait de partout. Plus rien n'existait sinon ce tremblement incontrôlable. Elle repoussa la tête brune d'entre ses cuisses, et se resserra, incapable de supporter plus longtemps un attouchement qui devenait douloureux. Il caressa le dos, ses mains profilèrent des courbes qu'elle découvrait siennes pour la première fois. Elle se tourna vers lui. Etalée, cuisses ouvertes, elle exigea d'une pression de main qu'il se couche sur elle. Il recula.

- Non, Poussin. J'ai peur de te faire mal.

- Viens, insista-t-elle, peut-être deviendras-tu mon seul bonheur en cette vie.

Alors lentement, il pénétra dans ce nouveau mystère. Elle eut une crispation silencieuse lorsque l'hymen se déchira mais elle fut vite bercée par ce va et vient de douceur. Elle se liquéfiait comme ce chemin imbibé qui grimpait de bonheur. Eau. Eau d'amour. Eau de toute la vie, source primitive de l'origine. Les assauts devenaient plus denses, plus violents, elle sentit une chaleur inconnue envahir tout le corps. Des vagues imprécises, diffuses atteignaient ses seins, son cou, ses joues. Elle perdit la notion de son corps, de l'espace, du temps. Elle n'était plus qu'abstraction: une âme peut-être, accrochée à une autre dans un monde parallèle. Tout était noir, tout était blanc. Elle ne savait plus rien que ce long tremblement qui l'emportait. Quand elle cessa d'appartenir à ce flot irrésistible, elle releva la tête et vit les pleurs d'Anton. Il se retira d'elle et fit jaillir son propre flot sur le ventre blond. De ses paumes il étala semence, sang et larmes jusqu'aux seins, jusqu'au cou, jusqu'aux lèvres. Elle se laissa couvrir d'amour, les yeux pleins d'émerveillement. Il s'étendit à ses côtés, repu, heureux.

Tu sais, lui dit-elle, je n'avais jamais embrassé un garçon, ou alors il y a longtemps : j'étais enfant.

Il lui murmura à l'oreille qu'il venait de faire la plus belle découverte de toute sa vie. Il aimait.

 

Natalia, toujours calée contre le châtaignier, se souvint de sa descente vers la maison familiale. Elle fut saisie par les puissantes odeurs qui se chahutaient autour d'elle. Des millions de nuances émanant des arbres, des fleurs, des herbes, du moindre humus pétillaient, bouillonnaient, tourbillonnaient, l'enveloppaient d'une joie nouvelle. Elle était emportée, captivée par cette magie odoriférante. Elle se lova sur elle-même, cherchant sur elle le musc de l'amour. Peu à peu, prise par cette étreinte olfactive, hallucinée par sa suavité, elle devint odeur. Odeur barbouillée de celle d'Anton, odeur cueillie, brassée par les mille autres qui l'enflammaient dans un hymne sauvage. Atomisée dans cette danse des parfums, elle déployait le leur et elle volait heureuse parmi ces ions aromatiques secoués, tourneboulés, fascinés. Embrasement des exhalations, flamboiement des formidables senteurs amoureuses. Natalia aurait voulu demeurer jusqu'au retour d'Anton dans cet univers volatil. Mais peu à peu la pesanteur de son corps la sépara de cet instant de pureté aérienne. Elle dut poursuivre sa route, elle marchait de travers, elle était toute entière de travers.

 

Natalia regarda l'heure. Bientôt six heures. Il ne viendrait plus. Elle enfouit la tête dans ses bras. Elle sanglota quelques secondes puis se rappela leur séparation.

- Quatre ans, c'est long! pleurait-elle.

- Oui, c'est l'éternité. Mais j'ai besoin de ces années pour prouver que je peux réussir et toi tu as besoin de ce temps pour grandir. Je reviendrai, ici-même, te chercher. A la même date, à la même heure.

- Et si tu échoues ?

- Je reviendrai et si tu le veux bien tu épouseras un petit ramasseur de pommes de terre!

- Mille fois oui ! Je t'attendrai.

Il ajouta que s'il ne venait pas ce serait contre son gré: événement imprévu, prison, maladie, mort peut-être. Elle avait crié de peur. Ils s'étaient alors accordés pour qu'elle fût prévenue en cas de malheur. Il enverrait un émissaire à leur rendez-vous.

 

Six heures vingt. Elle se leva. Les jambes ankylosées, pas seulement les jambes, tout le corps. Une souffrance aiguë la martelait. Elle prit son panier et avec une lenteur délibérée, revenant parfois sur ses pas, elle descendait dans la boue luisante.

Le jour déclinait, elle marchait entre les arbres dans une pénombre qui s'accentuait de minute en minute. Elle vit briller tout en bas une petite lueur. Ses parents la recherchaient-ils déjà?

Elle entendit sa voix, elle entendit ce "Poussin" de lui seul connu. Elle courut en criant sa joie. Il la reçut dans ses bras.

- Je me suis trompé cent fois de chemin! Quel bonheur de t'avoir enfin trouvée!

Il la regarda et malgré l'ombre de la nuit, il s'exclama:

- Tu n'es plus un poussin! Comme tu as grandi! Tu es devenue une colombe.

Elle rit de plaisir, de joie, d'amour. Il rit, la soulevant de terre il tournoya avec elle.

- Allez, viens ma Colombe. Je suis presque riche, j'ai une vieille voiture qui nous attend.

par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 6 décembre 2007

Ok, je sais ça commence par un enterrement, mais c'est ce que j'ai trouvé de plus gai dans mes tiroirs, c'est un peu la faute à Bill.


  Photo envoyée par Bruno  Thomas,
celle dont je me suis  inspirée.Paysan-dans-les-Dolomites-2.JPG
  site de Bruno: ici

    Sous la tonnelle ombragée, la famille endimanchée partageait le repas. Elle revenait du cimetière où reposait depuis une heure, sous un soleil de plomb, l'Emile: époux, père, grand-père, frère, oncle ou ami. On discutait, on pleurait, on se souvenait et on se demandait des nouvelles. Les petits-enfants chahutaient à distance, respectant le recueillement ou le chagrin des adultes mal à l'aise dans leur col raide et leurs vêtements sombres.
L'épouse du défunt se moucha bruyamment en gémissant.

- Comment je vais vivre maintenant sans mon Emile ?

Une femme qui passait devant elle avec un plat l'embrassa.

-   On sera là maman. On viendra plus souvent et tu viendras chez nous.

-  Sûrement que j'irai à la ville ! s'exclama la mère, tu veux m'empoisonner peut-être avec toute leur pollution!

Un jeune homme au teint buriné se leva et se rapprocha du fauteuil sur lequel était assise la vieille dame. Il pressa tendrement les épaules. Elle renifla.

-    Brave petit! Tu penseras à ta grand-mère de temps en temps et tu viendras me raconter les nouvelles maintenant que tu conduis.

-    Bien sûr! tu sais que tu peux toujours compter sur moi. Pépé va me manquer beaucoup aussi. Je connais tous les chemins qu'il parcourait. Tiens la dernière fois, je l'ai pris en photo avec Nanette, l'ânesse. Tu veux la voir? Je l'ai développée hier, exprès pour toi.


Le jeune homme s'éloigna pendant que les discussions allaient bon train. Un vieil homme à la barbiche grise haussait la tête et ne cessait de répéter:

-    Le frangin était d'un naturel heureux!

-    Pour sûr! répondit en écho l'épouse. Il avait le caractère d'un bourricot mais il aimait à rire. Sans blague! Il en a fait des farces, pas vrai Gaston?

Et Gaston opina du chef. La tablée se tut soudain. Le Gaston allait raconter. C'était le jumeau de l'Emile. Il avait un indicutable talent, celui d'avoir accompagné son frère dans toutes ses facéties. Mais l'assistance fut déçue. Gaston ne put parler, il hocha la tête, une boule lui serrait la gorge. Il se leva et s'éloigna en maugréant.

- 
C'est le chagrin ! dit une femme rousse et ronde, ça ira mieux plus tard quand il aura cuvé toute cette émotion.

- 
Ca oui! C'est dur ! On l'aura plus à nous raconter ses histoires notre Emile, ajouta un vieux monsieur. C'est qu'il savait les dire ses trouvailles. Il les inventait dans ses promenades avec Nanette. Enfin, c'est ce qu'il disait.



    L'épouse du défunt revint chargée de victuailles. Elle sentit que son monde commençait à s'ennuyer, elle voyait que leurs yeux cherchaient l'Emile, elle devinait que leurs oreilles attendaient sa voix, ce ton qu'il avait à vous dire tout et n'importe quoi, surtout n'importe quoi mais qu'on écoutait avidement. Elle s'assit, respira très fort comme pour retenir les pleurs et décida de leur parler du dernier soir d'Emile.

-    L'Emile il savait qu'il allait mourir.

Les visages se tournèrent vers elle, empreints de scepticisme ou d'étonnement.

-    Pour sûr qu'il le savait! Il a pris un bain! Vous l'imaginez prendre un bain à huit heures du soir! Il avait horreur de l'eau, ben, il a pris un bain!

On riait autant de soulagement, parce que le départ du Gaston chaviré avait alourdi l'atmosphère, que du tableau d'un Emile dans un bain mousseux.

-  Et même que j'étais obligée de l'enfermer dans la salle de bain pour qu'il se lave quelquefois. Alors comprenez mon ébahissement l'autre soir! Même qu'il s'est brossé les chicots, il s'est peigné et tout et tout, on aurait dit un sou neuf quand il est sorti. Je l'avais jamais vu briller autant, sauf peut-être à notre mariage.

Les rires fusaient. La grand-mère semblait ravie de l'effet qu'elle produisait. Alors elle continua la voix plus assurée.

-    Et vous savez quoi ?

Evidemment, en choeur, ils répondirent non.

-     Il a voulu dormir seul, sur le fauteuil . En cinquante ans de vie commune, jamais il m'avait fait un tel affront!

-     Maman, dit une des femmes, tu devrais garder tous ces souvenirs pour plus tard.

-    Qu'est-ce qui te gêne, fillette! C'est vrai ce que je dis. On se disputait souvent mais on était toujours d'accord tous les deux, y a pas à redire, on s'est bien aimés.

-     C'est pas ce que je voulais dire, je trouve que tu manques d'égard pour les dernières heures de papa.

-      Peuh ! C'est pas lui qui m'aurait reproché ça ! Ta ville t'a rétrécie ? Ton père, il m'aurait dit : "Vas-y, mon chou, je peux les faire rire encore"

-      Maman a raison, elle doit partager. Sinon, à quoi servirait notre affection? demanda un homme d'une quarantaine d'années, qui était resté silencieux jusqu'à présent.

-     Bien parlé, fiston. Donc...où j'en étais ? Voilà ce que c'est dans cette famille, on discute toujours trop !

-     Qu'il voulait coucher sur le fauteuil, répondit un jeune adolescent.

-     Ouais! J'ai râlé, pour sûr ! Mais il a tenu bon. Et le pire...le pire...

On retenait sa respiration. Elle jouait du ton, elle avait tant de fois entendu son Emile qu'elle connaissait ses astuces pour captiver l'attention.

-     Le pire ? s'exclamait-on impatient.

-   C'est qu'il s'est mis sur son trente et un. Le costard, la cravate, tout quoi, à part les chaussures. Je lui courais derrière et lui faisais la scène. C'est pas croyable, où tu vas? je lui disais, qui c'est que tu reçois ce soir ? Eh ben, il restait muet comme une carpe!

-    Sacré Emile! s'esclaffa Gaston qui était revenu se joindre au groupe. C'est qu'il était joyeux drille ! l'aimait courir la prétentaine.

-    Gaston, on t'a pas sonné, répondit la grand-mère. D'abord c'était un fidèle! Je dis pas, parfois il aurait eu le goût, y a des femmes qui traînaient autour de lui ! Mais il savait se tenir, et toi tu devrais tenir ta langue, fieffé bavard!

Gaston se le tint pour dit, mais son sourire n'en démordait pas, elle lui lança un regard furibond. Elle reprit cependant son récit, ce n'était pas Gaston qui allait lui couper ses effets.

-      Il finit par me dire que c'était sa dernière nuit et qu'il voulait la passer tranquille. Pensez que j'ai ri, que je trouvais qu'il délirait. Mais il a fini par me faire peur le bougre! Il disait qu'il avait vu une apparition et qu'il était prévenu. Alors je lui ai demandé quelle apparition ? Il m'en avait déjà parlé, l'autre jeudi quand il est revenu de la luzerne avec Nanette. J'avais qu'à m'en souvenir. Il prenait les airs bourrus et je dus me résoudre à le laisser. Pourtant j'étais inquiète, pas vrai ? Alors je suis revenue, il était étendu, les bras sur le ventre, comme un mort. Je l'ai secoué, moi je croyais qu'il l'était déjà! Il était pas content sur le coup, puis il m'a prise dans ses bras et il m'a frotté les nénés en disant que c'étaient les plus beaux qu'il avait jamais tâtés !

-     Oh ! Maman, il y a des enfants !

-    Quoi? les enfants ! Faut penser à les éduquer vos mômes, ils savent plus rien de la vie, savent plus comment une truie a se