Vendredi 18 septembre 2009 5 18 09 2009 06:44

 

 

Autrefois, les femmes de marin ont tant regardé la mer que leurs doigts patients imitèrent l’écume. La mer toujours recommencée sculpte les falaises grises qui dévoilent leur âme à l’éternité, ciel et eau accouplés, comme les aiguilles fines tissent l’attente, le cœur accroché à cette éternité.

Elle était assise dans la lande et écoutait le sec du ressac dans la roche écorchée. En son ventre rond s’agitaient des vagues pareilles au goût salé de la vie. Sa main habile dentelait le coton blanc et son regard souvent parcourait l’horizon.

Chaque jour sa silhouette noire affrontait l’infini, chaque fois que pointait l’espoir, elle courait jusqu’au port puis s’en revenait, toute vide, s’asseoir dans la bruyère et crocheter sans fin bonnets, jupons, nappes et jetés de lit qu’elle vendait les dimanches aux bourgeois de la ville.

L’océan ravageait son cœur et son ventre. Le temps passait sans l’ombre d’un retour.

Un soir plus sombre, elle laissa là son panier à dentelles et s’en alla sur les routes. Les nouvelles reçues avaient dans l’océan englouti son attente.

Elle accoucha près d’un petit village, enroula ce qui mugissait dans un de ses jupons et le déposa sur les marches de l’église. Sans un regard pour lui, elle s’enfuit vers la grande ville.

On retrouva son ouvrage, on interrogea falaises, landes et dunes, et on pria la mer de la rendre à la plage.

Son marin revint, rescapé d’un naufrage. Il arpenta les falaises, écuma les secrets de leurs dentelles. Il regarda le ciel, il regarda la mer, il cria si fort son nom que l’écho encore s’en souvient.

Sur la mer il rejoignit sa troupe, et espéra souvent la trouver sur ses routes. Dès ses retours au port, ses longues jambes tanguaient sur les crêtes marines, il espérait toujours un signe dans la lande changeante, qui du rose au jaune qui du gris au vert accompagnait ses pas.

 

Et les ans s’écoulèrent.

 

Un matin frais, une vieille femme en noir s’était assise face à la mer. Elle avait le visage fripé d’une pomme asséchée, mais dans les yeux voguait toujours le beau bleu d’un été. Elle avait prié dans une église où jadis elle s’était arrêtée, un jeune prête était venu. Elle l’avait reconnu, les cheveux d’or épais, les yeux couleur d’amande, un visage chéri que la mer avait happé. Elle s’était tue et était revenue.

Un vieux marin passant par là, tout courbé sur sa canne, s’arrêta. Il hésita puis s’approcha, ce lieu sacré, on ne pouvait pas y rester. Elle se leva, fit quelques pas à ses côtés. Elle parlait de la ville, il parla de la mer.

Ils ne se reconnurent pas.

 

 


 

toile de Joëlle.

 

 

Par polly - Publié dans : nouvelles - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

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