morceaux d'enVie...
L'homme ivre se mit à rire. Il était seul sur la berge, les jambes pendantes au-dessus du fleuve et la bouteille à la main. La brume peu à peu s'installait, estompant les contours du pont. De rares passants se figeaient quand ils avaient la curiosité de l'observer, puis s'enfuyaient animés par quelque peur. Pourtant l'un d'eux descendit jusqu'à lui et s'assit à ses côtés. Il était bien habillé, et si la cravate était défaite, la soie de la chemise, le lin de la veste, le pli impeccable du pantalon prouvaient qu'il n'habitait pas le même quartier, ni ne fréquentait les mêmes boutiques. Il était suivi d'un chat roux qui s'installa sur ses genoux, ronronnant à ses caresses. L'ivrogne fit comme si rien n'était, juste un regard de côté, et il porta le goulot à la bouche pour une lampée rassurante. « Je m'appelle Etienne » dit l'homme cravaté. Un grognement peu engageant fut sa réponse. Alors il poursuivit seul la conversation, pendant que la bouteille se vidait de plus en plus rapidement.
- Je la connais par cœur ta vie. Une enfance échouée entre des vieux qui ne savaient même plus pourquoi ils s'étaient aimés, une scolarité cahin-caha, un job minable, puis une femme et des gosses et la télé. Peu à peu s'installe le doute, on ne sait plus trop ce qu'on veut, pire on ne sait même pas si on veut encore quelque chose. Alors on plonge. D'abord un peu. Au début on s'aperçoit de rien, ça vient comme ça au café du coin parce qu'on est mieux là qu'ailleurs, et tous les soirs après le boulot on prolonge.
Il le regarda, aucune réaction du côté de l'ivrogne, juste le bras qui se levait jusqu'aux lèvres, mais un bras qui tremblait trop, qui visait mal, et le menton qui dégoulinait de vinasse. Le visage impassible, gratouillant le doux cou de son chat, il contempla le fleuve dont l'eau noire disparaissait sous les embruns froids.
- Tu es là, puant, tremblant, et tu te demandes si tu vas le faire ce saut dans la merde. Rien ne te retient plus, l'enfer tu l'as vécu jusqu'à la lie. Ton enfer personnel ne vaut même plus la peine d'un souffle, pourtant tu t'es accroché, mais tu t'es accroché au mauvais comptoir surtout après son départ avec les mômes. Pourtant qu'est-ce qu'ils t'emmerdaient avec leurs braillements, tu ne les voyais plus, pour toi ils étaient devenus d'étranges hurlements que tu tentais de diluer dans tes verres successifs. Ton patron ne t'a plus voulu non plus, tu n'avais plus rien, tu ne valais plus rien. Une épave.
L'ivrogne ramena ses jambes sur le dur de la pierre, se tortillant tant bien que mal il arriva à se relever, puis tituba et dut s'asseoir à nouveau. Etienne, un sourire tranquille aux lèvres, observait ses efforts.
- Le monde te paraît soudain intéressant ? Je vois que tu renonces. Pourtant tu avais tes chances ce soir. Le froid, la brume. Personne ne t'aurait vu, tu pouvais mourir tranquille.
- Pauvre con ! qu'est que t'en sais de ce que je suis ! articula la voix pâteuse.
L'ivrogne qui enfin était debout, dominait de toute sa stature épaisse l'homme tranquillement assis qui caressait son chat.
- J'en sais suffisamment sur toi pour te donner plus de détails encore. On se croit seul à souffrir. C'est vrai qu'on est seul, mais on se ressemble tous. Tous les mêmes vies, les mêmes combines pour échapper à la peur. Tu es des centaines, et il y en a trop comme toi pour gaspiller l'oxygène.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Et puis t'es qui d'abord ?
- Je suis un nettoyeur. Je nettoie les épaves de la nuit. Je suis payé pour ça.
Le lendemain matin, le temps était clair sur le fleuve, les rives s'agitaient des mille bruits qui réveillent la ville. Un marinier alerta les secours, il venait de repêcher un cadavre de sexe masculin, la trentaine, habillé de soie et de lin.
Un chat roux miaulait sur la berge.
Quichottine,
j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
c'est ici.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.
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