Bien que dans l'obscurité la plus absolue, je sentais la rue qui s'éveillait. Je pouvais m'endormir. Je ne m'endormais jamais sans ce bruit de pas qui claquait
au-dessus de ma tête, il me rassurait. Et dans la soirée je saurais comme d'habitude m'extraire discrètement pour aller chercher pitance et une bonne bouteille pour m'aider à passer ma nuit avec
quelques convives trouvés dans les jardins de ville.
J'avais depuis un mois trouvé cette cave dans un immeuble ancien où je m'étais réfugié un jour de grosse pluie. J'avais profité du silence des vacances pour l'explorer, et avec un rossignol j'en
avais visité les allées, puis les profondeurs. Et miracle, j'avais découvert ce trou noir tout vide du débarras habituel. Il sentait encore le charbon d'antan, une planche clouée en obstruait la
trappe, mais j'en avais perforé un bout, l'orifice me permettant parfois de rester à l'affût des jambes qui couraient sur le trottoir et parfois me rincer l'œil de belles entalonnées dont le bas
à résilles émoustillait le gaillard que j'étais encore. Ce n'est pas parce qu'on est pauvre qu'on n'a plus de désir.
Mais mon sommeil fut de courte durée. Des outils martelèrent mes tympans fragiles. Le problème dans ce refuge précaire est que je ne pouvais me montrer en plein jour car je courais le risque
d'expulsion immédiate et pire une possible arrestation qui était d'autant moins improbable que je nichais dans un immeuble cossu, empli de bien pensants peu enclins à secourir le pauvre hère que
j'étais. Et je dus patienter toute la journée et résister au souhait terrible qui me tenaillait de fuir cet enfer acoustique.
Quand l'heure des téléviseurs sonna, je me glissai hors de la tanière et comme je tâtai le mur qui me guidait jusqu'à l'escalier - j'évitais l'interrupteur pour ne pas éveiller la curiosité d'un
quidam qui aurait quelque retard - je posai la main sur ce qui avait été creusé. Indubitablement, on avait préparé une tranchée, et ma main la suivit jusqu'au hall d'entrée et même jusqu'à la
porte. Je supposai qu'ils installaient quelque fermeture à télécommande, ce qui me contraria car contre l'électronique mon rossignol ne pouvait rien.
Mais pour l'instant je devais sustenter mon estomac engourdi par la faim, je connaissais quelques poubelles riches pas loin d'ici. Quand j'eus récupéré les restes d'un repas de fête, c'était rare
en ce moment, je me dirigeai vers le parc habituel où j'étais sûr de trouver mes potes. On connaissait l'astuce pour entrer, il suffisait de se glisser là où le grillage avait été scié
discrètement et en se protégeant franchir la haie touffue.
Marcel et Constance m'attendaient. Constance avait dans la main un petit oiseau au bec recourbé qu'elle avait ramassé près d'ici. Je reconnus d'emblée un jeune martinet. Je lui dis qu'il était
sans doute tombé d'un nid, et que cette espèce ne se posait jamais car elle ne savait pas s'envoler. Elle s'étonnait toujours de l'étendue de mes connaissances et me répétait sans cesse qu'avec
le bagage que j'avais elle ne comprenait pas que j'étais dans la rue. Ce soir là, je ne sais pourquoi je m'épanchai un peu plus à cause sans doute du bon vin qu'avait trouvé Marcel. Je racontai
longtemps ma vie d'avant, mon épouse, mes enfants, son départ un jour, si imprévu pour moi qu'il m'avait laissé abasourdi et déboussolé à jamais, la longue chute dans l'alcool et la perte de mon
emploi, et les amis qui tournent le dos, et la déchéance qui s'installe. Et on pleura tous les trois lamentablement.
Quand ils furent trop fatigués pour pleurer encore et s'écroulèrent d'émotion autant que de fatigue je les laissai à leur lourd sommeil et rejoignis la rue. Quatre heures sonnaient au clocher
voisin.
C'est alors que je les vis. Elle était toute chétive, toute jeune, et il la battait. Comme j'avais des restes chevaleresques je me précipitai sur lui, n'ayant pas vu le couteau qu'il tenait
fermement. Elle hurla quand mon corps dans son élan fit trébucher l'homme, et elle en profita pour s'enfuir. Je sentis la lame entrer tendrement dans ma chair et m'écroulai. Il se dégagea et
après quelques coups de pied dans ma tête qui sonnaient de mille feux, il partit à sa poursuite. Testis unus, testis nullus, me dis-je in petto. J'étais un témoin peu crédible, à la fliquerie
personne ne me prendrait trop au sérieux, on chercherait le coupable dans mon milieu alors que je pouvais donner le signalement de ce brave saigneur que le costume chic classait forcément dans ce
quartier rupin. J'étais une pauvre larve abrutie de bons sentiments, couillon une fois, couillon à jamais. Je me traînai jusqu'à l'immeuble mais ne pus ouvrir cette satanée porte, j'avais laissé
le rossignol dans mon cabas oublié sur le pavé de la bagarre. Attendant dans le renforcement d'à côté, je m'assis en espérant qu'un fêtard rentrerait.
Je somnolais quand enfin le tintement de clefs me prévint. Je la vis s'ouvrit largement sur son hall de lumière, et me précipitai avant que le pêne ne s'enclenche, mais je m'écroulai incapable de
l'atteindre.
Et la porte se referma.
Ne me demandez pas la suite, Roland s'en chargera.
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le: 17/04/2008 01:43:33
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le: 16/04/2008 12:27:56
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le: 16/04/2008 00:49:43
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le: 14/04/2008 16:27:15 Triste vie des hommes...
La chute n'est jamais loin.
Nul ne peut prévoir ce qui peut arriver demain.
A travers ce texte je ne retiens qu'une chose: on peut tous un jour où l'autre se retrouver à la rue.
J'espère que pour la suite de l'histoire, Roland épargnera la mort à ce notre bonhomme. On l'emmenera à l'hosto et on nous le guérit hein.
Bise.
D.
Ben dis-donc, c'est super ! Moi, j'ai fait beaucoup plus court... On va dire que la porte s'est refermée beaucoup plus vite ! Je crois que Roland va avoir besoin d'un jour de congés supplémentaire pour tout lire ! Bon dim'...
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le: 12/04/2008 10:00:12 Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

Bisous