Je l’attends. Je me suis garé tout près du bâtiment.
Elle va surgir d’un instant à l’autre. Je l’imagine déjà avec ses longs cheveux roux légers et sautillant sur ses épaules menues, son petit air mutin, son manteau noir trop long, sa sacoche en bandoulière et son ordinateur portable à la main. Elle se veut femme d’affaires, alors elle claque d’impatience ses talons un peu hauts, mais elle ressemble encore à une étudiante à peine sortie de l’université.
Deux mois que je ne l’ai vue, et encore en courant. Elle court sans cesse, jamais en repos. Je sais bien que son job l’appelle à travers l’Europe, et comme elle déteste l’avion, elle en connaît toutes les gares. Combien de fois suis-je venu ici, dans cette ambiance nauséeuse pour la voir cinq minutes, parfois dix, au mieux une heure, entre deux trains ? Cette fois elle m’a dit qu’elle restait quelques jours, alors j’ai réservé dans un manoir proche de la ville de quoi la régaler en soirée glamour. Ensuite, je la garde, je lui propose ce que je n’ai jamais osé jusqu’alors.
Je la garde près de moi, je lui fais un enfant, puis deux, puis trois.
Elle ne sait pas encore ce que je lui réserve, ou elle fait semblant d’ignorer mes appels. Il faut dire que je suis timide, et elle est si étincelante que je perds mes moyens, même au téléphone.
Mais ce soir, je la garde.
J’observe dans le rétroviseur, tout est si calme. Passe et repasse devant ma voiture un vigil qui s’ennuie, un couple de vieux, inquiets, qui se dépêche pour ne pas rater son train, deux copains très pressés eux aussi.
Enfin la voilà, je sors de la voiture et lui fais signe, et je vois son sourire s’élargir et son pas accélérer. Tout un bonheur surgit là au centre de ma poitrine. Elle est si belle.
On s’embrasse comme d’habitude, deux vieux copains de cours qui se connaissent depuis la première année de fac. Mais j’ai peine à comprendre ce qu’elle me dit. Elle répète :
- J’ai une demi-heure devant moi, je dois être à Amsterdam demain matin.
- Mais tu devais rester plusieurs jours !
- Un imprévu. C’est urgent, tu sais. Viens, on va au café, j’ai laissé ma valise là-bas. Je te raconte.
Je suis effondré, tentant de marcher malgré tout dignement. Elle commande deux cafés et vient s’asseoir près de moi. Elle me prend les mains et comme chaque fois qu’elle a ce geste, je sais que ce qu’elle va m’apprendre me laminera. Un nouveau copain, sans doute.
Pire que ça. Elle raconte qu’elle va se poser définitivement, en Charente, avec quelqu’un de bien, insiste-elle, elle lâche ce boulot. Elle attend un enfant.
Je pâlis, et cela doit se voir car elle me tapote sur les mains.
- Eh ! ça va ?
- Oui, bien sûr ! je suis un peu surpris, voilà tout. Je ne t’imagine pas en mère de famille.
Elle rit aux éclats, et sa beauté n’en est que plus terrifiante. Et pendant qu’elle parle, parle, parle de tous ses projets de bonheur, ne serait-ce la breloque qui tambourine trop fort à l’intérieur et qui fait mal, je contrôle au mieux tout le tremblement qui m’envahit.
- C’est l’heure, tu m’accompagnes jusqu’au quai ? me demande-t-elle en rassemblant ses affaires.
- Tu sais bien que non, j’ai horreur des quais de gare.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

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