Il atteint la zone la plus glaciale qui soit, la boussole déraille, il ne sait plus rien maintenant. Il faudrait qu'il se pose, monte la tente, se réchauffe. Mais non, il décide de poursuivre vers le soleil pâle qui décline l'horizon sur tout ce blanc qui ne l'aveugle plus. Sa silhouette solitaire, toute de noir vêtue, glisse lentement. Attaché à sa ceinture un chariot recouvert d'une bâche, noire elle aussi, le suit chaotiquement. Il marche dans le froid, péniblement, il est tard, il est l'heure. Depuis trente jours qu'il s'égare sur cet océan arctique, il sait qu'il est l'heure. Sa marche bientôt se termine.
Ce projet, il l'a conçu enfant dans les livres de Paul Emile Victor. Il n'avait pu le réaliser à cause de contraintes familiales, sociales, professionnelles. Quand le médecin lui a annoncé la nouvelle, il n'avait plus le choix. Il se devait à ce rêve, à tout ce rêve de solitude immaculée. Il a gardé le silence sur la maladie. L'épouse inquiète aurait voulu que l'accompagnent ses amis, ceux de l'Himalaya, ceux du Sahara, ceux du cap Horn qu'il avait franchi une fois mort de trouille. Il a fait non de la tête, c'était son rêve à lui, rien qu'à lui. Une marche éternelle depuis l'enfance jusqu'à ce jour. L'homme qui marche voit le soleil basculer et cesse de marcher. Dans quelques minutes le soleil rejaillira doucement, c'est l'été, il fait semblant de dormir et revient taquin comme l'enfant qui ferme les yeux en plissant les paupières et qui veut faire croire à son sommeil.. Mais personne n'est dupe. Personne. Etait-elle dupe sa femme quand il a pris l'avion ? La couleur de ses yeux était voilée de peur. Etaient-ils dupes ses amis baroudeurs de toujours au dernier repas dans la grande maison à la campagne ? Leurs rires sonnaient un peu faux. Mais c'est peut-être lui qui coloriait ainsi les choses, à l'aune de sa tumeur.
Depuis trois jours, son GPS ne fonctionne plus, on a perdu sa trace déjà là-bas, dans la civilisation avancée. Et lui est heureux, totalement serein dans cette blancheur solitaire. Heureux comme jamais il ne l'a été. Et il pense, il marche et il pense. Il ne pense pas qu'il a froid ou faim, cela fait quelques jours déjà qu'il ne connaît plus ces misères, il pense seulement que la beauté du monde il la tient dans ses yeux, elle est pour lui seul et il va se laisser emporter en elle, sa dernière fusion, son dernier amour.
Il s'installe, déploie le chariot, s'en fait un lit douillet. Il a économisé les piles de son baladeur, et espère qu'elles suffiront pour pouvoir écouter une dernière fois la montée au Walhalla de l'or du Rhin de Wagner. Il ne quitte pas ses gants pour extraire de son sac le minidisque, il pose les petits écouteurs à l'intérieur de son chaud passe montagne, clique sur le bouton, et range l'appareil dans une poche. Il s'étend sur le chariot où il vient de dresser un lit confortable, puis avale les comprimés qu'il a préparés et s'abreuve des dernières gouttes de sa gourde. Son sac de couchage est simplement posé sur lui, il attend le soleil.
Quand les rayons rougeoient à l'horizon, son sourire béat de glace se fige.
http://www.dailymotion.com/video/x34vcp_srebrenica-une-chute-sur-ordonnance_politics
Ce texte est très beau, même si la mort est inéluctable, possible à n’importe quel moment, n’importe quel age, elle n’a pas besoin d’un cadeau supplémentaire : sa mise en scène. Mais, mon avis n’enlève rien –je le répète- à la beauté du texte…
comme j'ai beaucoup été absente, je passe faire un peit coucou partout je repasserai pour lire tout ça...bisous... Merci beaucoup pour tes passages sur mon blog, chère Polly. Tu me fais plaisir. Tu ne l’ignores pas. C’est pourquoi je regrette vivement d’être incapable de m’attarder chez toi, ce soir Je n’ai pas tout à fait la gestion de mon temps en ce moment Mais rien de très grave, cependant. Je te prie de bien vouloir m’excuser.
Tu sais que je commenterai plus longuement dès que j’aurai refait surface.
Bisous dorés et émus… (J'ai tout de même lu ton texte, mais en vitesse. Je ne l'ai pas parlé à l'intérieur, si tu vois. Donc, je repasse dès que possible. C'est très beau en tout cas ! Rebises.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

Merveilleux texte, Polly ! Je découvre chaque fois de très belles images... Tu es comme Roland, tu as mille vies, je crois bien.