Une voix de femme interpelait une jeune fille, d'à peine dix-huit ans, qui sur le seuil d'une vieille maison enfilait des bottes de caoutchouc.
- T'inquiète pas, je suis chaudement habillée, et je prends le ciré.
Elle s'éloigna, pénétra dans une grange délabrée, en ressortit un panier d'osier au bras. Il était plein d'un balluchon recouvert d'une toile protectrice. Elle encapuchonna ses tresses blondes et fila d'un bon pas vers un chemin boueux qui grimpait dans un bois. La jeune fille essoufflée s'arrêta un instant à l'abri d'un arbre feuillu. Les gouttes ne l'atteignaient que par intermittence, elle les attendait gourmande et les étalait sur son frais visage rose. Ses larges yeux clairs brillaient de plaisir, ils scrutaient entre les feuilles le ciel tantôt menaçant avec ses noirs cumulus gondolés, tantôt souriant de larges trouées bleues. Quatre ans, pensait-elle, quatre ans que je l'attends. C'est aujourd'hui qu'il vient et mon coeur chante. Elle reprit sa promenade, traversa une route, puis bifurqua sur la droite. La sente humide apparut. Elle avait la même odeur, la même teneur d'eau, la même brillance que le jour de leur rencontre. Elle serpentait loin là-haut sur la colline et disparaissait parfois dans un tortillon ombragé. Elle monta, légèrement courbée sous l'effort et atteignit son lieu secret. C'était un espace de mousse entre des châtaigniers lourds de fruits. Elle s'assit, le dos contre le tronc. Ses longues jambes s'impatientaient, se repliant, se dépliant.
Quatre ans, chanta-t-elle. Quatre ans que je t'attends mon Anton. Quatre ans d'éternité pendant lesquels j'ai eu peur de mal vieillir, de devenir une grande chèvre sans élégance. Pour toi j'ai soigné ma démarche, pour toi j'ai soigné mon corps, pour toi j'ai lu, j'ai chanté, j'ai cuisiné. Je suis prête. Arrive.
Elle regarda sa montre. Bien sûr qu'elle était en avance! Bien sûr qu'elle l'attendrait jusqu'à quatre heures, jusqu'à cinq heures s'il le fallait, jusqu'à six peut-être si le froid ne la surprenait pas. Elle observait le chemin, elle le verrait venir, comme autrefois, avec sa large casquette sur sa tignasse brune, avec sa haute silhouette d'homme mûr, le pas long et sûr. Et surtout avec son regard si doux et si tranquille, si franc et si sensible. Elle se rappela cet instant merveilleux, comme elle se le rappelait chaque fois que ses pas la montaient ici, et c'était souvent. Seul endroit dans l'enclos de son monde où elle pouvait se caresser sans pudeur, où elle tremblait de plaisir, immergée dans le souvenir de son premier et unique émoi amoureux.
Ce jour-là, elle ne l'avait pas entendu. Elle creusait une racine, sûre de trouver la truffe tant attendue. Il pleuvinait sur sa capuche, mais elle n'en était pas gênée. Au contraire elle trouvait plutôt agréable la compagnie de la pluie, surtout l'été, et la solitude qu'elle lui apportait la réjouissait. Elle était rarement dérangée dans ses cueillettes. Un tonitruant bonjour rieur retentit derrière son dos courbé. Elle sursauta et se leva d'un brusque mouvement qui faillit la déséquilibrer. Il l'aida d'une main ferme à se maintenir.
- Je t'ai fait peur petite! Désolé, ce n'était pas mon intention. Je t'ai trouvée si belle, concentrée dans ta recherche, que j'ai eu envie de voir la couleur de tes yeux.
Elle n'avait pu prononcer un mot.. Bouche bée elle le dévisageait. Elle ne le connaissait pas. Il n'était pas du pays. Elle tremblait encore.
Elle ramassa son panier, prête à bondir loin de lui dans le chemin qui luisait de boue. Il la retint par le bras. Il était grand et fort. Il l'effrayait.
- Je ne te veux aucun mal. Détends-toi. Je ne suis pas un ogre des bois dévoreur de petites filles. Je m'appelle Anton. Je vais à la ville. Au village on m'a conseillé un raccourci par ce chemin. C'était un vieux monsieur avec une grosse barbe blanche. Tu le connais ?
- Il était marrant ce vieux. Il m'a dit d'une voix grave et fière "c'est-y par là, le gars, que tu iras plus vite".
Il imita si bien la voix du vieux qu'elle éclata de rire.
- J'ai un petit creux, tu veux un bout de pain et de fromage?
Elle fit non de la tête mais ne cherchait plus à fuir. Quand il s'assit sous la protection des lourdes branches, elle s'installa en face de lui. Elle remarqua d'emblée ses yeux. Très clairs, d'une teinte indéfinissable, un marron pâle parsemé de paillettes dorées ou vertes, largement fendus et ourlés d'un réseau dense et noir de cils. Tant de douceur s'en dégageait qu'elle fut, dans l'instant de ce regard qui captait le sien, confiante. Elle finit par accepter le morceau de pain. Elle finit par dire sa petite vie entre la ferme et le lycée. Il l'écoutait patient. Il raconta son rêve fou: il allait à la ville car il était temps pour lui de prouver qu'il était fait pour chanter et non pour ramasser jusqu'à la mort des pommes de terre dans les champs collectifs! Elle riait souvent à ses commentaires. Il lui traçait des portraits de paysans qui ressemblaient à ceux qu'elle connaissait.
- Veux-tu entendre une de mes chansons? lui demanda-t-il au bout d'un moment, lui-même confiant devant ce bout de femme attentif.
Il chanta. Et dans ce chant grave et beau, elle sut son amour.
Il se leva. Il était temps pour lui de partir. Elle eut ce geste insensé: elle se cala contre lui et réclama un baiser. Le soleil, à ce moment-là, traversait le feuillage humide. Le sentier devant eux serpentait tel un ruban de boue lumineuse. Il lui sembla que ce décor n'avait plus rien de réel sinon l'appel de ce désir qui secouait son jeune corps. Emu, il la tint serrée contre lui. Il caressa de ses lèvres le front blond. Il dessina de son index le profil de la jeune fille : de la racine des cheveux, le doigt glissa sur le galbe du front, atteignit le nez droit et fin, s'imprégna des lèvres pleines et roses, il s'immobilisa sur cette bouche comme pour l'empêcher de parler.
- Ne tente pas le diable, Poussin! Tu n'es qu'une enfant et je ne suis pas de bois!
- Et moi j'en aurai bientôt vingt cinq! Tu vois, je suis un vieux.
- Un baiser? Seulement un baiser, ce n'est guère compromettant, et tu ne seras pas accusé de détournement de mineur!
Il ne résista pas plus longtemps. Elle était fraîche et belle l'enfant de la forêt. Il frotta doucement ses lèvres contre les siennes, mais elle ne se contenta pas longtemps de cette caresse pudique. Elle l'obligea de sa langue gourmande à répondre franchement à ce baiser de passage. Et elle le garda longuement ne se reconnaissant plus. Elle, la timide, la solitaire Natalia qui était restée si sage, si éloignée de toutes les préoccupations romantiques ou sexuelles de ses camarades de classe, devenait complètement délurée. Dans son corps, elle sentait vibrer mille épines. Les mains d'Anton sur son dos provoquaient des sensations nouvelles. Malgré elle, elle inséra ses jambes entre celles de l'homme, elle écartait les cuisses, son sexe cherchant le contact contre la peau de l'autre. Il se frottait sur la toile grossière du pantalon. Anton recula, soudain effrayé. Il la maintint à distance, ses yeux interrogeant les yeux de Natalia dans lesquels brillait l'attente. Elle tremblait. Il ôta le ciré et le posa à terre. Il ôta son pardessus et l'étala sur la mousse, préparant un nid à l'amour qui naissait. Elle ôta son chandail et se cambra vers lui. Il enserra la taille fine. Il avait retiré sa chemise, elle reçut avec ravissement l'odeur de sa peau, les soies chatouilleuses, la largeur rassurante. Le baiser de l'homme atteignait son cou pendant que la main caressait la nuque. Elle frissonnait, découvrant des morsures qu'elle n'imaginait pas. Le baiser de l'homme la lapait de haut en bas. Elle s'étendit, offerte. Le baiser de l'homme trouva, entre ses cuisses, l'épicentre d'une douceur étrange qui devint peu à peu le noeud de toutes ses sensations. Il léchait, concentrée en ce seul point elle recevait des ondes bienfaisantes. Il léchait longuement, avidement, violemment, elle avait l'impression qu'il la buvait, qu'il l'avalait jusqu'au moment où elle ne put retenir ce cri, elle vibrait de partout. Plus rien n'existait sinon ce tremblement incontrôlable. Elle repoussa la tête brune d'entre ses cuisses, et se resserra, incapable de supporter plus longtemps un attouchement qui devenait douloureux. Il caressa le dos, ses mains profilèrent des courbes qu'elle découvrait siennes pour la première fois. Elle se tourna vers lui. Etalée, cuisses ouvertes, elle exigea d'une pression de main qu'il se couche sur elle. Il recula.
- Viens, insista-t-elle, peut-être deviendras-tu mon seul bonheur en cette vie.
Alors lentement, il pénétra dans ce nouveau mystère. Elle eut une crispation silencieuse lorsque l'hymen se déchira mais elle fut vite bercée par ce va et vient de douceur. Elle se liquéfiait comme ce chemin imbibé qui grimpait de bonheur. Eau. Eau d'amour. Eau de toute la vie, source primitive de l'origine. Les assauts devenaient plus denses, plus violents, elle sentit une chaleur inconnue envahir tout le corps. Des vagues imprécises, diffuses atteignaient ses seins, son cou, ses joues. Elle perdit la notion de son corps, de l'espace, du temps. Elle n'était plus qu'abstraction: une âme peut-être, accrochée à une autre dans un monde parallèle. Tout était noir, tout était blanc. Elle ne savait plus rien que ce long tremblement qui l'emportait. Quand elle cessa d'appartenir à ce flot irrésistible, elle releva la tête et vit les pleurs d'Anton. Il se retira d'elle et fit jaillir son propre flot sur le ventre blond. De ses paumes il étala semence, sang et larmes jusqu'aux seins, jusqu'au cou, jusqu'aux lèvres. Elle se laissa couvrir d'amour, les yeux pleins d'émerveillement. Il s'étendit à ses côtés, repu, heureux.
Tu sais, lui dit-elle, je n'avais jamais embrassé un garçon, ou alors il y a longtemps : j'étais enfant.
Il lui murmura à l'oreille qu'il venait de faire la plus belle découverte de toute sa vie. Il aimait.
Natalia, toujours calée contre le châtaignier, se souvint de sa descente vers la maison familiale. Elle fut saisie par les puissantes odeurs qui se chahutaient autour d'elle. Des millions de nuances émanant des arbres, des fleurs, des herbes, du moindre humus pétillaient, bouillonnaient, tourbillonnaient, l'enveloppaient d'une joie nouvelle. Elle était emportée, captivée par cette magie odoriférante. Elle se lova sur elle-même, cherchant sur elle le musc de l'amour. Peu à peu, prise par cette étreinte olfactive, hallucinée par sa suavité, elle devint odeur. Odeur barbouillée de celle d'Anton, odeur cueillie, brassée par les mille autres qui l'enflammaient dans un hymne sauvage. Atomisée dans cette danse des parfums, elle déployait le leur et elle volait heureuse parmi ces ions aromatiques secoués, tourneboulés, fascinés. Embrasement des exhalations, flamboiement des formidables senteurs amoureuses. Natalia aurait voulu demeurer jusqu'au retour d'Anton dans cet univers volatil. Mais peu à peu la pesanteur de son corps la sépara de cet instant de pureté aérienne. Elle dut poursuivre sa route, elle marchait de travers, elle était toute entière de travers.
Natalia regarda l'heure. Bientôt six heures. Il ne viendrait plus. Elle enfouit la tête dans ses bras. Elle sanglota quelques secondes puis se rappela leur séparation.
- Oui, c'est l'éternité. Mais j'ai besoin de ces années pour prouver que je peux réussir et toi tu as besoin de ce temps pour grandir. Je reviendrai, ici-même, te chercher. A la même date, à la même heure.
- Je reviendrai et si tu le veux bien tu épouseras un petit ramasseur de pommes de terre!
Il ajouta que s'il ne venait pas ce serait contre son gré: événement imprévu, prison, maladie, mort peut-être. Elle avait crié de peur. Ils s'étaient alors accordés pour qu'elle fût prévenue en cas de malheur. Il enverrait un émissaire à leur rendez-vous.
Six heures vingt. Elle se leva. Les jambes ankylosées, pas seulement les jambes, tout le corps. Une souffrance aiguë la martelait. Elle prit son panier et avec une lenteur délibérée, revenant parfois sur ses pas, elle descendait dans la boue luisante.
Le jour déclinait, elle marchait entre les arbres dans une pénombre qui s'accentuait de minute en minute. Elle vit briller tout en bas une petite lueur. Ses parents la recherchaient-ils déjà?
Elle entendit sa voix, elle entendit ce "Poussin" de lui seul connu. Elle courut en criant sa joie. Il la reçut dans ses bras.
- Je me suis trompé cent fois de chemin! Quel bonheur de t'avoir enfin trouvée!
Il la regarda et malgré l'ombre de la nuit, il s'exclama:
- Tu n'es plus un poussin! Comme tu as grandi! Tu es devenue une colombe.
Elle rit de plaisir, de joie, d'amour. Il rit, la soulevant de terre il tournoya avec elle.
- Allez, viens ma Colombe. Je suis presque riche, j'ai une vieille voiture qui nous attend.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

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