Au début quand elle avait accepté ce « marrainage », elle ne savait où l’entraînerait cette aventure. Elle s’était inscrite auprès de l’association, elle avait demandé une femme plutôt qu’un homme, il lui semblait qu’écrire à un prisonnier serait plus difficile, plus délicat, qu’elle ne pourrait pas. Mais ce fut lui.
Au début les missives étaient impersonnelles, froides. Elle ne connaissait pas son nom, ni son prénom, le courrier passait par la conciergerie et arrivait à l’association. Il signait toujours, le Lutin. Elle avait choisi la Taquine.
En fait, elle n’osait pas trop le taquiner jusqu’à ce qu’un jour, elle décide de raconter un bout d’elle. Elle lâchait ainsi un peu de son univers. Et peu à peu de son côté il fit de même. Ainsi apprit-elle les raisons de l’internement, sa violence quand il retrouva sa femme qui s’était envolée avec un autre et ses deux filles sans laisser d’adresse. Il lui expliqua sa douleur, et cette colère qui entraîna chez lui un comportement inhabituel : il cassa la voiture flambant neuve, et quand elle surgit du magasin où elle venait sans doute d’acheter des fringues hors de prix, il lui péta trois dents, un bras et deux côtes. Il n’était pas prêt de revoir ses mômes.
Les lettres devenaient de plus en plus nombreuses, presque chaque jour un message arrivait dans sa boîte. Il écrivait bien, ses mots l’embarquaient dans des histoires qui appartenaient à d’autres détenus mais il les racontait avec verve, humour et parfois désespoir. Et entre les lignes, il s’agissait de lui.
A son tour elle écrivit des petits contes amusants de son entourage bien tranquille dans lequel elle savait saisir les riens qui font la vie.
Cette correspondance devenait plus intime, presque amoureuse. Quand elle s’en rendit compte elle lui expliqua combien l’âge déjà l’avait marquée, les kilos de trop, les rides, la beauté passée qui ne reviendrait pas. Il répondait que la prison ne rendait pas très beau non plus, et d’ailleurs qu’il ne l’avait jamais été, moitié troll, moitié lutin. Alors la Taquine prit du recul et s’amusa de description en description à se dénigrer plus que de raison, pensant tout au fond de son cœur que le Lutin ne se découragerait pas.
Et puis ce fut le silence.
Elle ne comprit pas : mais où est-il donc passé ce sacré lutin ?
Elle enquêta, mais à l’association on gardait l’anonymat pour protéger tout le monde.
Noël comptait déjà ses lampions. Le 18 décembre, en soirée, elle entendit sonner. Elle fit tomber le livre qu’elle lisait à moitié, car la lecture ne la prenait plus depuis que l’écriture avait comblé un manque. C’était sans doute le facteur avec les calendriers. Elle posa ses lunettes, et se leva doucement. Elle aperçut les lettes qu’il lui avait envoyées. Un pincement fripa l’oeil. La sonnette s’impatientait. Elle cria un j’arrive qui n’avait pas la foi.
Derrière un gros bouquet de roses, un échevelé de lutin arborait un sourire malicieux.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

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