Une fois un, un
Une fois deux, deux
Chantait l’enfant sur sa marelle
Une fois trois, trois
Récitait-elle en atteignant le ciel
Et le soir sur la petite table en formica, sa mère aux fourneaux lui rappelle la chanson du un, du deux, du trois, ainsi de suite jusqu’au cinq.
Elle module la voix, elle place un mi, un do, un si.
Appliquée, elle répète.
Etourdie elle se trompe.
Les mains qui rythment dans le saladier maman rit.
Et recommence.
L’enfant sourit.
Et se concentre.
Ainsi de suite jusqu’au repas.
Quand le père entre elle est contente.
Elle a conquis ravie les chiffres de la mélodie.
Alors elle chante.
Pour lui, pour qu’il soit fier, pour qu’il lui dise ces mots doux dans le cou.
Mais le père est en colère.
Journée mauvaise, journée d’enfer et lui demande si elle comprend le sens de sa chanson.
Pourquoi le trois plus trois, ce qui fait deux trois devient un six et le trois plus trois plus trois, ce qui fait trois trois devient un neuf.
En elle tout s’emmêle quand il explique la ritournelle.
Et le mur qui sépare se dresse sur la table en formica entre le père qui débite en mâchant ces nombres qui prospèrent, et l’enfant dont la fourchette trace dans la purée un dessin de marelle et des chiffres de jeu.
Dans son petit lit de coton bleu, maman vient tendrement chanter une dernière fois les cinq couplets de la table de multiplication, mais sa petite tête est emplie de chagrin et le refrain est oublié. Elle sait déjà que papa n’aura pas ce soir pour elle de bisous doux dans le cou.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.
