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- A toi, Marielle ! soupire comme désenchantée la petite gourmande.
Le palet de Marielle atteint sans faute la case quatre. Un, deux, trois saute-elle. Cinq, six. Elle pose les deux pieds, chacun d’un côté d’une ligne sur le sept et le huit, puis virevolte et se retrouve en sens inverse. Six. Au cinq elle ramasse son palet. Trois, deux, un, terre.
L’autre regarde toujours, presque fixement. Dans son regard comme une envie. Mais ni Marielle, ni sa compagne ne prêtent attention à la fillette solitaire dont la toison dense et brune frissonne sous les coups glacés du vent.
L’heure se fait plus sombre. Les deux amies se retirent et disparaissent dans l’entrée B de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.
Le petit manteau rouge s’agite. De sa poche apparaît un galet lisse. Elle le pose sur le un. Facile. Elle saute d’un pied sur le deux, le trois. Elle est lourde, maladroite, elle cherche l’équilibre. Elle termine son parcours, elle recommence. Peu à peu, elle s’allège, son saut gagne en souplesse, elle se réchauffe. Trois : les tremblements s’atténuent, le palet obéit.
Elle s’absorbe dans son jeu, oubliant le décor, les façades grisâtres, le froid plus vif, les passants pressés qui s’éclipsent dans leurs montées, tous ces inconnus vus chaque jour et restés étrangers. Elle oublie. Elle joue. C’est magique.
Les réverbères donnent à la scène une lumière violente et étrange ; ils éclairent crûment mais les silhouettes en deviennent plus opaques. Celle de l’enfant ressemble à un oiseau qu’une aile blessée empêcherait de voler. Elle ne voit pas l’ombre massive et titubante qui s’approche de la marelle. C’est un homme, plutôt grand, vêtu d’une vareuse grise et d’un pantalon de velours trop large ; il porte de travers sur des cheveux touffus et broussailleux une casquette de marin.
Le galet vient d’atteindre le ciel, elle court à sa rencontre à cloche-pied. La grosse main de l’homme saisit l’enfant par l’arrière de son manteau l’empêchant d’atteindre ce ciel tant désiré. Elle ouvre la bouche, surprise, effrayée, comme pour un cri qui ne vient pas. Il lui tord le bras, elle se disloque à le suivre mordant ses lèvres pâlies. Ils disparaissent dans l’allée D de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.
Ce mercredi-là, le soleil est plus chaud, le vent a cessé de s’engouffrer dans la cour. Trois fillettes occupent leur temps dans le maigre espace réservé aux loisirs.
Alice rit en protestant. Elle retire un instant la sucette de sa bouche, et en équilibre précaire se moque de sa compagne blonde.
- Tu vois tout, hein ? mais là tu te trompes, j’ai même pas effleuré la ligne ! demande à Karine.
- Elle a raison, j’ai bien vu, s’exclame Karine, toi t’es mal placée pour voir le talon, il a pas touché.
Alice fait une grimace à Marielle qui veut dire sans doute « ah ! tu vois ! ». Marielle, vexée, réplique méchamment :
- Mais tu baves! Je comprends pas comment tu fais pour sauter et téter en même temps !
Karine éclate d’un rire frais, ses joues se creusent de contentement. Alice, boudeuse, recale la sucette entre les dents et poursuit son parcours. En face d’elle, arrive une petite silhouette rouge, elle dit :
- Tiens voilà Sandra la muette qui vient nous épier !
Les regards des fillettes se tournent vers celle qui avance à petits pas, qui s’arrête une seconde, affolée soudain par la convergence dont elle fait l’objet, puis se redresse et rejoint le mur qui lui sert de reposoir et d’observatoire.
- Elle pourrait jouer avec nous, on ferait deux équipes, propose Karine.
- Peuh ! tu sais bien qu’elle est pas capable de dire deux mots sans bégayer. Même le maître ne tire rien d’elle ! répond Marielle.
- Elle peut quand même jouer, si on lui proposait ? insiste l’enfant rieuse.
- Pas question ! dit Alice, elle est bête et sale ! puis en chuchotant pour n’ être entendue que de ses camarades, elle ajoute « de plus elle pue ! ».
Karine hausse les épaules. Elle semble ennuyée pour Sandra, pour cet isolement dans lequel tout le monde la tient, mais elle se tait.
- Cette fois tu as mordu ! j’ai pas rêvé ! crie Marielle.
Alice reconnaît son erreur et cède le jeu à Karine.
Un jeune garçon roule vers le petit groupe. C’est un vieux, il a bien une douzaine d’années. Il glisse avec adresse sur ses rollers. Il atteint la marelle et envoie volontairement le palet gicler plus loin d’un coup de patin ajusté. Les filles crient et tentent d’attraper son sweat trop large. Et de l’une qui rate de justesse la manche, et de l’autre qui, trop malhabile, ne peut saisir le large pan de chemise qui passe pourtant à sa portée. Il s’amuse ainsi quelques minutes à éviter ces obstacles vivants et coléreux. Tel un chevalier téméraire et fier qui combat la loi des méchants, il s’enroule sous des coups qui veulent le tuer, il s’écarte au dernier moment du mortel fer de lance que présente le bras d’une des gamines, il se déploie, donnant l’élan vers l’ennemie qui apeurée fait un pas de côté. Il rit. Il entend à peine leurs vociférations menaçantes. C’est le jeu. Elles le poursuivent, courent derrière l’espiègle qui s’enfuit, sachant qu’elles ne peuvent rien contre la vitesse qui chaussent ses pieds.
- J’l’dirai à maman que tu nous embêtes, crie Marielle.
Le gamin se retourne et fait de la main un petit geste qui montre à ce petit bout de femme combien elle l’effraie et s’esclaffe :
- Cours toujours sac à puces ! tu fais pas peur à ton géant de frère !
- Fais le fort va ! devant papa tu riras moins, sale bête !
Marielle, encore pleine de rage, rejoint ses amies. Le jeu reprend, mais on sent qu’elles ne sont plus si attentives. Karine a l’air rêveur, Alice lèche avec plus de force son bonbon acidulé. Un peu plus loin, Sandra a comme un sourire.
Les jours passent, immobiles. Le même décor renouvelle les mêmes jeux. Le petit manteau rouge, toujours appuyé au mur, regarde obstinément les comparses qui s’amusent d’une case à l’autre.
- Voilà Julien, s’exclame Karine arrêtant de jouer.
Marielle s’étonne. Elle voit arriver son frère, les mains dans les poches, l’insolent sourire aux lèvres. Elle se rapproche de ses camarades et leur murmure de manière saccadée et rapide qu’elles peuvent aujourd’hui se venger de tous ses misérables tours.
- Alice, tu te débrouilles pour passer derrière lui, t’es la plus forte tu le maintiens solidement avec les bras. Karine et moi on se charge de t’aider . On va se régaler !
Pendant un instant, elles font semblant de rien. Elles attendent sournoisement qu’il arrive assez près pour déclencher l’offensive. Karine lance le palet trop fort. Il cogne le pied de Julien qui se penche pour le ramasser. Alice le pousse par derrière et l’enfant se retrouve nez contre terre. Il tente de se relever mais les trois commères sont très vite sur lui. Marielle la première lui arrache sa casquette et lui maintient le front sur le goudron. La large Alice en califourchon sur son dos cahote comme sur un cheval. Seule Karine n’ose rien, sinon de tenir les jambes sur lesquelles elle s’est assise. Marielle tire les oreilles, pince le cou et chahute heureuse le pauvre animal. Après la colère de s’être laissé prendre comme un débutant, après des soubresauts de révoltes, des cris insultants, Julien maintenant leur conseille de cesser, puis se met à gémir doucement.
Alors se produit un événement inattendu. Sandra se jette sur Marielle, lui tire les tresses jusqu’à ce qu’elle cède et libère le frère vaincu. D’un puissant coup de pied, qu’on n’aurait pas attendu d’un corps si chétif, elle pousse la grosse Alice. Karine étourdie se lève spontanément. Marielle se saisit d’un bras de Sandra, l’obligeant à se retourner vers son poing qui lui bondit dans le ventre. Julien, redressé, retient le bras de sa soeur l’empêchant de donner un autre coup. Il s’empare d’une des mains de Sandra et l’entraîne loin de cette arène.
Toutes les trois, assises, défaites, se taisent. Leur silence est étonné. Leur proie s’est échappée. Marielle la première réagit.
– Elle ne perd rien pour attendre. Je l’aurai bien au tournant cette sale fille !
Karine lui demande à quelle astuce elle pense pour régler ses comptes car Sandra semble si indifférente à tout et à tous qu’il sera difficile de la blesser.
Elles se lèvent et comme pour signifier que l’incident est clos, se remettent à jouer. Un, deux, trois. Quatre et cinq. Six. Sept et huit. Retour entre ciel et terre.
La lumière du jour atténue ses reflets. Les trois amies jouent encore. Marielle voit s’approcher la silhouette d’un homme à la vareuse grise. Il va passer près d’elle dans quelques secondes. L’homme ne marche pas toujours très droit, il a quelques pas incertains qui l’obligent à sortir les mains des poches. Il passe bientôt près des enfants, jette un regard sur elles mais ne dit rien. L’odeur fétide de la vinasse atteint les narines des fillettes qui grimacent derrière son dos. Marielle dit à haute voix, comme si elle répondait à la question d'une des deux autres :
- Sandra ? Mais tu sais bien qu’elle court toujours les garçons. Tiens ! En ce moment je sais même qu’elle est avec Julien.
Alice et Karine regardent Marielle avec une stupeur non feinte. Alice, plus vive à comprendre que Marielle tient peut-être là sa vengeance, réplique :
- Je te le prouve quand tu veux, t’as qu’à me suivre.
L’homme entend. Il ne peut pas ne pas entendre. La voix de Marielle est distincte, d’une tonalité suffisamment élevée. L’homme entend mais n’arrête pas sa marche. Il oscille peut-être un peu, à peine plus. Il se dirige de ce pas lourd et incertain vers l’entrée D de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.
La nuit : une de ces nuits noire et épaisse, sans lune, brouillée par une couverture nuageuse dense. Près de la porte D, deux véhicules dont les gyrophares reflètent alternativement du bleu, de l’orange sur la façade sombre, attendent. Au quatrième étage les fenêtres sont éclairées. Le cri d’une femme se mêle au cri d’une autre. L’animation dans l’allée D prend quelque ampleur. Une petite forme noirâtre apparaît et supplie un uniforme bleu de ne pas lui faire du mal, qu’il n’est pas vraiment méchant, un peu rude, mais pas méchant. Elle tient la manche du policier qui tente de se dégager. Il est lié déjà par des menottes à un homme qui porte une vareuse grise. Tout ce monde s’extirpe de la porte D : la petite femme d’abord qui ne lâche pas la manche galonnée ; le policier ensuite, agacé, ses lèvres sont sévèrement pincées, son sourcil abaissé, son corps tendu ; l’homme enchaîné sort presque dans le même temps, suivi de près par un autre policier. Ils pénètrent dans la voiture bleue. La femme a un dernier cri vers le véhicule qui disparaît. Elle reste là. Elle attend, les bras serrés. Deux silhouettes blanches sortent à leur tour avec, entre eux, le brancard sur lequel gît un petit corps. Il bouge à peine ce petit corps recouvert ; on a jeté sur lui, rapidement, un manteau rouge. Une bouteille suspendue au-dessus dispense son goutte à goutte. Ils l’installent dans l’ambulance, la petite femme noirâtre y pénètre à son tour.
Le silence revient. Les fenêtres s’éteignent. Peu à peu la cité se recouvre de son mutisme nocturne. Au loin, un clocher sonne deux heures.
Cependant une petite lucarne est restée allumée. Elle veille au troisième étage de l’allée B. Un visage blond collée sur la vitre semble figé. Les yeux immenses interrogent la nuit. Ils cillent comme pris dans un étau d’incompréhensible peur.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

big bisous