Lundi 12 novembre 2007
 
 Une nouvelle écrite il y a quelques années, sortie du tiroir depuis peu, et dédiée à ma meilleure amie de toujours, Claire. J'espère que la longueur ne découragera pas . Bonne lecture, et que ce mois de mai vous réchauffe.


Elle avait saisi une petite revue sur la table basse. Elle s'éventait d'un geste gracieux, léger. Installée dans un profond fauteuil du petit salon, elle semblait attendre parce que ses yeux, sans cesse, tournaient vers la large porte vitrée. Elle soupira et chassa une mouche qui dansait autour de sa chevelure blanche fraîchement mise en plis. Elle se tenait droite, attentive à ne pas paraître trop vieillissante et pitoyable. Elle portait une jupe foncée et plissée, un petit corsage crème, finement brodé sur la poitrine. Elle eut une discrète grimace de la bouche comme pour réajuster un dentier, puis regarda la pendule. Il était à peine sept heures et tout l'hôtel semblait endormi. Elle entendit un frôlement. Sa compagne venait d'entrer.

 

-      Bonjour Emma !

 

La femme s'approcha à petits pas, encore peu éveillée. Elle paraissait plus vieille bien qu'elle fût sûrement du même âge, mais les années avaient marqué plus profondément le visage sec et long; elle eut un mouvement faible de la main pour saluer et dit en retenant un bâillement:

 

-    Oh! Ma brave Elise! Que la vieillesse est contraignante! Je ne m'endors que péniblement et me réveille avec l'impression d'avoir encore tellement sommeil! Pourtant je n'arrive pas à faire la grasse matinée.

 

-       Et c'est tant mieux! la journée appartient aux lève-tôt! répondit Elise d'une voix chaude et rieuse. Mais j'ai faim, ajouta-t-elle. Le malheur des vacances à l'hôtel est de devoir attendre qu'on vous serve à heures fixes. Tiens! les voilà qui s'agitent, allons rejoindre notre table.

 
 
 

Elise se leva, prit le bras d'Emma et on vit disparaître les deux silhouettes dans la salle adjacente. Elles s'installèrent, déplièrent leurs serviettes et tartinèrent leur pain, en silence, seulement heureuses. On le devinait bien sur le visage d'Elise : ses yeux, d'un bleu un peu pâle, goûtait la couleur des confitures et ses lèvres encore dodues avançaient déjà sur la morsure qui viendrait. Un homme passa près de leur table. Un client de la veille. Il courba le torse pour un salut d'une autre époque, elles inclinèrent la tête. Il continua son chemin, le corps un peu raide, mais le pas sûr et long, un quotidien sous le bras. Il était donc déjà sorti en ville. Il s'assit quelques tables plus loin et déplia les pages du journal.

 

-       Il lit "le Monde" chuchota Elise qui pouvait l'observer alors qu'Emma lui tournait le dos.

 

-      Un intellectuel ! Ca va nous changer des pépés ronflant sur leurs souvenirs de guerre!

 

-      Pas sûr ! C'est peut-être un pédant qui veut en mettre plein la vue.

 
Emma rit, discrètement.
 

-     Crois-tu Elise, qu'à notre âge on a besoin de ces artifices? Vraiment! Tu parles comme une midinette qui attend le grand amour!

 

-    Pourquoi pas? Je me sens comme une jeune fille... enfin, presque, disons comme une femme de trente ans, pas bien plus ! Il faut bien se distraire, j'aime faire des connaissances, même si ça ne nous réussit pas toujours!

 

-      Ah ça oui! Tu peux le dire! L'an dernier, ce couple infernal, tu te souviens?

 

-      Pardi !

 
 
 

Et leur papotage, entrecoupé de petis rires, continua un moment. Elles se levèrent d'un même élan décidé, rassasiées et prêtes pour cette journée de mai qui s'annonçait chaude. L'homme tourna les yeux vers elles, mais la salle s'était remplie, et un couple corpulent les cacha à sa vue. Elles sortirent, le pas d'Elise n'avait rien de celui d'une femme âgée, elle portait fier encore, sa jupe plissée jouait sur ses jambes comme une dernière coquetterie de jeunesse. Emma semblait plus lourde, plus lente à suivre sa vivante compagne, mais elle avait un sourire bon et gourmand. On sentait que les deux femmes aimaient la vie.

 
 
 

Une promenade au rythme tranquille les conduisit jusqu'en bord de mer. Elles marchèrent sur le trottoir ombragé qui longeait la plage. Doucement, la ville s'éveillait. Les voitures, peu à peu, encombraient la large avenue, klaxonnantes, irritantes, irritées par une chaleur précoce. La température matinale était anormale fit remarquer Emma. Elise répliqua qu'elle la préférait mille fois aux pluies diluviennes de l'an dernier. De jeunes écoliers, cartables chargés au dos, arrivaient sur elles, le geste ample, le verbe haut. Elles s'écartèrent devant la turbulence criailleuse qui les aperçut à peine. Un chien en liberté, jambe levée à chaque tronc qu'il croisait, les amusa quelques minutes. Emma essoufflée, avisant un banc proche, proposa un répit.

 

-      Crois-tu qu'il joue au bridge ? demanda Elise.

 

-     Qui donc ?

 

-     L' homme qui nous a si courtoisement saluées ce matin.

 

Emma, interrogative, observa sa compagne. Mais Elise gardait les yeux fixés loin devant, évitant peut-être d'avoir à montrer tout l'intérêt qu'elle lui portait.

 

-     Il t'a vraiment plu ? Pourtant il a une brioche joliment ronde.

 

-     C'est plutôt rassurant ! Ca prouve qu'il aime la bonne chère, donc qu'il aime la vie!

 

-     Tu as des raccourcis surprenants! Il en est de secs bons vivants, et de gros déprimants!

 

-    Oui... je te l'accorde ! Mais ce Monsieur a un je ne sais quoi qui m'attire. Surtout ne te mets pas martel en tête ! Ce n'est pas un fiancé que je cherche!

 

-     Alors pourquoi veux-tu jouer au bridge avec lui?

 

-       Il me ...

 

Elle n'acheva pas sa phrase, une vieille femme courbée sur une canne passa devant leur banc. Elise suivit le mouvement saccadé, pénible de la promeneuse. Cette décadence la fit gémir.

 

-   Je voudrais bien être morte avant d'en arriver là, chuchota-t-elle, en regardant le dos rond, douloureux qui s'éloignait.

 
Emma lui donna un léger coup de coude
 

-      Ne regarde pas à gauche, mais ton coup de foudre arrive!

 

-     Oh ! Tu exagères toujours ! répondit Elise en riant.

 

Il fumait un cigare. Le col de sa chemise était ouvert, sa veste posée sur les épaules. Il avançait lentement, comme entré en lui, indifférent aux rumeurs, aux senteurs, aux couleurs. Il semblait ne rien voir mais il entendit le rire d'Elise et leva le nez sur elle, il était à deux pas. Il s'arrêta, la regarda, la reconnut et sourit. Elle lui rendit son sourire.

 

-     Justement, on se demandait si vous jouiez au bridge, dit-elle.

 

-     Absolument pas. Je déteste les jeux de cartes.

 

-     Mais que faites-vous quand il pleut ?

 

-    Je lis. Je vais au cinéma. Je me balade aussi, car j'aime la pluie. Puis-je m'asseoir un moment? demanda-t-il, s'adressant autant à l'une qu'à l'autre.

 

Elle le laissèrent s'installer. Il s'assit à côté d'Emma qui eut un regard de biais vers Elise, lui signifiant qu'elle était perplexe de ce choix de place. Il ne se cala pas le dos, il resta les fesses au bord du banc, les coudes sur les genoux, il pouvait ainsi ne pas quitter des yeux le visage d'Elise. Emma se retira plus loin au fond du banc, sans doute pour ne pas le gêner dans sa contemplation.

 

-     Vous êtes des habituées du coin, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

 

-    Dix ans que nous venons en mai. Elise est une cinéphile. Elle obtient toujours une ou deux places pour le festival. Le problème est que nous sommes un peu loin de Cannes et que nous devons nous arranger pour voir tous les films le même jour. Cette journée est absolument terrible pour moi! s'exclama Emma.

 

-     Et vous êtes déjà allées à vos séances ?

 

-    J'ai seulement deux places pour jeudi, dit Elise Cette année, je m'y suis prise un peu tard. C'est une vraie course quand on n'a pas de relations dans le milieu. Et vous? Vous irez ?

 

-     Non. Je n'aime guère ces manifestations. Je vois les films plus tard.

 

-     Alors vous êtes là pour la mer ? le soleil ? le farniente ? demanda Emma.

 

-    Le farniente, surtout, répondit-il, j'avais besoin d'un vrai repos, sans contrainte aucune. Mais j'avais peur de m'ennuyer un peu parmi toutes ces têtes blanches !

 

Elise et Emma, ensemble, le regardèrent un brin fâchées, les sourcils trahissaient leur agacement. "Têtes blanches!" Quelle indélicatesse! lisait-on dans leur regard. Il s'en aperçut et s'excusa :

 

-    Ne soyez pas véxées. Ce n'est pas de vous que je parlais, mais de l'ensemble de la population hivernale de la côte d'Azur. L'expression était peu judicieuse, et je suis tout aussi blanc que vous. Je vous assure que depuis que je vous ai croisées, je suis ravi de ce séjour, j'ai l'impression qu'il sera vivant et intéressant. Vous me semblez si dynamiques !

 

-   Merci, dit Elise, un peu sèchement. Elle se leva, Emma suivit le mouvement. Elles saluèrent et s'éloignèrent, le laissant désolé de l'incident.

 
 
 

Le soir, elles étaient face à face en train de déguster des moules marinière lorsqu'il entra dans la salle du restaurant. Il n'hésita pas et se dirigea vers elles qui le regardaient venir un peu interloquées.

 

-     Pour que vous pardonniez ma maladresse de ce matin, je voudrais que vous acceptiez ces places pour le film d'Almodovar. Il est projeté demain après-midi, dit-il en leur remettant deux billets.

 

Elise, apatée par ce projet, tendit la première la main. Elle déglutit avant de répondre.

 

-      Vraiment ? Comment avez-vous pu obtenir si facilement ces entrées? J'adore les films d'Almodovar, et j'étais si déçue de ne pouvoir assister à "Tout sur ma mère". D'autant que je viens de lire une critique dithyrambique dans Télérama!

 

-      J'ai une amitié bien placée.

 

Emma, plus prosaïque, demanda à Elise si c'était raisonnable d'aller à Cannes demain et après-demain. Avec la route, elles allaient s'épuiser.

 

-     Nous dormirons sur place.

 

-     Mais on ne trouvera pas d'hôtel en cette saison! s'inquiéta Emma.

 

Il leur proposa de téléphoner à son ami. Il saurait leur trouver quelque endroit pour se reposer. Elise s'étonnait :

 

-     Vous avez donc le bras long !

 

-     Non, pas vraiment, dit-il, mais j'ai gardé des contacts intéressants avec des gens que j'apprécie. Vous acceptez ma proposition ?

 

-      Bien sûr ! s'exclama Elise, Mais je voudrais vous régler.

 

-      Sûrement pas ! Je vous ai offensées, n'est-ce pas ? C'est un dédommagement.

 

-       Bien ! Vous venez avec nous ? interrogea Emma.

 

-     Non, j'attendrai la sortie nationale dans mon petit cinéma de province. J'espère que vous vous amuserez bien. Bonne soirée, dit-il en s'éloignant.

 

Les deux femmes se turent. Elise le suivit un instant du regard. Elle souriait largement. Emma observait son amie et murmura:

 

-     Alors ? Qu'en penses-tu ?

 

-     Je pense que j'ai été un peu stupide de me vexer ce matin. Il a la parole un peu franche, c'est tout. C'est vrai qu'il ne paraît pas très sociable avec ses refus de sortir ou de se mêler aux jeux des autres. Mais il a une certaine délicatesse.

 

-      Je trouve aussi. Et en plus, il a l'air de tenir à te plaire !

 

Elise s'esclaffa et approuva de la tête. Elle saisit les billets et voulut lire l'horaire indiqué, mais, comme elle ne se résolvait guère à chausser ses lunettes, elle les tendit à Emma qui ne les quittait jamais.

 

-     Mercredi à 14 heures. Crois-tu qu'il nous trouvera cet hébergement? Parce que je ne me sens pas de faire la route deux jours de suite.

 

-    Oui, il faut espérer. Sinon, nous revendrons les places de jeudi. Je préfère amplement Almodovar à Carax.

 
 
 

Après le repas, elles allèrent s'asseoir dans le jardin de l'hôtel. Il surplombait la baie. Elles se laissèrent séduire par le scintillement de la ville. Elles étaient serrées dans un fin lainage, le corps allongé sur un moelleux bain de soleil. Le nez en l'air, elles rêvaient, chacune dans ses pensées. Emma, la première, se leva et se retira. La fraîcheur l'inquiétait pour ses rhumatismes. Elise la salua, et se trouvant seule, son visage prit, peu à peu, une gravité qui lui voilait les yeux. Elle entendit un pas crisser sur le gravier de l'allée, son expression redevint vive et attentive. Il s'approchait et lui demanda s'il pouvait lui tenir compagnie un moment. Elle acquiesça d'un petit signe de la tête. Ils ne parlèrent pas tout de suite, ils observaient la voûte céleste lumineuse d' étoiles. Il finit par dire:

 

-      J'ai téléphoné à mon ami. Il m'a donné les coordonnées d'un petit hôtel où il se réserve chaque année une ou deux chambres. Il ne les occupe pas toujours, et demain, l'une d'elles est libre. J'ai tout noté, il suffit de vous y rendre de sa part.

 

-      Vous êtes vraiment très prévenant. Je ne sais comment vous remercier.

 

-      Alors ne me remerciez pas.

 

Elle le regardait discrètement mais avec acuité. Il n'était pas flétri, son visage était buriné et ses traits réguliers. Il portait de petites lunettes discrètes et se rasait de près. Une grande douceur émanait de son regard.

 

-      J'ai l'air de vous faire la cour, dit-il, après quelques minutes de silence. Mais...

 

Il n'osait poursuivre, il cherchait ses mots.

 

-      Mais ? demanda-t-elle.

 

-     Excusez-moi de vous dire cela, quelque chose en vous me rappelle une amie que j'ai perdue, il y a longtemps.

 

-      Morte ?

 

-      Je le suppose.

 

-       Vous ne savez pas ?

 

-      Pas vraiment. Je ne veux pas vous ennuyer avec mes souvenirs. Parlons d'autre chose.

 

-      De cinéma par exemple, ça n'engage à rien, n'est-ce pas ?

 

Ils se turent comme gênés. Elise finit par rompre ce silence.

 

-      Voulez-vous me dire comment vous avez obtenu si rapidement ces places de cinéma ?

 

Il eut un mouvement d'épaules, une mimique risible de tout le visage qui fit glisser les lunettes. Il les réajusta prestement.

 

-      Ce n'est guère intéressant ! J'étais chef-opérateur, j'ai gardé quelques relations dans le monde du cinéma.

 

-    Ciel ! Mais c'est passionnant, au contraire. Vous avez dû côtoyer des stars! s'exclama Elise, pleine d'entrain.

 

-    Si on veut ! Vous savez ce sont des gens comme vous et moi. Certains sont pleins d'humanité, d'autres insupportables et quelques-uns de parfaits goujats. Votre amie dit que vous êtes cinéphile, vous avez peut-être aperçu mon nom sur quelques génériques; je m'appelle Vincent Guérard.

 

Elle réfléchit et l'étonna de pouvoir citer plusieurs films auxquels il avait participé.

 

-     C'est incroyable ! le nom d'un technicien n'est pourtant pas celui que l'on retient, dit-il admiratif.

 

-      C'est que j'ai été formée très tôt. Je devais avoir quinze ans et j'avais un ami passionné de septième art. Et ce que je préférais, dit-elle en riant, c'est l'après film, quand il me racontait son histoire, ce qu'il avait vu des cadrages, du montage, de la lumière. Il était si précis que je pensais parfois qu'il trichait et l'avait vu au moins cent fois !

 

Vincent l'observait gravement comme s'il cherchait sur elle les traces d'un passé. Elle continuait à parler des films d'avant-guerre qu'elle voyait souvent en cachette de ses parents. Quelquefois, elle volait de l'argent à sa mère pour assister à ces séances.

 

-     Mais j'ai l'impression, à raconter cela, qu'il s'agit d'une autre personne, d'un fantôme ! C'est si vieux ! ajouta-t-elle,

 

Il blémit. Elle ne le vit pas sous la lumière diffuse de la lampe de jardin.

 

-     J'ai un peu froid, dit-il, voulez-vous que j'aille récupérer des couvertures ?

 

-      Pourquoi pas ? ...Mais il est peut-être temps d'aller dormir.

 

-      J'en serais désolé. Ne pouvons-nous rester encore un moment? Etes-vous si lasse?

 

Elle rit, d'un rire sans fatigue. Il se leva et revint aussi vite. Il étala sur Elise un plaid épais, et s'étendit sur la chaise, à ses côtés. Il alluma un cigare après lui avoir demandé s'il ne la gênait pas.

 

-      Vous savez, vous ressemblez beaucoup à cette amie. Ca vous embête si je vous parle d'elle ?

 

-      Au contraire. Je vous ai bien parlé de moi ! Et je suis très curieuse.

 

-      Nous étions jeunes. C'était, comme vous le dites, une autre vie. Mais c'est peut-être la seule vie que j'ai eue. Nous fréquentions le même lycée, à Blois. C'était une élève douée et belle. Très douée. Très belle. Elle portait des cheveux longs, ils étaient très bruns, presque noirs, et je revois surtout ses yeux clairs et vifs. Oui, vraiment! quelle vivacité! Je me souviens d'un de ses exposés sur Mallarmé, nous étions béats d'admiration devant son travail et son aisance oratoire Et elle était rieuse, moqueuse mais jamais méchante. Je l'aimais, on s'aimait. Je l'aime toujours, elle est restée comme une brûlure en moi. A l'époque, vous le savez, il n'était guère facile de se rencontrer. Nous jouions à cache-cache avec nos familles. De plus elle était juive, vous imaginez le scandale pour mes parents, ardents catholiques! On se retrouvait à la moindre occasion, aidés par de fidéles amis.

 

Il se tut, regarda Elise. Il eut une moue de déception, croyant qu'elle sommeillait. Mais elle lui dit d'une voix de petite fille "Continuez, je vous en prie". Il frissonna et ramena la couverture plus haut sur son buste.

 

-        Tout à l'heure vous évoquiez votre ami. J'étais ainsi : fou de cinéma ! Nous partagions les mêmes passions : les mêmes lectures, les mêmes films, les mêmes musiques. Et elle savait si bien me consoler d'un échec, me calmer de mes révoltes contre mon père, me stimuler dans mes projets ! C'était mon eau vive!

 

Les larmes coulaient, impudiques sur ses joues. Elise se redressa et prit à son tour la parole d'une voix un peu faible presque chevrotante.

 

-     L'ami dont je vous parlais fréquentait le même lycée que moi, à Blois. C'était en 40. Il était brillant et beau, d'une beauté ténébreuse, Il avait en lui force et fragilité et je l'aimais. Il s'appelait Vincent Matthieu. C'était vous, n'est-ce pas ?

 

-       Hannah! C'est vraiment toi ? Je n'ose y croire ! Mais ce prénom?

 

-      Souviens-toi des lois anti-juives, des faux papiers, des fuites et des cachettes. Et toi, ce nom?

 

-      Une brouille avec mon père, j'ai emprunté celui de ma mère.

 

Ils s'étaient levés et pleuraient de ces retrouvailles tardives. Elle lui caressait maladroitement les joues pour en chasser les larmes; il essuyait doucement les siennes, se pencha sur le visage aimé et en but les pleurs. Ils entrèrent à l'hôtel. Dans la chambre d'Elise, ils s'étendirent sur le lit, calés l'un contre l'autre.

 

-   Mon Dieu! Ce que je t'ai cherchée! Je suis passé mille fois devant ta maison abandonnée. Tu as disparu si brusquement en 42, lui dit-il.

 

-      Je n'ai pu te prévenir, ni t'écrire. Mon père a été strict avec nous. J'étais très surveillée. Pendant deux ans, j'ai vécu enfermée. Je t'ai écrit fin 43, n'as-tu jamais reçu ce mot ?

 

-    Jamais. A la libération, quand j'ai appris l'horreur des camps, j'ai pensé que tu ne reviendrais pas.

 

-       En 45, je suis retournée à Blois. J'ai retrouvé ta trace. Je suis allée chez toi, à Paris. Je t'ai attendu sous un porche. Tu es venu. Tu serrais une blonde dans tes bras, tu l'embrassais à pleine bouche, tu riais. J'ai fui.

 

Il eut un cri de douleur, d'horreur. Il se desserra de l'étreinte et la regarda les yeux en feu.

 

-     Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu faire une chose pareille?

 

-     J'étais trahie. Tu m'avais oubliée. J'aurais pu me jeter sur cette blonde et lui arracher les yeux. La douleur m'a paralysée...Après ce fut le désert. Toute une vie de désert. Seuls mes enfants m'ont redonné courage et force.

 

Il se redressa, s'assit au bord du lit, le visage dans les mains. Il se berçait. Alors, elle s'approcha, elle eut un geste oublié : de ses deux mains elle caressa le dos, de la nuque aux épaules, des épaules à la ceinture, elle réchauffait ce corps de sa tendresse.

 

-     Je t'ai toujours porté en moi, Vincent. Je ne t'ai pas oublié. J'ai épousé un gentil garçon. Il m'avait connue sous le prénom d'Elise et n'a jamais pu m'appeler autrement. Il a été bon avec moi. Je n'ai pu lui donner que de l'amitié, car tu étais là. Tu es toujours là. J'ai cherché à te retrouver plus tard quand mes enfants sont partis vers leur propre vie...mais mes recherches n'ont pas abouti. Dire que je voyais des films marqués de ta présence!

 

-    Tais-toi Hannah! Tais-toi! Tu n'as pas eu confiance en moi en 45. Cette blonde, je ne sais même plus son prénom. C'était la fête en 45, la fête de la liberté, et tu m'as vu et tu n'as pas crié! C'est ce cri qui me manque aujourd'hui. C'est toi qui m'as trahi, je me retrouve aujourd'hui plus démuni qu'à 20 ans !

 

Elle avait cessé sa caresse. Elle respirait à petits coups irréguliers. Elle s'allongea, déplia les jambes. Il se tourna vers elle, le regard noyé dans sa détresse et comprit son malaise.

 

-    Que t'arrive-t-il ? Que se passe-t-il, Hannah ? Réponds !

 

Mais elle paraissait de plus en plus oppressée. Il prit, tremblant fortement, le combiné du téléphone et demanda un médecin.

 

-    Je t'en prie, Hannah, respire lentement. Détends-toi. Doucement, doucement. Tu n'as pas le droit de me quitter. Respire lentement, ordonna-t-il à ce corps qui n'obéissait pas.

 

Il massait sa poitrine avec une grande douceur. Il massait pour l'aider, pour l'aimer.

 

-     J'ai besoin de ton rire, Hannah, j'ai besoin de ton rire. Ce matin, quand je l'ai entendu, j'ai su. Et cette façon de faire voler ta jupe sur tes jambes? C'était bien toi qui revenais. Et ta voix, ta voix grave et rieuse, ta voix d'amour et de consolation. J'ai besoin de toi, ne t'éloigne jamais plus.

 

Elle avait retrouvé un rythme respiratoire moins saccadé. Elle saisit les poignets de Vincent.

 

-     Arrête de me m'écraser le peu de seins qu'il me reste, dit-elle avec un faible rire, je vais mieux. Ce n'est pas grave! Une petite crise d'asthme : je suis allergique à toute contrariété!

 

-      Quelle peur tu m'as faite ! soupira-t-il soulagé.

 

-    Tu ne trouves pas que nous sommes ridicules à nos âges avec nos grands émois d'adolescents?

 

-          Pas du tout ! J'ai l'impression d'avoir 20 ans !

 

Elle rit. Plus clairement. Elle prit entre ses mains ce visage connu et inconnu parce qu'il avait vieilli loin d'elle et l'attira vers le sien.

 

-   Quelle joie de te retrouver mon Vincent! Un baiser ? Un doux baiser pour effacer le temps perdu ? Qu'en penses-tu ?

 

-      Le plus grand bien.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Commentaires

Bonjour mon amie Polly ! Me voilà de retour mais pas encore très stable je ne vois pas ce que j'ai écrit... Bon attendons, pour ce texte je reviendrai il est un peu long et n'ai pas le temps.. Cet am je serai plus "relax"..  Bonne journée Polly ! Amitiés
commentaire n° : 1 posté par : camomille (site web) le: 14/11/2007 10:14:10
Heureux retour. 
réponse de : mpolly (site web) le: 14/11/2007 13:34:58
J'ai  attendu d'être un peu plus reposée pour lire ton histoire ! Dès le début j'ai été scotchée par l'ambiance (même si comme Dan, les histoire longues me gênent un peu à l'écran de l'ordi) . Tu décris telement bien ces endroits que nous fréquentons maintenant que nous sommes entrés dans le statut de seniors . Pourtant je ne peux m'empêcher en les observant d'inventer des histoires même si c'est parfois un peu déprimant . Merci pour cette histoire qui a réveillé ma journée !
commentaire n° : 2 posté par : Azalaïs (site web) le: 14/11/2007 09:31:09
Merci Aza pour ton courage de lectrice sur l'ordi. Je sais j'ai les mêmes problèmes surtout chez ceux qui choisissent d'écrire en petits caractères, mais j'aime tellement les histoires des autres.
réponse de : mpolly (site web) le: 16/11/2007 20:17:56
j'ai bien aimé la progression de l'histoire. Au début, peu d'action, des rapports anodins entre deux amies de longue date et dont la vieillesse ne permet pas une activité débordante. Puis, l'amour intervient et tout s'accélère. Le lecteur est pris dans le tourbillon des retrouvailles, l'age disparait, le coeur se met à battre avec le rytme des mots. 
Merci pour cette belle histoire.
commentaire n° : 3 posté par : sophieaguille (site web) le: 13/11/2007 23:12:46
Merci pour ta lecture.
réponse de : mpolly (site web) le: 14/11/2007 07:32:34
Ces retrouvailles tardives sont belles et tendres. J'ai pris beaucoup du plaisir à la lecture de ton texte. Ton tiroir recèle décidément de bien touchants trésors.
Amitiés.
commentaire n° : 4 posté par : Blaps (site web) le: 13/11/2007 12:16:39
Merci pour ton commentaire, je suis confuse et ravie que ce trésor te plaise.
réponse de : mpolly (site web) le: 13/11/2007 12:31:23
je lis pas mal de blogs ( pour ne pas rester étanche ) : ton style, cette concision...c'est Polly, visite quotidienne, toujours surpris.
amitiés
Bill
commentaire n° : 5 posté par : Bill Past john (site web) le: 13/11/2007 00:07:38
Merci Bill. La concision, on me l'a souvent dit, mais j'aime bien qu'on me le répète, va savoir pourquoi! Bises à toi.
réponse de : mpolly (site web) le: 13/11/2007 06:35:29
un réel moment de plaisir.
big bisous
commentaire n° : 6 posté par : fabienne (site web) le: 12/11/2007 21:09:36
Ravie que ce moment fut plaisant pour toi. bisous.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 21:15:52
très belle histoire très émouvante,on y croit...Ce matin, j'ai téléphoné à une très vieille dame qui me parlait de son Amour et j'avais l'impression d'entendre une jeune fille,le coeur a toujours 20 ans
commentaire n° : 7 posté par : gazou (site web) le: 12/11/2007 20:59:12
Oui, le coeur ne vieillit jamais. Bises Gazou.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 21:15:11
Belles histoire pleine d'émotion - en passant chez mon amie "aurore" j'ai ravie par toutes ces écrits, je vous dis bravo à tous, il est agréable de vous lire
bonne soirée Mamy ANNICK
commentaire n° : 8 posté par : MAMY ANNICK (site web) le: 12/11/2007 19:55:57
merci Mamy Annick, bises à toi.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 20:10:31
J'aime bien ce texte
commentaire n° : 9 posté par : Pierre (site web) le: 12/11/2007 17:40:05
Merci d'avoir passé ce moment chez moi.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 17:56:01
J'ai lu , c'était long , mais jusqu'au bout .Emouvant, les larmes aux yeux, on ne peut s'arrêter en commençant .Une si belle histoire , qui était ou pourrait être vraie, qui caractérise par ses mots les nuances toutes chaudes, d'un présent, d'un passé .Je me suis, à plusieurs reprises identifiée à cette femme qui pouvait sous un autre décor être moi .J'aurai voulu entendre encore une voix, revoir un sourire , oui dans la rue, au hasard .Je me suis arrêtée de lire , pour imaginer la suite de ton histoire , un peu de la mienne .C'est remarquable , vraiment !
commentaire n° : 10 posté par : lilounette (site web) le: 12/11/2007 16:33:29
Oh! merci Lilounette, je suis heureuse de t'avoir touchée. C'est vrai que cette histoire pourrait être vraie, on aimerait parfois qu'elle le soit.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 17:17:42
On aimerait pouvoir faire un "copier/coller" de ton texte pour l'imprimer et le lire autrement qu'à l'écran.
commentaire n° : 11 posté par : Oncle Dan (site web) le: 12/11/2007 16:19:07
Oui, je sais, l'écran n'est guère confortable. Si tu veux je te l'envoie.
réponse de : mpolly (site web) le: 12/11/2007 17:16:09

juste pour vous...


Sur les conseils de
Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
cest
ici.

intro

Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

Et que vogue le blog.


 



Ceux qui luttent ne sont pas certains de gagner, mais ceux qui ne luttent pas sont déjà sûrs d'avoir perdu.





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