Samedi 13 octobre 2007
 

 Il venait de s’installer sous ce pont. La nuit avait été épique. Il ne pensait pas en descendant vers le sud, quelqu’un avait chanté jadis que la misère y était moins rude, qu’il se retrouverait bloqué par un trio de loubards agressifs qui voulaient le dépouiller. Il avait pu s’échapper. Les souvenirs étaient flous, il savait qu’il avait couru, qu’il avait traversé des ruelles sombres et étroites, qu’il avait franchi plusieurs pâtés de maisons, et qu’il s’était finalement retrouvé dans ce vieux bâtiment désaffecté. Au matin des visages peu amicaux l’entouraient et délibéraient autour de lui dans une langue inconnue. Finalement, il ramassa ses affaires et sortit prestement pour s’abriter à quelques mètres, sous le pied rassurant de ce pont. La vieille ville était loin, ses pieds en sang le taquinaient douloureusement. Il posa son barda, sortit sa couverture qui commençait à sentir le moisi. Quelle idée aussi de choisir une ville qui suintait de partout. Il se rendormit.

Quand il s’éveilla la première vision qu’il eut fut un visage d’enfant, des joues rondes, un nez morveux, des cheveux crasseux et qui n’avaient sans doute pas connu le peigne depuis des lustres. Il jouait à côté de lui, et devait attendre son réveil car il cessa de lancer ses osselets. Aucun ne parla. L’homme plongea sa main dans le vaste sac à dos, en tira une bouteille et se servit directement au goulet sans se soucier des yeux noirs qui le dévisageaient. Il se rinça ainsi la bouche recrachant sa gorgée. Il passa ses mains sur le crâne, se frotta les yeux et observa à son tour l’enfant qui attendait.

-          Tu veux quoi ?

-          Rien.

-          Tu fais quoi dans mes pattes ? Allez fous le camp.

Mais le petit sourire de l’enfant montrait combien l’homme lui faisait peur.

-          T’ as des sous ?

-        Manquait plus que ça ! Tu crois que j’fais quoi sous ce pont ? Que je prends des vacances ?

L’enfant haussa les épaules et s’éloigna vers l’entrée de la bâtisse. Deux minutes plus tard, pendant que l’homme grignotait quelques restes séchés, l’enfant ressortit et s’assit sur la berge, les jambes croisées. Il cala sur ses genoux un grand carton sur lequel il fixa une feuille blanche. Il prit dans sa poche des crayons et se concentra sur son dessin. De son coin l’homme étonné regardait la main sombre et fine tracer des lignes. La curiosité fut la plus forte, il s’approcha.

-          Tu te débrouilles pas mal, tu sais.

L’enfant ne répondit pas mais son crayon se fit plus léger et les arrondis qui surgissaient sur la feuille montraient qu’il avait entendu, et qu’il appréciait la remarque. L’homme s’assit à ses côtés. Quand les derniers coups de crayon furent donnés, l’enfant lui tendit la feuille.

-          Je te le vends : 5 €.

Ce dernier éclata d’un grand rire qui laissa l’enfant pantois.

-          Tu as une feuille et des couleurs ? demanda l’homme.

Il lui donna le carton, une feuille propre, ses crayons de couleurs. Et l’homme composa en quelques minutes tous les tons chauds de cette matinée de printemps qui miroitaient dans l’eau. Les yeux de l’enfant s’émerveillaient au fil des teintes, de la perspective, des reflets, de la large barque qui somnolait là. Quand il eut fini, il rendit le matériel à l’enfant et retourna sous le pont.

-          Allez va le vendre, tu en tireras bien deux ou trois sous.

 

Le lendemain, à la même heure, ils se retrouvèrent. Finalement, il était revenu dans le coin, n’ayant pas trouvé mieux pour sa deuxième nuit. Quand il émergea, la petite tête crasseuse attendait. Et le cérémonial recommença, avec une nuance cette fois, l’homme aidait l’enfant à poser ses couleurs, à observer ici ou là le coin d’ombre et de lumière qui ferait de l’effet. Il apprit qu’il s’appelait Sacha, qu’il était en France depuis trois ans, qu’il avait un peu fréquenté l’école mais pas trop, que sa famille se débrouillait pour survivre, en tous cas c’était mieux qu’en Roumanie, mais qu’ils déménageaient souvent à cause de la police, et qu’ils avaient tenté de rejoindre les gitans mais comme ils n’avaient rien, on les avait chassés.

-          Et toi, tu t’appelles comment ?

-          Christophe.

-          Et pourquoi t’es sous les ponts ?

-          C’est une trop longue histoire.

 

Le troisième matin, le jeune garçon apporta à Christophe une toile.

-          Où t’as trouvé ça ?

-          Je l’ai achetée avec tes dessins. On peut se faire du blé si tu peins. Parce que ça se vend bien tu sais.

Non, il ne savait pas. Il hésitait, depuis qu’il avait lâché le monde, il n’avait plus touché un pinceau. Il pouvait essayer. Le gosse avait raison. Ils firent un marché, il peindrait, Sacha vendrait et moitié-moitié. Ce jour-là il vida son grand sac à dos. Du fin fond, il sortit une boîte en bois qu’il ouvrit. Des pinceaux, des couteaux, de la vieille peinture, sa palette. Les yeux noirs de Sacha brillaient d’admiration.

-          Il me faudra aussi quelques tubes, tu pourras m’acheter ça, tu déduiras de tes frais. Mais pas n’importe quoi, tu vas chez un vrai marchand de peinture.

Et Christophe s’installa comme il put. Et très vite revinrent à lui ses années aux beaux-arts, sa première exposition, ses premières ventes… tous ces vieux souvenirs d’il y a des siècles.

Ces petites toiles se vendaient, l’enfant savait s’y prendre et il apprenait vite aussi, il pourrait bientôt balancer des couleurs sur d’autres supports que du papier. Un jour il revint accompagné d’un homme élégant, sur le coup, Christophe réagit brutalement. C’était une affaire entre Sacha et lui, on avait dit pas d’intermédiaire. Mais l’homme était patient et déterminé. Il s’intéressait à son travail et lui proposait mieux que des ventes sauvages.

-          J’ai une galerie. Ici dans cette ville touristique, vos ponts se vendront à des prix bien meilleurs si vous les exposez chez moi.

-          Voyez avec Sacha.

-          Qui est Sacha ?

Et Christophe désigna l’enfant au sourire large et brillant.

-          Mais c’est un enfant !

-          C’est mon agent. Il saura faire

-          Mais c’est illégal, je ne pourrais pas me permettre de…

-          Débrouillez-vous avec lui, je ne veux rien savoir.

 

Un soir, dînant avec toute la famille dans un coin de l’usine, Christophe dit qu’ils avaient suffisamment d’argent acheter un camping-car, ainsi pourraient-ils rejoindre les gens du voyage, et les enfants pourraient aller un peu à l’école, et il pourrait peindre d’autres ponts dans d’autres villes. Les mines réjouies, ils décidèrent qu’ils iraient demain tous ensemble trouver l’occasion idéale. Ils n’en eurent pas le loisir. Les gendarmes venaient de bloquer les issues. Ils ne résistèrent pas et se retrouvèrent sur les bancs de la gendarmerie locale.

 

Un des gradés s’occupait de Christophe. La carte d’identité était périmée. Christophe sortit d’une poche de son sac un amas de papiers. Il les étala sur la table.

-          Ce sont des photocopies !

-          Les originaux existent vous savez, suffit de joindre la dame, là.

Et il montra sur une des feuilles extraites d’un livret de famille, le nom d’une femme. Le caporal parcourut les autres feuillets :

-          un fils né le 10 mars 1995… décédé le...

-          Vous avez bientôt fini ! Vous voyez bien que je suis en règle.

-          Et ça ?

-          Jugement de divorce.

-          Bon, je vous libère.

-          Et eux ?

-          On verra, s’ils sont en règle pas de souci.

-          Ils sont Roumains, la Roumanie elle est bien dans le machin européen non ?

-          On verra, occupez-vous de vous.

Il saisit son sac et sortit du bureau. Il s’adressa à Sacha.

-          T’inquiète pas. Je viendrai vous chercher demain. Peux-tu me dire comment il s’appelle celui qui vend mes tableaux.

 

Christophe se rendit à la galerie qui venait de fermer. Il attendit cinq minutes et interpella le marchand d’art. Sur le trottoir, la discussion fut animée, Christophe avait un argument de poids avec ses tableaux vendus sous le manteau. L’homme finit par promettre d’agir, le maire était son ami.

-          Mais vous gâchez votre talent. Vous êtes un grand coloriste. Vos couleurs…

-          Mes couleurs c’est Sacha. Souvenez-vous de Sacha, il n’a pas dix ans, des doigts d’or et un regard exceptionnel. Souvenez-vous de lui, il sera le plus grand de ce siècle.

 
 

Le lendemain, vers onze heures, un gros camping-car pas tout à fait neuf, stationnait devant la gendarmerie. Sacha sortit le premier et c’est en bondissant qu’il rejoignit Christophe. Toute la famille était là, ils grimpèrent dans le véhicule et joyeusement celui-ci démarra.

 
 


Par mpolly - Publié dans : Jeux d'écriture - Communauté : Ecriture Ludique
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Commentaires

jE VOUDRAIS METTRE  mon poème mais je n'arive pas à copier l'image. Pourrais-tu me l'envoyer par mel?

mERCI

BONNE SOIREE

Commentaire n° 1 posté par laura le 06/12/2007 à 17h45
Un homme, un enfant, autour d'un dessin... Les premiers échanges rappellent Le petit prince. Mais un Petit prince se déroulant dans le désert de la précarité.
Heureusement, sur un tel sujet, tu ne tombes pas dans le misérablisme. Ton texte est rempli de tendresse.
Merci pour cette lecture.
Commentaire n° 2 posté par Blaps le 17/10/2007 à 09h05
Merci pour ton commentaire. J'ai toujours plus de tendresse pour les laissés pour compte! Va savoir pourquoi!
Réponse de mpolly le 17/10/2007 à 18h10
http://www.lespoetes.net/blog/lauravanelcoytte.php

Il y a plusieurs poèmes sur la page mais ma participation, "Sous mes ponts" est  le 1 er
Commentaire n° 3 posté par laura le 16/10/2007 à 18h17

Ma participation à cette adresse pour une fois:

http://www.lespoetes.net/blog/lauravanelcoytte.php

Merci pour cette jolie consigne et jolie image.

Bravo pour ton texte.

Commentaire n° 4 posté par laura le 16/10/2007 à 14h06
Merci, je vais essayer de te trouver.
Réponse de mpolly le 16/10/2007 à 17h09

Quelle belle histoire, j'ai beaucoup aimé.

Malka

Commentaire n° 5 posté par malka le 15/10/2007 à 22h30
Merci Malka.
Réponse de mpolly le 16/10/2007 à 17h08
Bel écrit! On se laisse avec plaisir happer par l'histoire.
Commentaire n° 6 posté par Cerise le 15/10/2007 à 16h16
Merci à toi.
Réponse de mpolly le 15/10/2007 à 17h31
Un conte de fée sur notre époque et ces abandonnés...
J'ai tout lu d'une seule traite ! Comme quoi, ça fait du bien de temps en temps les contes de fée... ;-)
Commentaire n° 7 posté par Claire Ogie le 15/10/2007 à 12h39
Comme tu dis, il en faudrait plus des comme ça.
Réponse de mpolly le 15/10/2007 à 12h55
à nouveaux des mots qui touchent le coeur. le 17 c'est la journée contre la pauvreté ton texte en aborde qq pistes!
big bisous
Commentaire n° 8 posté par fabienne le 15/10/2007 à 12h00
OUI, le 17 octobre c'est la journée mondiale du refus de la misère. J'espère que personne ne l'oublie, mais je ne vais pas développer pour rester zen.
Réponse de mpolly le 15/10/2007 à 12h54
Et bien je me suis laissée totalement bercer par ce conte moderne... quelle imagination ! C'est très sympa, et ça fait du bien, qu'on le veuille ou non, que les textes se finissent bien !
Nanou
Commentaire n° 9 posté par Nanou le 15/10/2007 à 10h58
Oui, ça fait du bien de penser que des rencontres permettent  parfois des changements bénéfiques.
Réponse de mpolly le 15/10/2007 à 12h49
Très beau texte,certes,il fait un peu conte de fée,mais je veux croire aux fées
Commentaire n° 10 posté par gazou le 15/10/2007 à 10h15
Moi je voudrais bien y croire. merci Gazou.
Réponse de mpolly le 15/10/2007 à 12h45
très joli texte... en ce qui concerne ton commentaire au sujet du fond d'écran, tu peux le publier sur ton blog et nous remettre un petit commentaire pour que nous passions te lire.
Commentaire n° 11 posté par irene des équipières le 14/10/2007 à 12h20
Ok! ce sera fait, même si j'ai un souci avec mes photos quand je les agrandis elles perdent en netteté. Peut-être que quelqu'un a une solution.
Réponse de mpolly le 14/10/2007 à 12h35
Toute une belle histoire... Voilà un pont qui t'a inspiré !
Commentaire n° 12 posté par Oncle Dan le 14/10/2007 à 11h57
J'avais ce problème avec les couleurs, cette luminosité qui rend le tout un brin joyeux, et on sait combien je suis tendance grise sinon noire! Alors ces couleurs! Il fallait leur donner quelque espoir.
Réponse de mpolly le 14/10/2007 à 12h34
Très belle histoire et il a bien de la chance ton peintre d'avoir trouvé si vite un" marchand d'art" ! Quand je pense à ceux qui rament alors qu'on vend à prix d'or une toile blanche sans peinture ! J'ai une amie peintre qui me raconte parfois les cancans de chez Sennelier ( le marchand de couleurs du quai Voltaire à Paris ) ! ça vaut son pesant de cacahuètes ! Enfin , je suis bien contente pour tes deux héros ! Il y a parfois chez ceux qui vivent en marge de vrai trésors !
Commentaire n° 13 posté par Azalaïs le 14/10/2007 à 11h52
Oui, c'est vrai que la rencontre avec le galériste est un peu conte de fée. Je suis bien d'accord que les marchands d'art ne sont pas souvent inspirés, sauf par les modes et leur porte-monnaie... (à quelques rares exceptions) , parce que les toiles blanc sur blanc, tu repasseras!
Réponse de mpolly le 14/10/2007 à 12h30
Bonjour Polly ! Superbe texte une fois de plus... Je sais que je n'ai pas fait un poème "sur le tableau" choisi, mais je dois avouer qu'il ne m'a pas "inspirée" . Bien que superbe, il a laissé mon imagination en sommeil.. J'en suis désolée.. Bon dimanche !
Commentaire n° 14 posté par camomille le 14/10/2007 à 11h32
Ce n'est pas grave! L'imagination on ne peut la forcer et ton texte vaut bien un détour par le pont Neuf.
Réponse de mpolly le 14/10/2007 à 12h32

juste pour vous...


Sur les conseils de

Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
c'est
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Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

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