Republication, faute de temps malgré les vacances.
1
Etrange. Etrange ce lieu de nulle part. L'homme posa son sac à dos au sol sur le talus. Il observa ce manque d'horizon, ces nuages de fumée qui noyaient on ne sait
quel sommet, on ne sait quelle montagne. Il devinait derrière les collines d'autres collines. Il devinait d'autres bosquets, d'autres champs, d'autres bois et jusqu'à l'infini un désert de mousse
herbeuse. Il contemplait le ciel entre le gris et le bleu, seul territoire qui lui semblait connu avec ses moutonnements blancs, ses auréoles grises, son soleil frais en cet après-midi automnal.
Ce ciel encombrait l'espace. Il s'assit à côté de son sac, ses grandes jambes de randonneur repliées sous lui. Il alluma une cigarette. Plissant les yeux, son regard chemina un bref instant sur
la chaussée bombée qui disparaissait trop vite. Il ne savait où. Depuis des heures qu'il avait emprunté cette étroite départementale, cherchant un abri chez un habitant pour la nuit, il n'avait
trouvé nulle maison, nul hameau, pas même un mur derrière lequel s’abriter. Pourtant les lignes téléphoniques et électriques aboutissaient forcément chez quelqu'un. Un cheval hennit derrière lui.
Il se leva, s'approcha des barbelés et caressa l'encolure de l'animal qui montrait son ravissement en tendant le cou. Il se glissa dans le champ.
- M'acceptes-tu près de toi ? demanda-t-il. Il souriait car la bête semblait
comprendre, elle frotta son museau sur le buste de l'homme. - Tu as faim peut-être ? Pourtant tu as là une herbe
appétissante.
Il ouvrit son sac, en extirpa une poche. Il élargit l'ouverture pour saisir un vieux morceau de pain qu'il tendit à l'animal. Ensuite il chercha une surface plane
et propre, étendit une toile fine et plastifiée et s'allongea en tête à tête avec le gris du ciel.
2 - Maman, je suis fatiguée, s'exclama une petite voix de fillette.
- Encore un petit effort Marianne. On va sûrement arriver quelque part, alors on téléphonera à Papy. Il viendra nous chercher. - Mais tu sais pas où on est! dit l'enfant avec agacement.
- Bon! On se repose dix minutes. J'ai encore des biscuits dans mon sac.
Toutes deux couchèrent leur bicyclette sur le talus qui avait été une heure plus tôt le siège de l'homme errant. Elle ouvrit un paquet de petits beurres et le donna
à la fillette. Elles grignotaient toutes deux en silence quand le hennissement du cheval dérangea leur repos.
- Oh! Qu'il est mignon! s'exclama l'enfant, tu crois que je peux le caresser?
Avant d'attendre la réponse de sa mère elle tendit la main vers l'encolure qui s'étirait vers elle. Elle gratta le col et de l'autre main frotta le nez. Le cheval
s'approcha plus près, cherchant de son museau le cou tendre. Elle recula un peu surprise, peut-être un peu effrayée. La mère observait la scène le visage attentif, le muscle tendu, prête à
intervenir s'il donnait quelque signe d'agressivité. Mais apparemment il ne voulait que tendresse. C'est alors que surgit derrière lui une longue silhouette masculine, la face barbue, l'oeil
clair et le sourire accueillant.
- Bonjour. Vous êtes peut-être du coin ? demanda-t-il. - Oui et non, répondit la femme. Etes-vous le propriétaire de ce tendre animal ?
- Absolument pas. Figurez-vous que je suis perdu. Je cherchais une maison pour passer la nuit et la seule présence que j'ai
trouvée est celle de ce cheval. Peut-être pourriez-vous m'aider ?
- Pas vraiment, répliqua la fillette, nous sommes perdues aussi. Ca fait des heures qu'on cherche une pancarte pour nous
dire où on est! - Incroyable! Nous voilà alors tous trois égarés! s'exclama l'homme. - Egarés, égarés, peut-être pas, dit la mère. Il suffit de retourner sur nos pas.
Il regardait l'enfant dont la moue signifiait nettement le peu de confiance qu'elle manifestait envers le propos de sa mère. Lui non plus n'était pas si sûr qu'un
demi-tour eût suffi. Il s'interrogea tout haut, habitué sans doute, à soliloquer dans ses promenades solitaires.
- Bizarre tout de même qu'elles se soient arrêtées justement là! -
Que dites-vous ? demanda la mère. - Excusez-moi, je pensais tout haut! Pourquoi vous
êtes-vous arrêtées justement ici? - J'étais fatiguée, ça faisait trop longtemps qu'on roulait, répondit Marianne.
- Moi aussi j'étais fatigué, juste à cet endroit! Et il fera bientôt nuit! -
Nous sommes parties tard, expliqua la mère. Il devait être trois heures trente, pas loin de quatre heures. Je ne me suis pas souvenue que la nuit tombait plus vite
désormais. Et d'ordinaire Marianne est une bonne pédaleuse. - Vous habitez loin
? - Aux Charmailles, c'est un petit village où on passe nos dimanches. C'est à vingt kilomètres, c'est ce que j'ai à mon
compteur. Et vous, que faites-vous ici ?
Il l'observait, elle avait bien la trentaine. Petite et musclée, elle avait l'air d'être une femme décidée et solide, peu encline à s'effrayer. Elle ne manquait pas
de charme, son visage présentait quelque irrégularité, plein de taches de rousseur, mais une bouche aux lèvres bien dessinées et de larges yeux verts le rendaient agréable et sympathique. Une
coupe au carré au niveau de l'oreille mettait en valeur l'ovale du menton et donnait plus de chair à des joues plutôt creuses.
- Je passe mes vacances ainsi, à marcher dans les campagnes. C'est ma façon à moi de prendre pied dans le monde rural. La
ville m'asphyxie! Et généralement je dors chez l'habitant. Ce n'est pas par économie, je gagne assez bien ma vie, c'est surtout pour rencontrer des gens. Des
gens comme vous. - Je m'appelle Béatrice et ma fille Marianne. Enchantée de rencontrer un de ces marcheurs! Je croyais
que ça n'existait que dans les pays exotiques. Il souriait, d'une belle denture étincelante entre les poils noirs de sa barbe. On ne pouvait lui donner d'âge.
Quelques rides pourtant ourlaient le coin de l'oeil. - J'ai pas mal baroudé! L'Inde, la Jordanie, le Sahara. Mais de
temps à autre j'aime assez rester avec mes compatriotes. Je m'appelle Jean-Yves. Le cheval hennit en gambadant loin
d'eux. Il disparut très loin au fond du champ. La fillette émit un soupir déçu. - Dommage ! Tu crois qu'il va revenir ? - Je ne sais pas, je ne l'avais pas revu depuis votre arrivée.
Il est venu m'accueillir et puis il est parti. - On fait demi-tour, soupira Béatrice. Tu es prête Marianne ? - Il va faire nuit d'ici une petite heure. Serez-vous rentrées chez vous?
s'inquiéta Jean-Yves. - Normalement oui! - Et
pas normalement? demanda la fillette, je sais qu'on est perdu! Tu sauras retrouver la route dans la nuit?
Béatrice baissa les yeux d'incertitude., évoqua son père qui penserait peut-être à un enlèvement et alerterait les secours, tout ce souci… Elle hésitait. Jean-Yves
lui proposa de s'installer avec lui. Il avait une couverture de survie, quelques vivres, le dessus d'une toile de tente avec ses piquets. Il suffisait de tout préparer avant l'obscurité, car sa
lampe de poche n'avait plus de pile.
- Dis oui, maman. Pour une fois qu'on dort dehors!
Elle le remercia pour cette aimable invitation et accepta comme soulagée de cette proposition. La fillette heureuse cria: "C'est l'aventure!", "c'est
l'aventure!"...
3 Sous la toile improvisée, la fillette dormait recouverte d'une fine couverture de survie. A ses côtés,
Béatrice cherchait une position confortable. Jean-Yves, les mains sous la tête, le corps détendu murmura: - Vous avez
froid ? - Non, pas vraiment, le sol est dur. Ca n'a pas l'air de gêner Marianne. Elle s'est endormie très vite. Vous n'avez pas sommeil ?
Il ne répondit pas. Absorbé par la pensée de l'étrange situation. Voilà trois êtres perdus dans un lieu inconnu. Seul un cheval par intermittence occupait les
lieux. Pas un seul moteur n'avait dérangé leur solitude. Ils semblaient enfermés dans une prison naturelle. Le cheval n'avait plus donné signe de vie. Où était-il passé? Quel havre avait-il
atteint pour les oublier ainsi? Et cette route qui gondolait à l'infini ? Même dans le désert il n'avait jamais ressenti une telle impression d'isolement. Ce paysage n'avait pas d'issue. Il était
clos, sans début, ni fin. Une enclave de nulle part. Demain, avec le jour, ils trouveraient sans doute la clé. Tous les trois s'étaient laissés guidés par le tracé de la départementale, ils
n'avaient vu aucune pancarte, aucune borne kilométrique. Il avait marché, elles avaient pédalé, occupé chacun à faire encore un pas, à donner encore un tour de roue... Mais pourquoi trouvait-il
cela si étrange. Il ne ressentait pas de peur, elles non plus n'avaient pas peur, Marianne avait beaucoup ri pendant le frugal repas, ils l’avaient laissé dévorer la petite boîte de germon, et
son sommeil était lourd d'une saine fatigue. Mais quelque chose de particulier l'étreignait, un tiraillement cérébral, un malaise diffus : il ne maîtrisait pas la situation, voilà ce qui
l'agaçait. Il avait toujours su exactement où il était et tout à l'heure en consultant sa carte il n'avait pas trouvé cette route. De plus sa boussole donnait des indications fantaisistes,
l'aiguille virevoltait à droite à gauche, indécise. Elle était sans doute cassée. Il s'en persuadait. Pourtant la veille, elle fonctionnait très bien, et ce matin encore quand il avait décidé de
bifurquer à l'est, elle n'avait manifesté aucun signe d'usure. Béatrice interrompit ses pensées.
- Que faites-vous dans la vie ? - Je cherche,
répondit-il distraitement. - Vous cherchez ! Vous cherchez quoi ? -
Tout! Le sens de tout ça! Pourquoi on est là cette nuit à discuter alors qu'on ne se connaissait pas ce matin.
Il se tourna vers elle, appuya la tête sur sa main. La nuit n'était pas complètement noire. Il ne distinguait ni ses yeux, ni son visage, mais la silhouette était
nettement découpée.
- Excusez-moi, dit-il, je vous réponds un peu à côté. C'est vrai que je cherche. Je cherche des informations sur
l'histoire géologique de la Terre. Je travaille essentiellement sur des carottes glaciaires et avec mon équipe on élabore des théories. - C'est passionnant! - Si on veut. On se sent parfois bien seul devant l'étendue de son ignorance. On a
l’impression d’être un peu icarien. - Que voulez-vous dire ?
- Que la vérité nous brûle souvent les ailes comme Icare, qu’on y croit et puis, patatras ! On s’effondre. Que les sciences
sont encore dans les langes. Qu'on sait encore trop peu de choses. Que devant nous tout reste à faire. Que je ne sais pas si c'est bien utile! Mes réponses vous conviennent ?
- Imparfaitement. Vous avez l'air bien compliqué! - Déformation professionnelle! A force de toujours vouloir tout expliquer, on ne sait plus rien alors on se repose des questions sur le sens de tout ça. On manque parfois de nez,
on fait des erreurs, et aussi que le progrès n’a pas apporté du bonheur. Et vous, que faites-vous?
- C'est plus prosaïque. Je tente d'aider des gens qui sont en difficulté. Je suis
assistante sociale.
- C'est plus prosaïque mais encore plus complexe!
Ils laissa tomber sa tête sur son bras et ferma les yeux, non par fatigue, mais pour entendre la nuit. Au loin, une chouette répondait à une compagne. D'autres
nocturnes criaient, il ne les identifia pas. Rien d'inquiétant. Une campagne, la nuit, normale. Sauf, et il s'en rendait compte maintenant, qu'aucun ronflement de voiture ne les atteignait.
C'était rare, c'était exceptionnel, sinon lorsqu'il dormait en refuge, sur des hauteurs inaccessibles à tout véhicule. Il se leva pour regarder le ciel. Sans doute apercevrait-il quelques
clignotants d'avion? Mais il était couvert, deux ou trois étoiles scintillaient pauvrement à travers le voile, la lune, fin croissant, n'osait pas briller non plus. Il se recoucha. Béatrice demanda la voix déjà endormie:
- Avez-vous entendu quelque chose ? - Non mais
je trouve ce silence anormal!
Il se reprocha aussitôt ses paroles. Il allait l'inquiéter inutilement. Autant qu'elle dorme. Il veillerait.
- Quel silence ? Vous n'entendez pas les hibous ? - Si, bien sûr! Je suis fatigué, je vais essayer de dormir. Vous aussi, dormez.
Elle se tourna et se roula sur elle-même. Jean-Yves observa la silhouette enroulée près de lui. Elle lui plaisait bien et il ne se reconnaissait pas de rester avec
elle comme un vieux copain des jours anciens. En temps habituels il aurait déployé tout son charme pour lui tenir chaud. Il comprit soudain qu'il était inhabité. Vide de désir, vide de
sensations, vide de sentiments. Vide de vie. Etait-ce cela la mort: avoir l'impression d'exister et ne plus rien éprouver? Etait-il mort? Vraiment? Et elles? Etaient-elles mortes aussi, au même
moment? Et où? Et quand? Non, il délirait encore, il se laissait porter par la brume opaque qui occupait cet espace particulier. Quelle magie se dégageait de ce lieu? Quelle magie opérait sur eux
pour les empêcher de s'orienter? Cet arrêt obligatoire, suspendu dans le temps, avait-il un sens?
Et brusquement il s'endormit comme assommé par des questions trop grandes pour lui. 4 - Alors, c'est décidé, vous faites demi-tour? - Oui, c'est plus
raisonnable répondit Béatrice. Et vous? Etes-vous sûr de continuer par là ? - Oui, je poursuis vers l'est, ou ce que je
crois être l'est! Marianne embrassa Jean-Yves sur les deux joues. Béatrice s'approcha de lui et lui tendit la main en le remerciant. - Bonne route, et passez nous voir. Vous avez notre adresse. - Promis, à bientôt. Ils se saluèrent d'un dernier geste large et se tournèrent le dos.
5
Seize heures cinq. Jean-Yves reconnut le décor. Seize heures cinq, exactement comme hier. Il s'assit sur le talus. Exactement comme hier. Il savait qu'elles
arriveraient, toutes les deux, épuisées. Exactement comme hier. Le ciel avait la transparence grise, le ciel avait la liberté pour lui, le ciel se moquait assurément de ce bout de terre coincé
sur lequel il venait de s'écrouler, abattu. Le cheval vint, hennissant. Exactement comme hier.
- Où avais-tu disparu?
Aucune réponse. Pourtant, Jean-Yves aurait parié qu'il lui parlerait. Il venait d'atteindre la certitude qu'il avait, à un moment donné, franchi une ligne invisible
qui l'avait conduit dans une autre dimension.
- Je n'ai plus de pain à te donner. Et moi je meurs de faim. J'ai ramassé des châtaignes mais il faut les faire
cuire.
Il décida de préparer leur arrivée. Il entassa autour de quelques pierres des brindilles et du petit bois pas très sec. Il rapporta des branches et avec son briquet
alluma un feu qui prit dans l'instant. Il s'étonna encore, comme s'il fallait s'étonner, que malgré l'humidité le bois s'enflammât si vite.
Elles arrivèrent à pied, poussant les bicyclettes, pleurant. Elles arrivaient en sens inverse de leur départ. Tout comme
lui, elles avaient bouclé un parcours. - Vous êtes là ? A vrai dire je m'y attendais, dit Béatrice. - Ne pleure pas Marianne. Nous allons manger des châtaignes grillées, car je suppose que tu pleures de faim, demanda Jean-Yves.
- Oui, dit-elle d'une voix presque inaudible.
- Je ne comprends pas, dit Béatrice d'une voix égale presque atone, pourquoi ne nous sommes-nous pas croisés ? Et nous n’avons
vu personne. Juste un lapin, et une hermine perchée sur un caillou et qui avait l’air de se moquer de nous.
- Mystère! Moi non plus je ne comprends pas. Mais je vous attendais. J'avais cette certitude que vous alliez
arriver. - J’ai peur, c’est comme l'apolytpique, ajouta l’enfant. -
C’est quoi ? demanda Jean-Yves. - Je crois qu’elle veut dire « apocalyptique ».
Le cheval revint. Il tendit le cou à Marianne ravie de le revoir. Elle le caressa, s'accrocha farouchement à son col. Et Jean-Yves lui ordonna:
- Ne le lâche pas! Surtout tiens-le bien, qu'il ne parte pas. Il s'approcha du
cheval à son tour et le caressa, frottant sa barbe contre le nez. Béatrice aussi vint caresser l'animal. Comme si lui seul pouvait exorciser le sortilège.
- Ne le quittons pas des yeux. Il va bientôt partir, nous devons nous tenir prêts à le suivre. Aussi vite que possible.
- Et les vélos ? - Prenez le vôtre, je prends
celui de Marianne. Passons-les sous les barbelés. Vite.
Il cala son sac sur les épaules, souleva la roue avant de la petite bicyclette. Béatrice était prête aussi. Marianne lâcha le col du cheval. Il hennit, et partit
sur la gauche, au petit trop. La fillette courait, derrière elle le couple à large foulée avançait. Le cheval s'arrêta, se retourna et patienta quelques secondes. Quand Marianne l'eut rejoint, il
trotta à nouveau.
- On dirait qu'il nous attend, constata Béatrice. - Où nous emmène-t-il ? Béatrice regarda son compagnon et découvrit sur ses traits fatigués la même angoisse. Dans le champ, les silhouettes rétrécissaient à vive allure, puis disparurent. Sur la petite route départementale, un moteur de
tracteur bourdonnait.
Voilà, Rom la photo à laquelle tu pensais.
Bises
Bisous Liloou.