Je veux dire que je n’existe plus dans cette tenue costard trois pièces cravate que je suis obligé de mettre pour aller bosser.
J’ai demandé ma mutation parce que les collègues … ils ne savent rien, ils ne savent pas. Alors restez discrets là-dessus. C’est juste entre nous. Je vais partir dans un autre lieu, une autre banque où ils ne me connaissent pas. Il vaut mieux pour eux surtout ; ça leur ferait bizarre, après toutes ces années à m’appeler Tino, de m’appeler Tina… J’en ai déjà suffisamment bavé là-dessus. Terrible l’administration ! La justice et tout le tintouin. Ils n’aiment pas qu’on change à ce point.
Mais moi je sais bien que je m’appelle Tina depuis longtemps, c’était une erreur de naissance, voilà tout. Ils ont cru que je n’étais pas ce que je suis à cause d’un morceau qui dépassait. Ça arrive, croyez-moi, ça arrive, tout le monde sait aujourd’hui que ça arrive. Alors j’ai poussé maladroitement, avec ce truc bizarre entre les cuisses. Et comme à l’adolescence les seins pointaient un peu, et la voix ne muait pas, j’ai eu droit au bazar médical de rigueur, les psychiatres et compagnie, enfin tout ce que j’ai dû subir pour rester le garçon qu’on avait désiré ; évidemment j’avais trois sœurs devant. Alors vous pensez bien qu’on n’avait pas envie de me voir devenir femme.
J’ai mis du temps à comprendre. Mais j’ai compris. Je ne suis pas idiot à ce point. Enfin, je devrais dire idiote, mais l’habitude ! Je vais devoir m’entraîner sérieusement. Après l’opération j’ai deux bons mois devant moi.
Dès que je sors de l’hôpital, c’est la fête, je vous jure, c’est la méga fête. J’ai déjà acheté une robe noire. Ben oui, pour le deuil, il faut bien que je l’enterre ma vie de garçon. Une belle robe longue, seyante à merveille. Je l’essaye ? Vous voulez la voir ? Bon, deux minutes, je la passe…Ben, non ! pas devant vous quand même, j’ai de la pudeur…
Alors ??? Vous en pensez quoi ? Pas mal, hein ? Elle fait de l’effet, pas vrai ? Oui, je ne sais pas encore trop marcher avec, et puis les chaussures, ce n’est pas l’idéal… Mais je vais apprendre, Ne vous en faites pas. Et pour les cheveux ? Ah ! oui ! bien sûr, la coupe ne va pas avec la robe… Mais j’ai une belle perruque jusqu’à ce qu’ils poussent. Heureusement que je ne suis pas chauve ! Vous imaginez… Oui ? Mais il ne faut pas trop se moquer, on ne le fait pas exprès, enfin pas toujours parce qu’il y en a qui se les rasent… Qui se rasent quoi ? les cheveux évidemment… ne le faites pas exprès c’est vexant à la fin… ceux-là… les crânes rasés, je ne sais pas pourquoi mais ils me font peur.
Donc, je vous disais, grosse fête avec mes copines. Elles m'ont déjà offert un cadeau: un va-ni--ty case. On y range ses crèmes, son maquillage, toutes ces petites astuces qui améliorent l'ordinaire. Elles l'ont pris rouge! Pour me donner du coeur, c'est leur façon de me soutenir. Il est beau, n'est-ce pas? Il flashe un peu, mais c'est pour la "vanité", pour faire mousser l'égo de celle que je serai demain, enfin si tout va bien! .... Elles sont trop gentilles! J’ai toujours eu beaucoup de copines. Au début, elles me draguaient, j’étais plutôt mignon. Après, elles se confiaient parce que je les comprenais comme aucun mec ne pouvait les comprendre. Quand elles finissaient par vouloir m’épouser, j’avouais la supercherie, enfin, c’en n’était pas vraiment une, elles sont intuitives sur ces choses les femmes. C’est un peu ça qui m’a mis la puce à l’oreille si on peut dire. J’avais comme une sensibilité auditive. On se confiait volontiers à moi, surtout elles. Et incroyable comme je les comprenais. Les hommes ont une difficulté majeure, ils ne savent pas ce qui se passe dans la tête d’une femme, moi je savais. Sans effort, spontanément, enfin presque, ça dépend des cas.
J’ai bien essayé d’être un garçon, histoire de faire plaisir à mes parents, mais leurs jeux un peu brutaux, leurs fanfaronnades, leurs exploits sexuels, tout ça, je n’adhérais pas, et pour cause ! J’étais malingre, fragile, et souffreteux. Et souvent souffre-douleur. Alors je suis devenu guichetier. Protégé par la hauteur du guichet, je pouvais un peu respirer et puis… me venger… Je ne suis pas méchant mais certains, avouez-le, les emmerdeurs de première, les jamais contents, les bousculeurs dans les files d’attente… j’en profite un peu, ils attendent plus que les autres, ils apprennent la patience. Parfois ils râlent mais c’est moi qui ai le pouvoir, alors ils finissent par la fermer. Bien obligé ! Moi je reste toujours doux , ils ont beau gesticuler, ils ne m’impressionnent pas : le guichet est une barrière infranchissable, l’argent, voyez-vous, c’est un peu sacré… Brave guichet !
Comme je ne tournais pas très rond dans la tête avec cette histoire de garçon pas garçon, je me suis informé et j’ai vite su que je n’étais pas tout seul. J’ai consulté, mais avant de trouver un médecin compréhensif…pff ! le temps et l’énergie qu’il faut ! Mon dieu ! Ce n’était pas gagné ! Heureusement que les copines m’ont soutenu car j’aurais craqué depuis longtemps.
Ah ! oui ! il y a un truc sur lequel on m’a prévenu, la chirurgie fait des miracles, mais il ne faut pas exagérer, je ne pourrais jamais enfanter. Je m’en doutais
un peu. Ça m’a un peu tourneboulé au début, car j’aurais bien aimé… encore faudrait-il que je trouve quelqu’un qui voudrait bien de moi, parce qu’en femme, est-ce que j’aurais autant de
succès ? Aujourd’hui j’en attire certains… Vous devinez. Ce n’est pas mon penchant, vraiment pas. Et forcément ceux-là ne me regarderont plus…De toute façon la solitude je m’y suis habitué,
de ce côté, je n’aurai pas trop de changement. Et qui sait ? Certains ne sont pas trop difficiles. Bon, là, j’extrapole … mais quand on meurt demain, il faut bien se donner de
l’avenir.
Longue vie à elle. Puisse-t-elle trouver un peu de bonheur dans sa nouvelle identité...
Quelle trouvaille cette robe noire pour enterrer sa vie de garçon.
Un texte super touchant Polly.
Bises
Très très beau texte, ta tendresse pour les âmes cabossées se lit à chaque ligne.
bises nath
J'attendais juste de te lire...
Bien à toi
Une belle histoire, douloureuse mais bien écrite...bravo...bisous..;bonne soirée... Superbe sujet traité avec finesse et réalisme, j'étais Nina qui enfin voyait le "bout du tunnel", fini Nino enfin elle allait être simplment ELLE.
Quoi de plus simple que de vouloir être soi rien de plus et surtout rien de moins...
Comme toujours tu (me) touches juste...
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

La pièce continuera de tourner, en revanche, il ne reste à ce jour qu'une seule date connue de tournée. "Si tout va bien, je meurs demain" se jouera à L'Archange Théâtre - 36 rue Negresko - 13008 à Marseille, demain samedi 29 mars 2008 à 20h45. résa: 04 91 76 15 97.
Merci pour votre réponse rapide à mon message, à en juger l'heure à laquelle vous m'avez répondu, j'en déduis que vous êtes soit une couche tard, soit une lève tôt... très tôt même. Comme je ne sais pas dans quelle ville vous habitez, je ne sais pas si l'info de notre passage à Marseille vous sera d'une quelconque utilité. Pour plus d'info, n'hésitez pas à consulter notre site (provisoir) de la Compagnie. A bientôt.
Mais peut-être qu'un jour j'aurai ce plaisir là.
Lève-tôt! Je suis à l'heure d'été.
Et je m'en vais parcourir le site de la compagnie.
Merci encore de votre visite.
Et sait-on jamais... un jour une rencontre.