Elle avait vingt ans à peine et des cheveux bruns qui dansaient sur son dos. Elle avait vingt ans à peine et aimait. En
cette époque troublée, elle l’avait suivi jusqu’ici. Il était jeune, beau, bien cintré dans son uniforme vert de gris. Dans ses bras, elle paraissait comme un moineau, petite, mince, les attaches
si fines qu’il avait peur de les briser.
Elle l’avait suivi, servait dans un café du coin les repas de midi et l’attendait le soir dans ce petit meublé qu’ils s’étaient trouvé.
Elle avait vingt ans, le vert de ses prunelles pétillait de bonheur. Ils voulaient se marier, mais l’administration allemande avait d’autres soucis,
les blindés franco-américains remontaient de Provence, il fallait déguerpir.
Elle le serra contre elle une dernière fois, son petit corps fragile se détacha, douloureux. Il rejoignit le wagon de son régiment. Seule sur ce
banc de quai, les yeux mouillés, elle ne les vit pas arriver : deux molosses noirs, le béret agressif, l’arme au poing, un brassard FFI enserrant leur bras. Ils se saisirent d’elle et
l’embarquèrent sans ménagement. Elle se retrouva dans le noir d’une cellule improvisée. Elle ne pleura pas, trop figée par sa peur.
Un bruit de pas, des voix, le cri d’une femme que l’on jette près d’elle, la serrure que l’on referme et une crinière rousse en colère qui incendie
l’espace.
Elle se cala dans l’encoignure, écoutant les propos injurieux et grossiers de sa compagne d’infortune. Celle-ci ne l’ayant pas encore aperçue, elle pouvait observer
la jambe fine sur les talons aiguilles, le décolleté généreux du corsage et la taille si serrée dans la grosse ceinture qu’elle se demanda comment cette fille avait encore de l’air pour hurler.
Elle cessa soudain de cogner la lourde porte et découvrit le visage terrifié du petit corps recroquevillé sur la paillasse.
- Ben, j’suis pas seule on dirait. T’es là depuis longtemps ?
Incapable de prononcer un mot, elle se tassa un peu plus. La Rousse partit d’un grand éclat de rire.
- T’en fais pas ma minette, je vais pas te manger. D’abord on est dans la même galère, alors on ferait mieux de se présenter, c’est plus courtois pas vrai ?
Elle s’approcha d’elle, la main tendue.
- J’ m’appelle Colette, et toi ?
- Clara, répondit-elle d’une voix presque inaudible.
- Pas possible ? Tu t’appelles vraiment Clara ?
Elle hocha la tête.
- Parce que moi Colette c’est mon nom de… enfin pas mon vrai nom si tu vois ce que je veux dire.
Clara fit signe que non.
- C’est mon nom de métier.
- Tu es chanteuse ?
- Ben dis donc mon poussin, t’en as mis du temps pour faire une phrase. Faut pas être effrayée comme ça. Ils nous relâcheront bientôt.
- Que vont-ils nous faire ?
- Pourquoi t’es là toi ?
- Je ne sais pas. Et toi ?
- Je fricotais avec les boches. Mais c’est mon métier ma cocotte. Allemands, Français, Italiens…
on s’en fout un peu sur mon trottoir.
Clara la regarda avec surprise, elle n’avait jamais fréquenté ce genre de dames et se trouvait un peu dépourvue. Pourtant elle se
détendait parce que cette fausse Colette la maternait bien qu’elle ne fût pas plus âgée qu’elle. Ainsi apprit-elle qu’elle se prénommait comme elle. Elles se trouvèrent encore des points communs,
la manière de faire cuire les pâtes, des chansons qu’elles aimaient, des préférences, des répulsions, les parfums de leur enfance.
Un cliquetis de serrure, des képis apparaissent. Six.
Elles sortirent au grand jour, devant un foule hurlante.
Clara frissonnait malgré la chaleur, elle regardait ces yeux haineux qui la laminaient toute entière, qui salissaient son cœur, son corps. Colette la serra
contre elle, et elles avancèrent à pas incertains là où les conduisaient les gendarmes. Ils les protégeaient de leur mieux, repoussant de leurs bras cette hargne violente. Des femmes
brandissaient des poings vengeurs, des hommes crachaient sur leur passage. Une plateforme était dressée sur la place de l’hôtel de ville, on les fit monter. Deux chaises les attendaient, on les
attacha. Clara était livide, elle entendait à moitié les propos de Colette, mi-rageuse, mi-moqueuse, mais elle savait bien qu’elle était tout aussi effondrée. Quand les ciseaux firent tomber sa
longue chevelure brune, les hurlements de joie des enfants, des femmes, des vieillards, de tout ce peuple de France qu’on croyait grand, la torturèrent bien plus que la perte de ses boucles. Elle
se redressa dignement quand la tondeuse attaqua le crâne. Colette à ses côtés se taisait maintenant, des larmes coulaient sur son visage fardé. Les gens criaient leur victoire mais dans son petit
cœur de moineau, elle se souvint de Franz, son beau regard d’amour, ses tendres caresses et ses baisers ardents. Sur cet échafaud de bois plus rien ne l’atteignait. Dans ses prunelles vertes
s’agitaient déjà les forêts de Bavière.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

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