
- Et puis merde !
A peine murmurés, ces mots la libèrent de ses tentatives d’endormissement. Elle repousse tout des bras, puis des pieds et émerge de la couche, s’étirant en bâillant largement. Elle redresse la bretelle de sa nuisette, passe ses mains dans ses cheveux et les attache avec une barrette prise sur le chevet. Elle appuie sur le bouton alarme du réveil et d’un pas peu assuré quitte sa chambre traînant derrière elle un peignoir en satin bariolé.
Le nez collé à la fenêtre, elle est assise de travers sur le siège du TGV. Le paysage matinal défile, des ombres d’arbres se dessinent, et sur le reflet de la vitre l’image de son visage s’insère en filigrane sur ce décor mouvant. Ses yeux absents lui donnent l’air de quelqu’un qui porte un gros chagrin. Elle se redresse, observant à la dérobée ses voisins, puis fouillant dans un grand cabas posé à ses pieds, elle extirpe un ordinateur portable qu’elle installe sur la tablette et allume. Derrière les vitres du train, les immenses champs céréaliers défilent à toute allure sous un soleil qui évapore les brumes.
A l’écran s’affiche un texte sur lequel elle se concentre, corrigeant de temps à autre un mot, une virgule. Quelques minutes plus tard, elle y prend un évident plaisir car un sourire éclaire ses yeux pervenche et creuse les fossettes dans les joues lisses et roses. Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté. Ses traits ne sont pas réguliers et son front trop large contraste avec un menton pointu. Cependant l’ensemble forme un tout équilibré qui ne manque pas de fraîcheur, d’autant plus que la chevelure dense et bouclée apporte une touche lumineuse qui attire les regards.
Elle se cale sur le siège de velours et tente de se reposer. Elle en est empêchée par les conversations bruyantes et l’agitation ambiante. Elle plonge à nouveau la main dans son grand sac noir, et sort un manuscrit au titre peu racoleur : « Mordants regrets ». Un pli à l’orée des narines peut témoigner quelque agacement de sa part, pourtant ses doigts longs glissent avec douceur sur les lettres du nom de l’auteur : Antoine Charmand.
Son voisin de droite, un homme aux joues rubicondes se penche vers elle indiscret
- Avec un tel nom comment comprendre un tel titre ! dit-il d’une voix pincée qui voudrait se donner le charme d’un snobisme de bon aloi.
Elle se tourne vers lui, un peu tendue, peu disposée à se lier.
- On se demande ! répond-elle avec une pointe d’ironie qu’il ne semble pas percevoir.
- L’avez-vous lu ?
- Des tas de fois.
- Et alors ?
- Je me demande toujours, réplique-t-elle d’un ton sec et pour clore cette conversation, elle plonge le nez dans les feuilles noircies, au milieu du manuscrit qui est fortement marqué d’avoir été ouvert bien des fois sur ce passage. Mais son voisin insiste.
- Etes-vous lectrice ? Pour quel éditeur ?
Elle se tasse au fond du fauteuil et sur un signe négatif de la tête ne s’occupe plus de personne.
Elle lit.
Les pages ont cessé d’être tournées, le regard se fixe et dans les prunelles bleues de la colère se devine.
Une très jeune fille est assise, les bras sagement croisés sur le bureau, elle regarde avec admiration le jeune professeur qui distribue les copies. Il a l’élégance sobre, la voix suave et une présence qui se palpe dans l’attention que les élèves lui portent. Sa voisine lui donne un coup de coude et murmure :
- Qu’il est beau !
Elle acquiesce de sa tignasse blonde et indisciplinée, bouche bée. Elle ne réagit pas quand il prononce son nom.
- Théa Pélissieux, je ne te félicite pas.
Elle sursaute, tout à coup concernée par la tension de la classe et la silhouette qui s’avance vers elle. Il lui tend une copie ciselée au stylo rouge. Un 5 sur 20 empourpre le visage enfantin dont les yeux s’écarquillent.
- Tu diras à ta maman... ou ton papa, que le style ampoulé ne convient pas au sujet donné.
Théa fièrement, dans le silence épais des autres, et d’une petite voix à l’accent désespéré répond qu’elle n’y manquera pas.
Le jeune homme ajoute qu’il ne donnera plus de rédaction à la maison.
- Je veux bien que vous soyez aidés, que vos parents corrigent votre orthographe, qu’ils vous donnent même des idées, ça m’est égal ! Mais je ne veux pas passer l’année à corriger les copies des mamans !
Il s’éloigne de Théa qui s’efforce de rester digne alors qu’au bord des paupières scintille une larme.
Dans le train, les passagers se bousculent pour récupérer leurs valises. La jeune femme range le manuscrit, l’ordinateur, saisit à son tour son bagage et, comme les autres, avance vers les portes, patiemment.
Quelques minutes plus tard, elle sort de l’agence de location Hertz. Sa démarche est assurée, elle est plutôt grande, à la mise impeccable, un peu trop engoncée peut-être dans un tailleur d’été pastel qui marque des rondeurs généreuses.
La petite 106 blanche atteint un bourg de montagne. Les maisons grisâtres s’alignent jusqu’à une belle bâtisse rénovée qui contraste avec l’ambiance morose de l’ensemble. Des drapeaux tricolores signalent l’hôtel de ville. Elle poursuit la courbe de la rue qui devient une avenue plus encombrée, plus animée. La jeune femme au volant est crispée, elle cherche son chemin et roule trop lentement, ce qui agace certains automobilistes qui klaxonnent derrière elle.
Enfin, elle se gare en épi devant un bâtiment austère sur le fronton duquel est inscrit « lycée polyvalent ». Ses longues jambes s’extirpent les premières du véhicule. Sur la dalle d’un long couloir extérieur qui longe des salles de classe ses talons claquent. Ce bruit mat semble inhabituel en ce lieu, car des visages apparaissent aux fenêtres ouvertes, des adolescents enfiévrés élaborent des scénarii chuchotés qui font glousser des filles. Elle frappe à la porte de la conciergerie.
- Pouvez-vous prévenir Monsieur Charmand que la personne des éditions « De tous temps » est arrivée, demande-t-elle à un gros monsieur essoufflé qui la dévisage sans gêne. Elle soutient le regard concupiscent avec une hauteur telle que l’homme finit par reculer et s’exécuter.
- Il sera là dans un petit quart d’heure. Allez l’attendre devant la grille... Moi, les affaires personnelles des profs, j’en ai rien à faire, mais qu’ils les traitent hors du lycée, ajoute-il d’une voix nasillarde et satisfaite.
Elle se dirige vers un jardin et avise un banc près d’un kiosque à musique. De jeunes gens s’esclaffent un peu plus loin, une maman pousse une voiture d’enfants où de gros jumeaux s’ébrouent. Elle observe tout ce monde provincial avec une petite moue méprisante. Elle soupire d’exaspération lorsqu’un vieil homme s’assoit sur le même banc. Se levant pour échapper à une proximité qu’elle ne semble pas désirer, elle aperçoit un homme d’une quarantaine d’années qui tourne la tête à droite à gauche, à la porte du lycée. Elle s’approche. Il la voit et s’avance.
- Monsieur Charmand ?
Elle le fixe, sans ciller, sur la réserve. Elle serre la main tendue, sans sourire, pendant qu’il l’accueille avec chaleur.
- Je ne m’attendais pas à une si jeune personne, je suis agréablement surpris.
Elle reste glaciale, un petit pli de contrariété creuse le visage hâlé d’Antoine Charmand.
- Nous pourrions peut-être nous installer quelque part, suggère-t-elle.
- Oui. Bien sûr, je suis désolé d’être aussi discourtois. Où êtes-vous garée ?
- Ici même.
- C’est parfait. Je vais à l’école juste en face récupérer ma fille, et je vous conduis chez moi.
- Vous vous dérangez pour refuser mon manuscrit ? Une lettre aurait suffi vous savez.
Antoine reste d’une apparence calme, indifférente face à la jeune femme confortablement installée dans de profonds coussins. Une petite fille entre dans le salon. Elle est toute blonde, les cheveux courts, le visage rond. Impérative elle interpelle son père.
- T’as bientôt fini ! J’ai ma poésie à réciter !
- Deux minutes ma Puce.
Elle vient se caler près de lui et observe la jeune femme en fronçant son petit nez mutin. Cette dernière se lève.
- Ce n’est pas un refus que je viens vous donner. Vous ne m’avez pas comprise. Votre roman a retenu toute notre attention. Je suis là pour vous aider à l’améliorer.
Se levant à son tour, il la raccompagne à la porte sans mot dire. Le silence est accablant, la jeune femme pour la première fois paraît embarrassée. La petite fille soupire, impatiente, enroulant et déroulant un élastique sur son doigt. Dès qu’elle peut, elle vise le dos de l’intruse, mais sous le regard sévère de son père ne lance pas le projectile.
- Je regrette Madame Becker, mais je ne vois pas comment on peut interférer dans l’écriture de quelqu’un.
- Je regrette aussi. Croyez-moi il ne s’agit pas d’interférer, seulement quelques détails que vous pourriez retravailler.
Il ne répond pas. Elle se glisse à l’extérieur et ajoute avant qu’il ne ferme la porte.
- Je suis là jusqu’à lundi. Tenez ma carte.
Il s’en empare et négligemment la met dans la poche de sa chemise. Immobile sur le seuil il l’observe qui s’éloigne. Elle a retrouvé son aplomb mais les hauts talons sur les pavés irréguliers ne lui donnent guère d’élégance. Elle avance prudemment, le dos très droit, son large cabas sous le bras. Antoine sourit de sa maladresse jusqu’à ce que l’enfant lui tire le bras.
- Je l’aime pas celle-là.
Dans la chambre d’hôtel, sur l’écran de l’ordinateur portable une femme âgée, les écouteurs sur les oreilles invective son interlocutrice. Elle a un visage un peu sec et long, mais malgré l’heure matinale, elle est déjà coiffée, bijoutée, maquillée.
- Mamy, s’il te plaît ! Laisse-moi parler ! Tu m’interromps tou...
- Tu n’es pas dégourdie ! Et s’il n’appelle pas ton oiseau !
- ce n’est pas MON oiseau, soupire la jeune femme, encore ensommeillée.
- Comment vas-tu t’y prendre ? Tu n’as pas fait tous ces kilomètres pour te prélasser. Je ne te paie pas des vacances. Et pense à cette pauvre Paula ! Elle doit se retourner dans sa tombe !
- Mamy, tu es insupportable. Paula ne m’aurait jamais traitée comme tu le fais.
- Ah ! Parce qu’en plus je te traite mal ! On t’a élevée toutes les deux, et je t’aime autant qu’elle t’a aimée. Alors pas de chantage affectif.
- Mais c’est toi qui en fais avec Paula !
- Taratata ! N’essaie pas de dévier la conversation ! Comment tu vas faire s’il ne te contacte pas ? Quel est ton plan ?
La jeune femme se tait, elle sourit devant le visage ridé.
- Hé ! Je te parle ! Et comme je ne te vois pas, j’aimerais t’entendre.
- Je n’ai pas de plan. On verra...
- On verra qu’elle dit !
- Oui ! On verra !
Et la jeune femme enlève ses écouteurs et éteint l’ordinateur.
- Coupure stratégique, murmure-t-elle.
Elle pénètre dans la salle de bain et surprend son visage dans le miroir. Elle s’ébouriffe puis approche le nez sur le reflet, elle lisse le contour des yeux, la bouche, la joue. Elle joue cinq secondes à se composer une sévérité démentie par le sourcil rieur. Elle mord les lèvres, puis les laisse s’épanouir humides. Peu à peu l’intérêt qu’elle porte à son image s’estompe, elle attache ses cheveux et pendant qu’elle ôte son pyjama fouille la valise. Le lit devient très vite champ de bataille. Elle enfile un tee-shirt, un short et lace ses baskets.
Attablée, elle tartine de confiture du pain grillé. La serveuse s’approche avec un petit pot de lait.
- Savez-vous où je peux aller faire un footing ? demande-t-elle.
- Vous prenez le sentier juste derrière l’hôtel.
- Ce n’est pas trop raide ?
- Un peu au début, après c’est un sentier tout à l’ombre, et vous arrivez au Paradis.
- Paradis ! Quel programme !
La jeune serveuse sourit et ajoute :
- C’est un coin magnifique avec des bosquets tranquilles et un immense champ. Le coin des amoureux.
- Ah ! Le coin des amoureux ! Mais c’est parfait ça ! Le paradis et les amoureux. Je vais me régaler.
Elle court à petites foulées. Elle dose son effort, son rythme sûr et vif ne faiblit pas dans les côtes. Elle évite parfois une racine, une branche morte, un feuillage trop bas. Elle est légère, presque aérienne. Enfin, elle s’arrête, s’étire, prend avec sa main une jambe, la plie à l’arrière, fait de même avec l’autre et contemple heureuse le cirque de verdure qui s’étale devant elle. Très loin, les montagnes dentelées se cerclent de nuées roses. Elle bondit dans l’herbe haute, elle tournoie comme une enfant, chantant à tue-tête le refrain d’une chanson de Barbara. Elle se couche bras et jambes écartés au milieu du champ. Tout est calme et beau et l’herbe tendre frémit sous la brise légère du matin. Elle respire largement, gonflant poitrine et ventre lentement, aspirant l’air avec un délice qui apaise ses traits. Elle ferme les paupières et se laisse chauffer par un soleil qui l’inonde. Elle réajuste les écouteurs de son baladeur, s’assoit, ses lèvres chuchotent « ma plus belle histoire d’amour c’est vous... ». Et les yeux soudain s’attristent.
Théa Pélissieux rend sa copie, blanche. La sonnerie retentit, elle range sa trousse, son cahier de brouillon. Les élèves sortent.
- Attends-moi Mélanie, dit-elle.Mais Mélanie s’esquive avec les autres parce qu’une voix ferme vient de couper l’élan de l’adolescente.
- Théa, je veux te parler.
Théa se fige, on sent bien qu’elle voudrait fuir au regard qu’elle lance vers la sortie où le dernier de ses camarades vient de disparaître. Mais le ton autoritaire la retient.
- Approche-toi.
-Elle accroche aux épaules le cartable et s’avance vers le bureau du professeur, les yeux baissés, la mine contrite.
- Je te rends ta copie. Avec le zéro habituel.
Elle ne répond pas, prend la feuille et la triture entre ses mains.
- Théa, tu es la meilleure élève de la classe. Excellente en orthographe, en grammaire, en lecture. Pourquoi ne veux-tu pas faire les rédactions ?
Elle se tait, obstinée.
- J’ai peut-être été maladroit avec toi en début d’année... j’en suis profondément désolé.
Théa, les yeux toujours baissés, s’entête dans son silence. Le jeune professeur soupire d’exaspération.
- Je vais convoquer tes parents.
- Ils ne viendront pas, répond-elle, se redressant de toute sa fierté.
- Ah ! Bon ! Et puis-je savoir pourquoi ? s’exclame-t-il, irrité.
- Parce qu’ils sont morts.
Totalement désarmé le jeune homme tend vers elle un visage bouleversé. Maintenant c’est lui qui ne peut plus parler.
- Puis-je disposer ?
Il acquiesce de la tête puis la rappelle.
- Théa.
Elle se retourne vers lui, la lippe chagrine.
- Je suis désolé... j’avais oublié.
Elle hausse les épaules.
- Vous pouvez toujours convoquer mes grands-mères.
La jeune femme en sueur arrive sur la terrasse de l’hôtel. Elle reprend son souffle, s’étire, un bras après l’autre, une jambe après l’autre, et pratique quelques exercices d’assouplissement. Elle ne voit pas l’homme, qui derrière la vitre du bar l’observe. Elle s’approche de l’accueil et demande une bouteille d’eau fraîche, puis file dans les couloirs. C’est à ce moment-là qu’elle se retourne et le voit. Elle se dirige vers la table où il est assis et tend la main.
- Je vous attendais. Vous êtes vraiment très matinale, dit-il.
Elle s’assoit face à lui.
- Comment saviez-vous que je serais dans cet hôtel ?
- Pas très difficile, c’est le seul qui offre quelque confort...
-Vous permettez ?
Elle décapsule la bouteille d’eau et s’abreuve directement au goulot. Leurs regards ne se quittent pas.
- Vous avez changé d’avis, dit-elle.
- Non.
- On pourrait seulement en parler, le titre par exemple...
- Oui je sais, il est exécrable. Ce n’est pas pour ça que je suis là.
Autour d’eux des ombres se déplacent, mais comme enchaînés l’un à l’autre ils sont isolés du monde. N’importe qui les observerait palperait une vive tension comme si tournoyait au-dessus de leur tête une multitude d’idées noires. C’est lui qui le premier se détend, s’adosse au fauteuil de rotin et croise les jambes.
- Je peux vous poser une question, demande-t-il.
- Si je peux y répondre...
- Pourquoi êtes-vous venue ?
Les fossettes se creusent, le sourire s’esquisse, les yeux se rident.
- Vous avez des doutes sur mes intentions Monsieur Charmand ? Vous me prenez pour quelqu’un d’autre ?
- …
- Vous avez fait votre enquête ?
- Vous m’aviez laissé votre carte, j’ai téléphoné mais votre mobile était éteint. Donc, je me suis seulement renseigné, ajoute-t-il avec un agacement certain.
- Et vous me cherchiez pour quoi ? dit-elle avec un petit sourire mutin.
Le regard d’Antoine s’assombrit d’énervement, ils se toisent quelques secondes puis il choisit d’en rire. Cet éclat déstabilise la jeune femme qui recule dans son fauteuil et croise les mains sur son ventre, comme pour se retenir de ne pas faire d’esclandre.
- Ecoutez, vous n’êtes vraiment pas le genre de femme que j’apprécie. Celle qui s’immisce dans les affaires des autres... et en plus vous faites du jogging ! Je déteste le sport !
- Mais je ne vous drague pas Monsieur Charmand, réplique Norma glaciale. Vous vous trompez sur mes intentions. Complètement.
Elle se lève brusquement.
- Je vous ai vexée, on dirait.
- Je vous fais grâce de le croire, répond-elle en esquissant le mouvement de partir. Il la retient par le bras.
- J’ai relu cette nuit votre dernier roman, dit-il, asseyez-vous.
Elle se tend. Une vague plissure d’inquiétude barre le front large et blond qu’elle masque aussitôt, trop tard pour qu’il n’ait pas perçu la faille. Elle dégage son bras et se penche vers lui.
- Monsieur Charmand, je suis ici pour vous, pas pour moi. Parlons de votre travail, vous avez du talent. Alors ne le gâchez pas en orgueil mal placé. Je vous invite à dîner ce soir. Ça vous convient ?
Désarmé, il acquiesce avec dans les yeux comme une lueur d’admiration.
Elle atteint sa chambre, et claque la porte, derrière laquelle elle se cale.
- Quel crétin ! Mais quel crétin ! Pour qui se prend-il celui-là !
Elle dégage le lit parsemé de ses effets, pose tout dans la valise ouverte, en pagaille, et s’étend de tout son long. Elle serre les paupières et clos la bouche avec son poing. D’un mouvement de rage elle enfonce son visage dans le traversin. Quelques minutes plus tard, calmée, elle s’assoit, enlève la barrette qui tenait ses cheveux et les ébouriffe. Elle disparaît dans la salle de bain, l’eau jaillit de la douchette quand le téléphone sonne. Elle revient dans la chambre et décroche le combiné.
- Oui.
- ...
- Non, Mamy ! C’est pas vrai ! Mais c’est encore à 40 kilomètres. Tu vas faire comment pour venir ?
- ...
- Bravo pour les frais ! Un taxi !
- ...
- Tu pouvais t’abstenir, je dîne avec lui ce soir.
- ...
- Ecoute, tu restes à Paris. Rentre chez toi, je te promets...
- ...
- Pas question, j’ai des trucs à faire.
-...- J’ai compris, je serai à la gare, demain 10h. Je réserve. Ok Mamy.
Elle raccroche, un gros soupir d’accablement accompagne son geste. Elle s’effondre à nouveau sur son lit, abattue.
Elle marche sur les trottoirs encombrés par la sortie de l’école. Des mères irritées traînent leurs enfants. Elle trottine gaiement, les affres de sa matinée semblent avoir disparu. Elle s’affaire cinq minutes devant la vitrine d’une lingerie, puis se décide et pénètre dans la boutique. Un peu plus tard, un paquet sur le bras elle ouvre la porte de la librairie. Elle aspire cette odeur particulière de papier, et avance vers les rayonnages et à l’aide de sa main parcourt les titres et les noms d’auteur. Elle saisit un ouvrage sur le plan d’exposition, lit la quatrième de couverture, le repose. Elle contourne la table et se baisse, elle vient de repérer quelques recueils de poésie.
- Oh ! Génial ! Apollinaire dans les éditions de la renaissance.
Elle passe à la caisse et au moment où elle se dirige vers la sortie, un grand homme encore jeune s’exclame :
- Alors ça ! Norma ! Mais que fais-tu là ?
- Mince ! Eric !
Ils s’embrassent, joyeux de se retrouver.
- Je débarque chez des amis, en vacances ; justement je cherche un cadeau. Tu vas m’aider.
- C’est incroyable ! Tu as des amis ici ?
- Oh ! Tu sais bien j’en ai un peu partout.
- Viens on va prendre un verre, tu repasseras après.
- Non, je suis avec Lise, elle est chez le pâtissier. Oh ! Mais j’ai une idée. Tu es là jusqu’à quand ?
- Lundi.
- Alors viens avec nous.
- Non, ce soir j’ai un rencart d’enfer et demain je vais récupérer ma grand-mère.
- Ecoute, samedi soir, c’est la fête chez Laurence. Je t’invite.
- Mais quelle indélicatesse ! Vraiment. Je ne la connais pas ta Laurence.
- Elle sera comblée si je lui amène Norma Becker, elle adore tes livres. Justement, je vais prendre ton dernier, c’est un cadeau super !
Il se retourne vers la libraire qui n’avait pas perdu une miette de leur conversation malgré les sollicitations des clients. Elle s’adresse à Norma.
- J’avais l’impression de vous connaître, je comprends maintenant. Je vous ai vue à la télé il y a moins d’une quinzaine.
Eric paye le livre et se tourne vers Norma.
- Tu le dédicaces ?
Et c’est ainsi que, dans la petite librairie bondée, Norma est assaillie par un essaim de lecteurs qui veulent tous leur autographe
- Ouf ! s’exclame Norma en fermant la porte de sa chambre. Elle file vers la salle de bain, apparemment pressée. Quand elle réapparaît, les cheveux humides, les joues roses, emmitouflée dans le peignoir de l’hôtel, elle défait ses paquets, et sort d’une boîte un bustier blanc finement dentelé de vert clair.
Elle le met, admirant l’effet dévastateur dans le miroir. Elle choisit une petite robe courte et légère et s’habille. Elle trace sur les paupières une ligne bleue qui donne au regard plus de pétillance, imbibe ses lèvres d’un rose clair discret, puis ajuste de lourdes boucles aux lobes des oreilles. Elle sèche rapidement ses cheveux, bouffant leur masse, puis épingle une barrette brillante au côté gauche.
Norma s’admire devant la glace, elle s’amuse à quelques effets glamour, puis haussant les épaules, son regard se fait plus lointain.
- Ciel ! Que ça m’emmerde ! Mais tu l’auras ton histoire, Mamy.
Elle enfile ses chaussures à talons, passe une étole de soie sur l’épaule et descend.
Antoine Charmant l’attend. Quand il voit apparaître cette jeune femme pleine de vivacité, son visage est pendant quelques secondes comme ébloui. Pourtant, ses premiers mots ne sont guère amènes.
- Vous êtes resplendissante... mais vous n’auriez pas... hum ! Un pantalon tout simple, un chemisier... Hum ! Je sais pas quelque chose de plus... hum !... banal.
Elle le regarde avec insistance, tournant autour de lui, remarque la chemise noire, bien coupée, le pantalon gris au pli impeccable.
- Vous savez, je voulais vous emmener au bord du lac et vous aurez du mal avec vos talons et...
- Pas question, nous allons dans un hameau, au château d’Aspres.
- Mais c’est au moins à 50 kilomètres.
- Oui. Mais c’est moi qui décide. J’appelle un taxi.
- un taxi ? J’ai ma voiture.
- Comme vous voulez. Mais si vous conduisez...
- Je ne bois pas.
- Alors parfait.
Antoine fait quelquefois grincer les pneus dans les virages serrés, mais Norma ne prête guère attention à sa façon de conduire. Elle hoquette.
- Oh ! Je crois que j’ai trop bu !
- Je ne vous le fais pas dire ! Presque une bouteille de côte rôtie à vous toute seule.
- C’est un bon vin et on a bien mangé, vous ne trouvez pas ?
Il se tait concentré sur un virage en épingle plus délicat à prendre.
- Vous n’auriez pas un peu de musique, dit-elle en appuyant sur le bouton du lecteur de CD. Une aria s’élève, une voix gigantesque envahit l’habitacle. Norma hoquette à nouveau. Elle se cale sur le siège et retient sa respiration. Ses yeux se ferment à moitié.
- Vous aimez l’opéra ?
- Surtout Pavarotti dans Othello, dit-il, c’est le seul enregistrement qu’il ait fait, à Chicago.
- Ah ! Répond-elle, à Chicago.
Elle baille et s’excuse. Quelques secondes plus tard, elle fait une nouvelle tentative.
- Vous n’auriez pas autre chose ?
- Vous n’aimez pas ?
- Pas trop.
Il choisit une autre piste. La voix de Brassens surgit.
- Quel choc après Pataroti !
- Pavarotti. Vous n’aimez pas Brassens non plus ?
- Si, si... enfin... c’est surtout ma grand-mère qui l’adore. Oh ! Mais cette chanson...
- La Princesse et le croque-notes, je l’adore aussi.
- Quoi cette chanson ? Ou Brassens ?
- Les deux.
- Vous n’avez pas quelques chose de plus... dynamique. Je vais m’endormir.
- Non, je n’ai pas. Désolé.
Elle l’observe et hoquette à nouveau. Il éteint l’appareil et un silence gêné s’établit.
- Vous avez passé une bonne soirée ? demande-t-elle quelques minutes plus tard pour alléger l’atmosphère.
- Oui. Assez bonne. Vous avez été parfois un peu rude pour mon roman, mais j’ai apprécié vos critiques. Elles sont fondées. Et intelligentes.
- Merci pour le « intelligentes ».
- Intelligentes surtout quand elles sont bonnes.
- Je m’en doutais. Vous savez pour ma remarque... le point de vue de l’ado ?
- Je ne sais pas si je pourrais rédiger une lettre comme ça.
- Oh ! Je suis sûre que si ! Vous qui lisez tant de copies d’élèves.
La voiture s’arrête face à l’hôtel. Il sort du véhicule et ouvre galamment la portière à Norma.
- Je vous raccompagne.
- Je ne suis pas ivre à ce point.
- Dans ce cas... je vous rappelle bientôt.
- Oh ! Attendez... la jeune fille, tout ça, c’est autobiographique ?
- Non.
- Parce que... c’est dommage la fin... Ce professeur est trop timoré, il pourrait céder à la tentation.
- Sûrement pas.
- Comme vous voulez. A bientôt.
Et seule sous le réverbère de l’hôtel, elle reste immobile pendant que le véhicule s’éloigne, avec dans les yeux une tristesse infinie. Antoine regarde dans le rétroviseur la silhouette claire qui diminue peu à peu puis disparaît de son champ de vision.
Des coups sonores réveillent Norma. Elle surgit de ses rêves, toute chamboulée.
- Merde ! C’est quelle heure ?
- Norma ! Ouvre-moi, nom de nom !
- Mamy ? demande-t-elle d’une petite voix peu assurée.
- Norma ! Tu vas ouvrir !
Elle déverrouille la porte et la silhouette maigre de sa grand-mère surgit devant elle. Elle l’embrasse plutôt mal que bien, la vieille dame furieuse tente d’échapper à l’étreinte, Norma écrase un bâillement sous sa main molle et s’assoit sur le lit pendant que sa grand-mère ouvre les rideaux ; éblouie par la lumière vive, elle plisse les yeux.
- On peut compter sur toi ma fille ! J’ai appelé dix fois, le téléphone est coupé ?
- Non, je ne crois pas, répond-elle en regardant la prise.
- Eh bien ! Tu dormais pour 10 ! C’est quoi tout ce chantier ? Je me pose où ? Sur ta valise ? ...Oh ! C’est mignon ça, dit-elle en soulevant le bustier de dentelle. C’était pour lui ?
- Mais non !
- Tu l’as porté hier soir !
- Non, je l’ai essayé avant d’aller dîner, ment-elle... quelle histoire tu t’inventes encore ?
La grand-mère redresse la tête d’une petite moue qui en dit long sur la connaissance des choses de la vie.
- Et alors ?
- Mamy, tu ne veux pas aller déjeuner pendant que je me prépare.
- Déjeuner ? Toute seule ? ... On mange bien ici ?
- Ça va.- Oui, parce que ces bleds de montagne je n’ai pas trop confiance côté cuisine fine. C’est généralement très lourd : genre raclette, fondue, et autres tourtes de pays qui calent un mammouth.
- Non, ils ont fait des progrès depuis ta jeunesse. Tu me donnes un quart d’heure et je te rejoins.
- Oh ! La ! La ! Pas question ! Je te connais ! Ton quart d’heure va se transformer en heure.
Elle met la valise de Norma sur le lit et s’installe sur la seule chaise disponible. La jeune femme contrariée, prend quelques effets et s’enferme dans la salle de bain. La grand-mère, peu patiente, s’approche de la porte et questionne Norma.
- Je t’ai attendue à la gare ! Mazette !
- Je m’en veux, mais j’ai mal dormi...
- Bien sûr, tu te lèves à midi, et tu as mal dormi.
La porte s’ouvre sur le visage effaré de Norma.
- Tu as dit midi ?
- Moins dix. J’ai attendu une heure avant de me décider pour le taxi.
Norma se brosse les cheveux, elle a enfilé rapidement une chemisette et un pantalon.
- II est presque d’accord pour les modifications. Je crois qu’il va rédiger la lettre de la jeune fille.
- Ca veut dire quoi ce presque ? demande la grand-mère peu convaincue.
- Madame Becker, demande la réceptionniste en voyant arriver la vieille femme.
J’ai une enveloppe pour vous. Pour Norma Becker.
- C’est ma petite fille, je vais la lui remettre. De la part de qui ? ajoute-elle plus discrètement.
- De Monsieur Charmand. C’est lui qui l’a déposée tout à l’heure.
- Vous le connaissez ce monsieur Charmand ?
- Oh ! Mais tout le monde le connaît. Il est né ici. Alors pardi ! En plus c’est un excellent prof du lycée. Mais depuis qu’y-a eu ce malheur avec sa femme, il est plus le même.
- Un malheur ?
- Elle est partie avec son frère, vous vous rendez compte.
- Oh ! Si je me rends compte !
- Et il est courageux, il élève sa fille tout seul.
- En effet quel courage ! dit la grand-mère, et merci beaucoup, passez une bonne journée.
Elle s’éloigne rapidement, avec une vivacité qu’on n’attend pas d’une femme de son âge. Assise sur la terrasse ombragée, Norma regarde sa grand-mère avec tendresse.
- Tiens, une enveloppe pour toi.
Elle décachette soigneusement, prenant son temps. La vieille dame s’agite impatiente. Elle extirpe le manuscrit et immédiatement regarde la dernière page.
- 10 de plus.
- Il a dû travailler toute la nuit. Et tu crois qu’il a suivi tes conseils pour la lettre.
- Ah ! Ça ! Il faudra lire attentivement. Pour l’instant j’ai faim.
- Mais il a fait vite ! Incroyablement vite !
- Dis Mamy, on se paye le champagne ?
- Eh ! Pourquoi ?
- C’est ton anniversaire aujourd’hui. Tu crois que j’allais oublier. Alors 63 ans, ou il ne faut pas le dire.
Les yeux de la grand-mère s’emplissent de vague à l’âme.
- Je suis encore jeune pour être la grand-mère d’une vieille fille comme toi. Pas vrai ?
- Eh ! Ma mère est née tu n’étais qu’une adolescente.
- 17 ans ! Le foin que ça a fait !
- Allez Mamy, raconte encore.
- Mais dis-moi, tu n’es pas précoce toi ! 26 ans et pas d’enfant ! Ta mère avait 20 ans à ta naissance. Tu attends quoi ? Je me verrais bien arrière grand-mère.
Norma plongée dans le manuscrit n’entend pas le bruyant tapage que produisent les joueurs de bridge au fond de la salle. La grand-mère a su séduire son monde, et ça rit, ça crie, ça joue, ça triche aussi avec bonhomie. Elle est installée sous la lumière d’une applique, lovée dans un gros fauteuil de velours rouge. Alors que le chahut joyeux des joueurs s’intensifie, elle lâche sa lecture, cale la tête sur le dossier et ferme les yeux. Les larmes s’écoulent, elle ne tente pas de les essuyer. Recroquevillée, elle laisse un peu de place à sa peine.
Théa accourt chez sa grand-mère. Elle ferme la porte avec fracas. Et sur son lit d’enfant, encore plein de poupées, de peluches, de coussins, elle écrase ses pleurs. A la porte, une dame aux cheveux gris paraît. Elle s’approche et s’installe près d’elle, discrète. Elle attend que les sanglots s’apaisent et caresse doucement le dos de la jeune adolescente, puis quand elle sent que le corps est libéré de la pression du chagrin, elle fredonne doucement « les sabots d’Hélène ». Théa se redresse et s’abandonne dans le giron de sa grand-mère.
- Doux, doux, ma jolie. C’est quoi qui fait si mal ?
- Tu as eu 5 en rédaction.
- Oh ! répond-elle, surprise. Je suis si mauvaise que ça ?
- Il paraît que ton style est ampoulé !
- Ampoulé ! C’est qui ce petit malotru qui ose critiquer mon style ! Ampoulé ! Ça alors ! Je téléphone à Gaby, elle saura me dire franchement.
- Non, Grand-Ma. On parlera ce soir à Mamy. Je le déteste.
- Qui ?
- Ben l’enflure qui t’a mis 5.
- Tu parles de ton professeur ma jolie !
- Je le déteste et ne ferai pas une seule de ses rédactions !
Grand-Ma fronce le sourcil. Elle soupire mais ne dit rien. Elles sortent toutes deux de la chambre, Théa soutient sa grand-mère, elle ne paraît pas en très bonne forme.
- Ça te fait du chagrin aussi.
- Non ma chérie. C’est absolument insignifiant. Je n’aurais pas dû t’aider, voilà tout.
- C’est de ma faute, je voulais l’épater.
- C’est réussi ! À mes dépens !
- Oh ! Grand-Ma ! Je te vengerai.
- J’y compte bien. En attendant, aide-moi à m’installer.
Elle se laisse aller dans un fauteuil de relaxation, et Théa approche un pouf sur lequel elle lui pose les pieds. Elle lui donne ensuite sa revue et s’assoit près d’elle, prend dans son cartable un livre, un cahier, et sur la table de la salle à manger, surveillant sa grand-mère, elle se met au travail. La grand-mère somnole pendant que la jeune fille s’applique. Elle est concentrée, mais de temps à autre jette sur le corps vieilli un regard d’inquiétude. Théa écrit de plus en plus vite, comme pressée par un besoin impératif, elle ne voit plus rien que sa feuille qu’elle noircit d’encre bleue. Quand, enfin elle met le point final en poussant un profond soupir, elle se tourne vers Grand-Ma.
- Je peux te lire...
Elle ne finit pas sa phrase. Grand-Ma est un peu de travers, la bouche ouverte plongée dans un sommeil de plomb. Elle s’approche doucement pour ne pas la réveiller, remet sur l’accoudoir le bras pendant, caresse la main ridée, pose sur les doigts un baiser tendre. Grand-Ma sursaute légèrement, ouvre les yeux, et sourit à sa petite fille.
La salle est devenue plus silencieuse, les uns et les autres ont rejoint leur chambre, Madame Becker s’approche du fauteuil dans lequel Norma est assoupie. Elle est accompagnée d’une autre dame d’un certain âge. Elles observent un moment la jeune femme. La grand-mère se plaint de la dormeuse qui non seulement l’a oubliée ce matin mais qui ce soir ne s’occupe pas d’elle. Ingrate jeunesse. Puis elle souhaite le bonsoir et se penche sur Norma. Elle la secoue légèrement, puis comme aucune réaction ne vient, appuie énergiquement sur l’épaule. Norma se dresse brutalement.
- Elle les connaît par coeur.
Un peu surprise la grand-mère ne réagit pas. Norma qui sort d’un sommeil agité reconnaît celle qui lui fait face.
- Elle connaissait tout Brassens.
- De qui parles-tu ? De Paula ou de ma fille ?
- De Grand-Ma. Mais Maman aussi ? demande-t-elle avec une pointe d’étonnement sur le visage.
- Elles s’entendaient bien toutes les deux. Mais c’est vrai que Paula a connu ta mère au berceau. Mais pourquoi tu parles d’elles ?
- J’ai rêvé d’elle. Du 5 en rédaction... de ce jour-là, ajoute-elle en plissant son visage tristement.
Elles ne se regardent pas mais entre elles s’établit un silence d’une rare connivence. Elles affichent le même air lointain, le même deuil, la même misère zèbre les pupilles claires et si semblables. La grand-mère pose sa main sur le bras de Norma.
- Paula ne s’est jamais consolée de la perte de tes parents. Satané avion !
- Et toi ?
- J’ai lutté pour toi. Il fallait bien, Paula se laissait manger par le chagrin. Ça ne veut pas dire que je n’en avais pas.
Norma se lève pour mettre fin à l’entretien qui devient pesant car la grand-mère a les yeux qui se troublent.
- Je vais dormir. Je te raccompagne jusqu’à ta chambre.
Elles sont bras dessus, bras dessous dans le couloir. Arrivées devant la porte n° 12, Norma prend la clef dans les mains de sa grand-mère, et ouvre. Sur le seuil, avant qu’elle ne referme, Norma demande précipitamment si elle se souvient du titre de la chanson de Brassens avec le mot Princesse.
- La princesse et le croque-notes, répond Madame Becker, bonne nuit ma chérie.
Désormais seule, Norma se dirige vers sa chambre.
- Croque-notes. Vraiment ! dit-elle avec perplexité.
Elle court, elle a trouvé un autre sentier, très pentu, rocailleux qui serpente le long d’un dôme verdoyant. Les écouteurs dans les oreilles, elle chantonne de temps à autre quand elle peut souffler, dans les descentes ou les plats. Parfois, sa voix s’élève forte, libérée, elle lâche les notes sans souci d’être entendue, Dutronc a sa faveur aujourd’hui. Elle s’arrête de temps en temps et contemple la majesté du paysage, au loin, des lacs scintillent, et les cimes s’égaient sous le soleil levant. Elle atteint le large espace du Paradis, se roule dans l’herbe, et comme la dernière fois pratique une respiration ventrale qui l’apaise. Dans le large chemin qu’elle emprunte pour la descente, elle croise deux vététistes casqués, lunettés, soufflant fort. Le deuxième s’arrête à son niveau. Elle passe devant lui sans un mot.
- Hé ! Norma !
Elle se retourne et ralentit. Quand le cycliste enlève son casque, elle reconnaît la toison rousse de son ami.
- Hou ! Eric ! Tu fais du VTT maintenant ?
- J’essaie, dit-il en reprenant son souffle. Tu viens ce soir ?
- Pourquoi pas, répond-elle.
- Je viens te chercher à l’hôtel ?
Elle lui demande s’il se plaît dans le pays et Eric répond que c’est un coin formidable, été comme hiver, on a toujours quelque chose à faire. Elle ne semble pas partager son avis vu la moue dubitative qu’elle offre à Eric.
- On en reparle ce soir. Cours bien.
D’un geste aérien de la main, elle lui dit au revoir, et reprend sa vive foulée.
Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.
Et que vogue le blog.

Ouf ! Il y a dessous la suite...
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bisous Quichottine. Merci.