Mercredi 29 août 2007
 
 
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Antoine Charmand, accompagné de sa fille pénètre dans le hall de l’hôtel. Il cherche Mme Becker. La réceptionniste lui indique le restaurant, table 12. Il s’avance mais n’apercevant pas Norma s’en retourne quand une serveuse l’entraîne vers la table où la grand-mère est en train de déjeuner. 

- Excusez-moi, il doit y avoir une erreur, dit-il à la serveuse, je cherche Madame Becker.

- Et qui la cherche ? demande la grand-mère. 

- C’est Monsieur Charmand, dit la jeune employée. 

La grand-mère se lève, un bon sourire sur les lèvres. 

- Je suis Gabrielle Becker, la grand-mère de Norma. Venez, asseyez-vous, dit elle impérative. Les éditions « De tous temps » : c’est moi. 

Antoine obéit, sa fille s’accroche à lui, il la prend sur ses genoux. 

- Cette petite fille veut boire quelque chose ? 

Elle fait non de la tête, impressionnée par la personnalité exubérante de Gabrielle. 

- Elle a quel âge cette enfant ? 

- Neuf ans, répond-elle. 

- Et tu t’appelles ? 

- Théa. 

Sur le visage de la grand-mère s’agitent des sentiments contradictoires. Elle voudrait bien continuer à sourire, mais le sourire se crispe de colère. Elle se reprend cependant assez vite, faisant tournoyer son bracelet de perles, elle propose d’aller s’installer en terrasse avec un café. Ils sortent. 

- Oh ! Une piscine, dit l’enfant. Je peux me baigner ? 

- Je ne sais pas. Il faut demander, nous ne sommes pas clients. 

- Laissez faire, dit la grand-mère. 

Pendant que la petite fille enlève sa robe,  et découvre son joli petit maillot rose vif, un silence gêné s’installe que Gabrielle interrompt. 

- Elle n’a pas classe ce matin ? 

- Ici, c’est la semaine de 4 jours. On partait au lac. 

- De si bon matin ? 

- C’est le meilleur moment. La plage est vide, et l’eau étale. Elle adore se baigner. 

En effet, l’enfant ravie s’ébroue joyeusement dans la piscine, elle nage parfaitement et pirouette avec plaisir dans la fraîcheur du bassin. Gabrielle observe Antoine qui surveille l’enfant. Ils n’ont pas vu arriver Norma qui plonge prestement, et crawle lentement de bord à bord, indifférente aux jeux de la petite. 

- C’est Norma, dit Gabrielle. 

- Où ? 

- Dans l’eau avec votre fille. 

La jeune femme parle avec l’enfant, et lève les yeux vers la terrasse. Elle jaillit hors de l’eau, s’enroule dans une serviette et rejoint la table. Antoine se lève et lui approche une chaise. 

- Tu veux un café ? demande la grand-mère. 

- Non, plutôt un jus de fruit, je vais le chercher. 

- J’y vais, dit Gabrielle, je dois régler une petite affaire. 

Et elle les laisse face à face. Antoine ne quitte pas sa fille des yeux, Norma s’essuie le visage avec un coin du drap de bain. 

- J’ai commencé à relire, dit-elle. 

- Pardon ? 

- J’ai relu la moitié. C’est meilleur. Vous avez travaillé toute la nuit ? 

- Toute la nuit, oui, presque, je ne sais plus. C’est mieux ? 

- Oui. C’est bon. Je vais finir aujourd’hui, je peux vous voir demain ? 

La petite fille vient de sortir, Antoine se lève, se dirige vers elle avec une serviette et la frotte vigoureusement. Il exige qu’elle se change complètement. 

- Pas devant tout le monde ! boude-t-elle. 

- Va aux toilettes, je t’attends. 

Elle s’éclipse prestement, emportant son petit sac à dos. Antoine a les traits tirés. 

 - Asseyez-vous, vous avez l’air vanné. Des soucis ? 

Il regarde Norma comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle lui dit. 

- Je ne savais pas que votre grand-mère était là. C’est vraiment elle les Editions ? 

- Oui. Le pilier de la maison. 

- On se revoit demain ? 

- Vous passez du coq à l’âne. Je vous trouve bizarre, dit Norma. 

Antoine secoue la tête et la regarde avec un petit sourire perdu. 

- C’est possible. Je suis épuisé. Les fins d’année scolaires... et ce roman qui n’en finit pas. Je voudrais oublier tout ça. 

- Oublier quoi au juste ? 

Il la regarde de travers, son visage s’assombrit. 

- Je vous le répète, rien d’autobiographique. On se voit à quelle heure demain ? 

- Vers 15 heures. Ça vous va ?

 
 
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Norma recopie un passage du manuscrit sur son ordinateur portable. Elle tape rapidement, et ne regarde que rarement la page. Elle fronce les sourcils, et des gouttelettes de sueur perlent à son front. De temps à autre, elle lève le nez et regarde par la fenêtre ouverte sans vraiment apercevoir le paysage, car ses yeux sont pleins de brume, obsédés par on ne sait quelle histoire. Elle ébouriffe ses cheveux et reprend la saisie du texte. A d’autres moments, elle se lève, pénètre dans la salle de bain et passe son visage sous l’eau du robinet. Elle appelle la réception pour obtenir une bouteille d’eau fraîche et s’installe face à l’écran. La venue d’un jeune homme la perturbe à peine, il pose le plateau sur le chevet. Elle remercie d’un sourire et termine une phrase. Elle saisit la bouteille et à petites gorgées se désaltère. 

Elle continue sa frappe encore quelques instants puis s’arrête. Elle étire les bras, les mains croisées sur le devant, au-dessus de la tête, les soulève très haut et les écarte de chaque côté. Un bâillement, un autre et des larmes de fatigue humidifient le regard. Le dos se cale enfin sur le dossier de la chaise et elle relit.

   
 
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Théa vient de ranger ses affaires dans le cartable. Elle s’approche du bureau où le professeur note sur un grand cahier vert le contenu du cours et les exercices donnés. Juin vient d’installer ses premières chaleurs, la fin d’année est proche. 

- Je peux vous donner ça, dit Théa en tendant une liasse de copies. 

Il saisit le paquet et après avoir feuilleté plusieurs pages lève le nez, et ses yeux interrogent ceux de la jeune fille. Mais, comme à son habitude quand elle est face à lui, elle a les paupières mi-closes, intéressée seulement par le bout de ses souliers. 

- Tu me rends aujourd’hui toutes tes rédactions ? Que dois-je en faire ? 

Elle a un imperceptible mouvement d’épaules, et se tourne pour rejoindre la sortie. 

- Non, attends. 

Elle se fige, collée au sol mais ne répond pas. Le jeune enseignant se lève, se place face à elle bras croisés, observe avec compassion le visage encore plein d’enfance de Théa. Il serre les mains sur ses bras comme pour éviter qu’elles ne livrent le léger tremblement d’émotion. 

- Théa, peux-tu me dire pourquoi tu as mis si longtemps à les faire. 

Elle le regarde enfin, sans ciller. 

- Je les ai faites au fur et à mesure, dès que je rentrais à la maison. 

- Alors pourquoi ne me les as-tu pas remises ? 

- Impossible. J’ai promis à Grand-Ma de la venger. 

- Et tu crois que tu l’as vengée ainsi ? 

- Vous étiez tellement embêté par mes zéros! 

Et un petit sourire malin pince les lèvres roses. Il sourit aussi et reconnaît que son attitude l’avait vraiment désemparé. Il promet de les lire et de les lui rendre la semaine prochaine. 

- Il y en a une bonne douzaine, et tu sembles avoir beaucoup écrit. 

Théa le remercie, mais avant de sortir et de fermer la porte, elle ajoute : 

- La dernière est un sujet libre. C’est celle que je préfère.   

 
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Un frappement énergique sur la porte de la chambre de Norma la fait sursauter. 

- Oui, Mamy, entre, c’est ouvert. 

- Alors ma fille, tu as fini ? 

Elle opine du chef, se lève un peu brutalement, la chaise qui râcle la moquette se déséquilibre, vivement Norma la rattrape. 

- Il est quelle heure ? 

- Cnq heures, peut-être six… j’ai dormi comme une marmotte, l’air de la montagne sans doute, répond la grand-mère. 

- Je crois que je vais aller me baigner. Et toi que vas-tu faire ? 

- Prendre un thé avec toi. Et il faut qu’on parle… 

- Oh ! Mamy, ne prends pas ce ton sentencieux ! Tout va pour le mieux. Son roman est bon. 

- Oui, mais… 

- Il a inséré la lettre, telle quelle. Sans changer une virgule. 

- Ah !

- Je l’ai reprise, mot à mot… Je me défendais bien à 13 ans ! 

- Oh ! Ça oui ! Canaille ! 

Norma éclate de rire et après une moue d’hésitation la grand-mère sourit. 

- Et comment termine-t-il ? 

- Moins bien, il n’assume pas!

 
 
 
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Le jeune professeur vient de remettre à Théa les notes qu’il aurait attribuées à ses rédactions si elle les avait rendues à temps. Ils sont seuls dans la classe, elle est debout face à lui qui reste assis derrière le bureau. Elle l’observe, c’est lui qui baisse les yeux, comme gêné. 

- Quant à ton sujet libre… je… je ne peux pas l’évaluer. C’est une très belle lettre. Tu as beaucoup de talent, Théa. Ton style est vraiment… comment dire… 

- Ampoulé ! 

- Non ! s’exclame-t-il indigné. Ciel ! Tu n’as pas oublié, ajoute-il très vite en la regardant pour la première fois. 

- C’est ma grand-mère qui n’oublie pas, dit-elle de son plus beau sourire. Ses fossettes se creusent, il baisse à nouveau les paupières. 

- Tu es très douée. 

Elle attend un peu, espérant quelque chose de plus car son front qui quelques minutes plus tôt était plein d’espoir se fronce.

- Je te remercie pour ce cadeau… hésite-il… je ne mérite pas…

- Ce n’est pas un cadeau, vous ne comprenez pas.

- Oh ! Mais si je comprends… seulement je ne peux pas répondre. C’est impossible. Tu es mon élève, et si jeune.

- Vous ne m’aimez pas, voilà tout.

Le jeune homme se lève et pose les deux mains sur la table avançant le buste vers elle.

- Ne dis pas ça. Tu n’en sais rien. Tu ne peux pas savoir Théa. Je suis seulement plus vieux que toi et il m’est impossible d’accepter ta proposition. Impossible. Tu n’es qu’une enfant et je ne suis pas un satyre.

Il dit ça avec dans la voix un tremblement de colère et de déception.

- Vous n’êtes pas si vieux ! Et je ne suis pas aussi jeune que vous pensez, insiste-elle.

- Je ne peux pas Théa, ajoute-il adouci. Je ne peux pas. Te porterais-je tout l’amour du monde, je ne peux pas.

Les joues pleines de larmes, Théa s’enfuit.

 
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Beaucoup de monde se bouscule sur la petite piste consacrée à la danse. Le rock est rude, les bras s’embrouillent, les rires fusent. Des plateaux circulent sur des bras levés haut. La maîtresse de maison s’assure que tout son monde est servi. Elle se dirige vers un groupe de femmes qui grignotent près d’une table.

- Ça va ?

- Ton pâté est délicieux, répond une brune corpulente, c’est qui la jeunette en robe noire hyper sexy ?

- Norma Becker, tu connais ses romans ?

- Norma Becker ! Mince alors ! Je la croyais vieille. C’est toi qui l’as invitée ?

- C’est une ex d’Eric.

- Pour un ex, il est tout allumé !

Dans la salle le bruit s’intensifie, la sono hurle une vieille valse, et les danseurs huent le disc-jockey. Mais Norma saisit Eric et tous deux se lancent entraînant d’autres couples. Quelques-uns, émoustillés par la vieille romance de Paris chantent à tue-tête. Un cavalier saisit la maîtresse de maison qui se laisse emporter dans le flot. Au chambranle de la porte, la silhouette d’Antoine apparaît. Il salue de ci de là mais ne perd pas de vue Norma qui tournoie, heureuse.

Les rythmes se succèdent, et l’ambiance est plutôt bon enfant. Certains plus amateurs de petits fours et de bon vin discutent de ci de là. Les baies de la vaste demeure sont ouvertes sur une nuit noire et étoilée. Quelques-uns se sont installés sur la terrasse, lascifs ils contemplent philosophiquement la voie lactée, fumant un bon cigare. On entend rire plus loin dans le parc, près de la piscine.

- Tout doux, Eric, tout doux, ta Lise n’est pas loin, dit Norma qui se laisse peloter par les grandes mains baladeuses d’Eric. Elle tente de maintenir en équilibre sa coupe de champagne.

- Va me chercher un peignoir moelleux, je vais me dessoûler dans la piscine.

Il s’exécute après avoir obtenu un bon baiser. Il ne tient pas bien sur ses grandes jambes, et sa tignasse rousse est en broussaille. Norma s’approche de l’eau et enlève ses chaussures. Elle s’assoit, trempant ses pieds et boit à petites gorgées tranquilles son champagne. Posant le verre sur le bord, elle essaie de descendre la fermeture de sa robe. Une main secourable se tend et zippe jusqu’au bas du dos le crochet. Elle se tourne brusquement, renversant son verre.

- Antoine ?

- On peut dire que vous avez fait fureur ce soir !

Son rire se déploie.

- J’ai trop bu.

- Vous buvez toujours autant ?

- Seulement dans les fêtes où je connais personne. Ça désinhibe.

 - Et vous comptez vous baigner nue, sous les projecteurs de la piscine. Vous êtes vraiment très, comment vous dites déjà… désinhibée à moins que vous ne soyez très imbibée.

- Hic ! Les deux. Je fête un anniversaire ce soir, le plus beau de tous les anniversaires, Hic ! On est le 29 juin…

- Vous avez quel âge ?

- Non… non… c’est pas ça ! C’est mon premier amour, Hic !

Elle relève la robe, la dégageant de dessous le fessier, la roule sur le corps avant de l’ôter par le haut, bras en l’air la passe par-dessus la chevelure ébouriffée. Antoine jette un regard à la poitrine offerte, si ronde et si tentante. Il s’empare du bout de tissu qu’elle lui tend et le pose sur le fauteuil le plus proche.

- Vous venez ?

- Je déteste l’exhibition.

Elle glisse et s’immerge totalement. Il s’éloigne pendant qu’elle nage moitié chantant, moitié riant « ma plus belle histoire d’amour c’est vous ».

 
  
 
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Elle traîne une grosse fatigue quand elle rejoint l’hôtel. Le ciel s’éclaircit déjà. Elle monte l’escalier devant la porte et heurte quelque chose de mou. Elle est à quatre pattes, les mains sur le seuil d’entrée, les pieds encore sur la première marche. Elle sent une main qui caresse sa cuisse, elle est prête à hurler quand une autre main s’abat sur la bouche. Antoine se penche à son oreille.

- Chut ! Ce n’est que moi. Je vous attendais.

Comme il la relâche, elle s’assoit lourdement sur la pierre fraîche, et secoue sa léthargie.

- Mais qu’est-ce qui vous prend ? Ne restons pas là, j’ai froid.

Ils sont dans sa chambre, elle est étalée sur son lit et tente de ne pas succomber au sommeil. Il est assis sur la chaise, l’air absent. Elle finit par s’oublier, se tourne sur le côté et s’endort. Il la déshabille tendrement, déroule la petite robe noire par les pieds. Il ne résiste pas et caresse de ses deux mains les lourds seins, puis la recouvre du drap, et s’allonge à ses côtés. Il soulève la belle chevelure et embrasse la petite tache brune à la forme étoilée qui orne la nuque de Norma.

 
 
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Quand Norma se réveille, il fait sombre, le rideau est tiré, elle tâte le creux que le corps d’Antoine a laissé sur la couche. Elle jaillit des draps, file à la salle de bain et longuement laisse l’eau de la douchette couler sur sa tête, sur son cou, sur toute sa peau. Elle s’asperge encore le visage, frotte vigoureusement les bras, les seins, le ventre, les cuisses. Elle se rince à l’eau froide et frissonne de désagrément.

Réveillée, elle jette un regard circulaire à la chambre, ouvre le capot de l’ordinateur qui est resté éteint, saisit son baladeur, ajuste un écouteur, puis repose l’appareil. Elle farfouille dans sa valise, enfile prestement la première chemisette qui lui tombe sous la main et l’assortit à une jupette de coton. S’emparant de son sac dans lequel elle met une disquette, elle se précipite hors des lieux.

Elle se gare près de la maison d’Antoine, pénètre dans la cour. Les battants de la fenêtre du salon sont ouverts, elle entre poussant le voilage. Il est debout près des étagères. Il pose un disque sur une platine, et la voix particulière, si sensuelle et écorchée de Barbara envahit la pièce. Ils ne bougent ni l’un ni l’autre. Les mots, la musique les maintiennent dans un silence grave. Sans se quitter des yeux, ils se rejoignent avec lenteur, il lui tend les bras, et tous deux, sur les notes douces, tournoient. Les corps se touchent à peine, il la tient par la taille, elle a une main sur son épaule, le bras plié, l’autre est dans celle d’Antoine, comme pour une valse. Et dans leurs yeux brille la complainte du passé. Ils dansent dans l’accord parfait de leur mouvement et dans une communauté de pensées attentives aux paroles nostalgiques «  du plus loin que me revienne l’ombre de mes amours anciennes, du plus loin du premier rendez-vous… lors j’avais 15 ans à peine, … les morsures d’un amour fou… ». Aucun des deux ne sourit, aucune mimique ne soulève une question, un assentiment. Seule se devine dans leur regard la solennité des moments rares.

 
 
 
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Théa essoufflée vient de frapper à une porte épaisse. Elle martèle plusieurs fois avant qu’elle ne s’ouvre. Elle a noué ses cheveux sur la nuque, a légèrement rosi ses lèvres fraîches, sous ses yeux un trait gris appuie l’éclat de ses prunelles bleues. Il paraît embarrassé mais la fait entrer. Ils sont tous deux bras ballants. Elle s’approche de lui et se pend à son cou tendant les lèvres maquillées vers la bouche convoitée. Il défait les bras roses, repousse l’avance. Pour atténuer sa brusquerie il lui caresse la joue avec tendresse, elle saisit sa main et l’embrasse. Il ne la retire pas.

- Théa…. Tu dois partir.

Elle sourit avec un petit geste coquet de la tête. Elle a toujours la main de son professeur dans la sienne, elle la porte sur ses cheveux. Il se laisse faire, dans ses yeux s’installe comme une lutte. Après quelques secondes, il ramène son bras vers lui d’un coup brutal, et met les mains dans les poches.

Les yeux clairs s’emplissent de larmes.

- Théa… assieds-toi, je vais te chercher un verre d’eau.

Pendant que les bruits de la cuisine le tiennent éloigné, elle fouille la pile de disques, et en retire un album. Elle s’est assise par terre, les jambes en ciseaux, la jupe recouvre à peine le haut des cuisses.

- Tu aimes la musique Théa ?

- Surtout les chansons.

- Et la grande musique ?

Elle hausse ses épaules frêles.

- Grand-Ma écoute parfois Chopin et Liszt mais mes grands-mères préfèrent les chansons, l’une est fan de Nougaro et Barbara, l’autre de Brassens et Ferré. Et quelquefois elles innovent avec un chanteur à la mode. Mais c’est tout ce qu’on entend à la maison.

Il sert une eau fraîche et tend le verre à la jeune adolescente qui le porte à peine à ses lèvres et le repose. Elle lève la tête, la silhouette est tout près, trop près, le petit visage est offert, tendu vers l’homme accroupi qui l’observe, avec dans le regard un désir qui vacille. L’eau dans le pichet tremblote.

- Tu dois partir, rappelle-t-il, d’une voix plus faible.

Elle saisit de ses deux mains la nuque de l’homme et l’approche de ses lèvres. Il pose maladroitement sur le carrelage le broc d’eau. Les bouches se joignent, il se relève entraînant l’enfant légère qu’il serre à la taille. Et la danse des mains brunes sur le dos fin s’enfièvre. Elle vibre aux caresses, totalement consentante à ce qu’il advient d’elle. Son visage se pose sur l’épaule et s’épanouit d’une beauté nouvelle.

 
 
 
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Le chant se termine, Norma lâche le bras d’Antoine. Elle saisit dans son sac, posé sur le sofa, la disquette. Il l’entraîne vers une autre pièce, petite et saturée de livres, un bureau encombré de manuels et de classeurs, et sur une table longue un ordinateur ronronne doucement. Il insère la disquette et ouvre le dossier. Norma, derrière lui, pose les mains sur les épaules qui frémissent quand il lit le titre qui s’affiche : « Jusqu’à vous ». Il commence la lecture à haute voix, elle le bâillonne d’une main légère, va s’asseoir dans la chaise confortable du bureau qu’elle s’amuse pendant quelques minutes à faire pivoter, enfin se cale, posant les pieds sur le rebord du bureau et attend. Antoine captivé par les mots qu’il découvre sur l’écran, se passe plusieurs fois la main sur le menton, sur la bouche. Norma s’endort.

« L’amour que j’éprouvai pour lui dès qu’il apparut dans la classe fut foudroyant. C’était la première fois que je ressentais un tel bouleversement en moi. Ce n’est pas venu au fil du temps comme pour certaines de mes camarades qui le trouvaient beau, et qui appréciaient la passion qu’il mettait à son enseignement. Non, c’était là tout de suite, immense et terrible. Alors que je ne savais pas encore qu’il était beau et intéressant, n’ayant pas encore levé le nez vers lui.  C’est par sa voix que je suis tombée dans ce puits d’amour. C’est par la voix que le fil se noue. Quand il passait dans l’allée, tout près de moi, je me surprenais à aspirer l’air plus intensément, et je me suis rendue compte que lui aussi restait plus souvent près de moi. Au début je pensais que c’était le coin de la classe qu’il préférait pour nous surveiller pendant les devoirs ; alors j’ai changé de place, lui aussi. Je ne crois pas que ce soit fantasme d’adolescente et qu’il ait eu lui-même conscience de me chercher. Je constatais cependant avec un tremblement d’effroi que sa proximité me paralysait…. »

Antoine se tourne vers Norma, elle est profondément endormie. Il se lève, se penche, hume son corps, sourit et hoche la tête, il retourne vers le texte mais fait défiler les lignes, puis les pages. Il arrive enfin sur l’instant qu’il cherche avec sur les traits un pli d’inquiétude.

« Alors il craque, tremblant de la tête au pied. Il craque, laissant jaillir son propre amour. Il m’étend sur son lit, et  me déshabille délicatement. Tout est délicat chez lui, sa main, son regard, toute cette tendresse avec laquelle il me caresse, avec laquelle il écarte mes cuisses et se penche et pose ses lèvres sur mon sexe. Tant de douceur, je n’imaginais que ce serait si doux. J’avais une petite expérience de flirts un peu poussés, mais jamais je n’avais senti autant de douceur, et dans cette douceur je me love tout entière, je m’oublie livrée à cet échange intense qui me dépèce de l’intérieur. Je halète, et je vois son crâne, son front, ses yeux perdus entre mes cuisses. Les battements de mon cœur s’accélèrent, et je sais que je crie. Il a levé vers moi un regard si attristé que je suis venue chercher sa bouche pleine de mon odeur, que j’ai ouvert son pantalon pour libérer le pénis gonflé, que je l’ai moi-même obligé à cette pénétration que je désirais ardemment. J’ai eu un sursaut quand l’hymen s’est déchiré, et les assauts de son corps contre le mien toujours très lents et doux me transformèrent totalement. Je fondais, je n’étais plus rien qu’un bout de chair accroché à un autre bout de chair, ces bouts de chair eux-mêmes centre du monde, unis à l’origine du monde, et loin, si loin dans le cosmos… »

 Norma s’étire près de lui, bâille puis pivote de son côté. Le front bas, il ne lit plus. Ses grandes mains brunes soutiennent le menton.

- Théa ! murmure-t-il Théa !

Comme elle se tait, il tend le bras vers elle tâtonnant, elle saisit la main et la porte à ses lèvres.

- Je savais que c’était toi dès le début. J’ai écrit pour toi, seulement pour toi. J’étais au courant pour les éditions, pour ton pseudonyme… Mais quand tu es arrivée j’ai eu un doute. C’était toi et une autre. Et cette autre ne me plaisait pas, elle avait gommé Théa, ma Théa. Celle de mon livre, le seul que je n’écrirai jamais.

Il la regarde douloureusement. Elle avale sa salive, pince les lèvres, écarte les yeux comme pour éviter de pleurer.

- J’ai raté mon couple. J’ai essayé, sincèrement essayé. Mais ce regret de toi. Ce regret qui me minait… J’ai fui car je ne pouvais rien pour nous. Nous ne pouvions pas poursuivre quelque chose, tu étais si jeune. Et moi aussi, j’étais jeune, sans grande expérience, tu sais… Tout ça c’était effrayant… J’étais terrifié.

- Et moi j’ai pleuré sans arrêt. J’ai couru chaque jour pendant tout l’été jusqu’au meublé où vous m’aviez aimée et jamais personne ne répondait. En septembre, un nouveau locataire était là. Et au collège on vous avait remplacé.

Elle tend les lèvres vers lui mais ce sont les doigts d’Antoine qui répondent par un effleurement tendre.

- Je ne peux pas plus te promettre aujourd’hui. Nous avons changé.

- Vous ne me désirez pas.

- La femme que tu es devenue n’a plus grand-chose en commun avec cette jeune fille à peine pubère qui m’a fasciné toute une année.

- Mais moi je vous désire toujours. Vous êtes là avec votre douleur, sombre et malheureux. Ce n’est pas ça la vie. Vous perdez votre temps avec ces regrets.

- Théa, je… je … je ne suis attiré que par les très jeunes filles. C’est pour ça que je suis en Lycée, pour ne plus avoir à affronter une nouvelle Théa.

Le dos de la jeune femme se raidit, puis elle se penche vers cet homme totalement effondré qui vient sans doute de faire le plus difficile des aveux. Elle serre entre ses mains le visage défait, appuie ses lèvres sur les siennes, le prend contre elle, lui pose la tête dans son giron généreux, et le berce comme un enfant. Les mains d’Antoine encerclent sa taille, puis glissent sur les formes callipyges, et tendrement les caressent. Norma ne retient plus ses pleurs. Il finit par se lever, et à son tour saisit entre ses mains le visage bouleversé, en lèche les larmes.

- Et l’amour ? Que faites-vous de l’amour ? demande-t-elle.

- L’amour, le sexe… tu devrais savoir que c’est indissociable. Et ça je ne peux pas te l’offrir, ou si peu. Je te désire en cet instant, mais qu’en sera-t-il demain ?

- Si vous me désirez, profitons-en.

Et goulûment elle s’empare de sa bouche, colle son pubis contre son sexe, soulève une jambe et encercle les hanches d’Antoine. Violemment il se saisit d’elle, emporté par le désir brutal de Norma.

 
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Norma range la valise de sa grand-mère dans le coffre de la 106, puis dépose la sienne à côté. Elle s’installe au volant pendant que Gaby Becker salue tout son monde sur la terrasse de l’hôtel.

- Bien sûr, venez me voir quand vous voulez.

Elle s’assoit côté passager, boucle sa ceinture. La voiture démarre.

- Enfin seules ! Est-ce que tu vas me dire tout ce que tu as sur le cœur maintenant ?

- Je commence par quoi ?

- A-t-il accepté ?

- Il est d’accord pour le roman à deux mains. On règle les extraits selon mon rythme. Il me fait confiance. On commence par lui d’ailleurs. J’aurai le mot de la fin. Il prend un pseudo.

- Lequel ?

- Tony Marchand.

- Pas mal. Et la scène… hum… tu sais celle qu’il n’a pas osé écrire ?

- Je lui laisse le temps. Il va réfléchir. Il ne sait pas s’il pourra…

Norma regarde le profil de sa grand-mère qui se crispe.

- Evidemment ! Pour lui, ce n’est pas facile. Une scène de viol ! s’exclame-t-elle.

- Mamy tu sais bien que ce n’était pas un viol.

- Avec une jeune fille de 13 ans ! Tu appelles ça comment alors ?

- C’est ma plus belle rencontre. Je ne regrette rien. D’ailleurs c’est plutôt moi qui l’ai violé. Mamy il faut te résigner.

- Pff !... et le titre.

- Il n’aime pas trop le mien et je n’aime pas le sien. On cherche. On est presque d’accord sur « Qu’importe ce qu’on peut en dire ! ».

- Bof !

- Oui, je sais.

- Et le reste ?

- Quel reste ?

- Je ne sais pas moi… Pourquoi il a appelé sa fille Théa par exemple ?

- Son prénom est Athéna. Tu auras mal compris.

- Oui, c’est ça !

 
 
 
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Gabrielle Becker vient de pénétrer sans prévenir dans la pièce qui sert de bureau à Norma. La jeune femme lève les yeux embués sur le visage enthousiaste de sa grand-mère.

- Ce sera un succès formidable. Et ce titre me convient. De toi ou de lui ?

- Mamy c’est la dernière phrase du roman. Donc c’est mon texte. Sois logique !

- Oh ! Je perds un peu les pédales en ce moment. Tu as les épreuves ?

- Oui, elles sont là. J’ai corrigé ma partie. Je dois lui envoyer la sienne.

La grand-mère tourne un peu en rond dans la pièce, Norma patiente.

- Bon ! Ce n’est pas tout, j’ai du travail. Je te laisse.

- Mamy… que venais-tu me dire ?

Elle se fige près de la sortie puis revient vers Norma.

- Et cette fameuse scène ?

- Elle existe, mais … très implicite. J’ai le sentiment qu’il le regrette. Et j’en suis peinée. ..

- Tu ne devrais pas. Le passé c’est le passé.

-  Pourquoi ne lis-tu pas ?

- Ce roman me fait un peu peur. Je n’ai pas envie, c’est des souvenirs qui vont me faire trop de mal. Et à mon âge on n’a pas besoin de ressasser les chagrins.

 
 
 
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Il est en train de lire, quand on sonne. Il pose son livre après avoir marqué  soigneusement la page. Elle est là, blanche de neige. Elle entre, secoue le manteau avant de l’ôter. Elle sort de son grand cabas noir un livre épais et le lui donne. Il la conduit à la cuisine où il lui propose un thé. Il ne lâche pas l’ouvrage comme subjugué par le gros volume crème avec un liseré ocre, un titre légèrement en relief, et leurs deux noms accolés.

- Bon, voilà une page tournée.

Elle ne répond pas, figée devant la fenêtre elle lui tourne le dos. Il allume la gazinière et met la bouilloire sur la flamme, observant la silhouette en contre jour. Elle paraît plus frêle, plus mince. Il a un mouvement vers elle, lèvres prêtes à dire, mais il se ravise et attend. Quand elle s’assoit à la table de chêne, elle soupire.

- Tu aurais pu l’envoyer. Tout ce trajet…

Il laisse sa phrase en suspens, Norma le fixe gravement. Il verse l’eau sur le sachet de thé.

- Tu as l’air si fatiguée, dit-il embarrassé.

Elle cligne les paupières comme un acquiescement, et baisse le nez sur la tasse fumante.

- Que se passe-t-il, Théa ?

- Je suis toujours comme ça quand un livre est achevé. Comme dépossédée. Surtout celui-là.

- Tu restes là quelques jours ? demande-t-il cherchant à dévier la conversation.

- Non, je file à Puy St Vincent, chez mon oncle.

- Je croyais tes parents enfants uniques.

- Grand-Ma Paula n’avait qu’un fils, mais Gaby a eu quatre enfants. Ma mère était l’aînée. J’ai donc plein de cousins cousines et à Noël on se retrouve. Où est Athéna ?

- Chez sa mère.

Norma contemple la cuisine vide de décorations. Mais elle ne fait aucun commentaire.

- Pourquoi Mamy a compris qu’elle s’appelle Théa ?

- C’est le prénom que je lui donne.

Norma sursaute et dans les yeux se lit enfin un peu de vie, de la colère.

- Tu confonds tout Antoine. C’est malsain.

- Mais non, répond-il d’une voix douce. Ce prénom est celui du bonheur. Le seul que j’ai eu.

- Le seul bonheur ?

- Le seul. Tu as lu mon livre, tu devrais savoir.

- Alors pourquoi le refuser maintenant ?

Il soupire, se cale à l’arrière et la regarde fronçant le front où paraissent déjà quelques cheveux argentés.

- Je ne te rendrais pas heureuse. Tu es si vive, tu as besoin de chants, de danses, de sport, d’amis. Et moi, je n’aime que la solitude de mes montagnes. Je n’aime que le silence.

- Et les femmes ? demande-t-elle d’une petite voix mouillée.

- On en trouve de pas trop difficiles.

- Très maigre, à peine pubères… tu es devenu pervers à cause de moi.

- Je ne crois pas que tu y sois pour grand-chose. Et je ne ramène jamais de mineurs. Jamais. Tu as été l’unique et tu le resteras.

Elle ferme les yeux comme pour celer un chagrin, et d’une voix à peine audible dit :

- Je t’aime, Antoine.

Il s’approche d’elle, la prend par la main, l’entraîne vers la sortie, et l’aide à mettre son manteau.

- Je t’aime.

- Ça te passera. Avec le temps tout passe.

Il reste sur le seuil, frissonnant. La voiture dérape sur la neige puis disparaît au virage. Les rides d’un immense chagrin ombrent le visage d’Antoine, il ne bouge pas, la neige tourbillonne autour de lui. Immobile, les poings crispés au fond des poches, il fixe le petit point sur la route, plus haut. Le véhicule conduit par Norma s’éloigne rapidement.

 
 
  
 
33
 

Sur l’écran du téléviseur, Norma Becker épanouie, répond à l’interview. Antoine la regarde, un verre de champagne à la main.

- Et ce Tony Marchand qu’on ne voit jamais, est-ce une invention de votre imaginaire ?

Norma sourit face à la caméra mais pour un observateur avisé on devine l’émotion au bord des lèvres.

- Non, Tony est bien réel. Mais c’est un ermite. Il ne veut pas entendre parler de journalistes. Et j’en profite ici pour le remercier pour tout ce qu’il a fait. Absolument tout, dit-elle en insistant sur ce tout.

Antoine prend la télécommande, mais avant d’appuyer sur arrêt, il lève son verre sur Norma.

- Bonne chance ma belle. Sois heureuse.

Le gros plan sur les yeux pervenche disparaît, l’écran est noir.

Et d’un seul trait il vide la coupe, puis s’en ressert une autre. Et de la même façon la porte à ses lèvres.

Il saisit une enveloppe sur le guéridon, en sort la lettre et la parcourt. Quelques secondes plus tard, il la laisse s’échapper de ses mains et à haute voix, récite les dernières lignes comme un cantique qu’il aurait appris par cœur.

« J’ai le sentiment que vous le regrettez, 
j’en suis peinée, car pour moi, à tout jamais,
vous serez celui qui m’a offert le plus beau cadeau

qu’une jeune fille peut attendre de celui qu’elle aime.
Et en ce jour, quelques 15 ans plus tard,
je vous affirme encore tout mon amour.
C’est sur lui que je m’appuie pour conquérir ma vie.»
 

Une grande femme brune vient d’entrer dans le salon, elle porte une grosse sacoche noire. Elle s’avise de la présence d’Antoine.

- Vous ne devriez pas boire monsieur Charmand. C’est contre indiqué.

Il ne répond pas. Pendant qu’elle ouvre sa mallette et sort une seringue, il tente de se soulever. Elle l’aide à caler les coussins, relève la manche de la chemise, met le garrot, et tâte la veine. Son bras est plein de bleus.

- Il faudrait vous mettre un cathéter, cela éviterait toutes ces piqûres.

Elle range son matériel, part à la cuisine pendant qu’Antoine s’assoupit. Quand elle revient pour le saluer, il est déjà trop loin. Elle arrange ses jambes sur le pouf, le couvre, et d’un geste maternel, lui caresse le front comme pour évaluer la fièvre. Elle ramasse la lettre, la remet dans son enveloppe, la pose près de lui, comme habituée à tous ces gestes. Elle s’empare de la bouteille de champagne, du verre, et s’en va.

- Si c’est pas malheureux d’être aussi seul !

 
 
 
34
 

- On va lutter ensemble mon amour.

Norma est assise en face d’Antoine qui somnole dans son fauteuil. Le sommeil est agité, parcouru de phrases incohérentes. Elle enlève sa veste, et passe dans la pièce à côté avec sa valise. Elle file à la cuisine, fouille dans le réfrigérateur, en sort une boîte d’œufs.

Quelques minutes plus tard, deux assiettes fumantes d’une omelette onctueuse sont posées sur la table du salon. Antoine ouvre un œil, puis l’autre.

- j’ai oublié d’éteindre la télé, murmure-t-il en voyant le visage de Norma penché sur lui.

- Tu as faim ? Parce que moi je meurs de faim.

Il tente de se redresser, mais sa faiblesse l’en empêche. Il ne dit rien, comme s’il était encore dans un rêve inachevé, il se laisse aider par la jeune femme énergique.

Elle lui tend son assiette et une fourchette. Pendant qu’il grignote difficilement, elle avale gourmande sans le quitter des yeux, et tout en mangeant ne cesse de parler.

- J’ai appris par Eric qui a appris par Laurence qui a appris par je ne sais qui que tu étais très malade. Alors me voilà. Personne ne m’a éjectée de sa vie comme toi. Mais maintenant je comprends. Et ton amour pour moi… Chapeau ! dit-elle émue. Alors je vais rester là, je vais t’accompagner jusqu’au bout. La mort, je m’y connais. Mes parents à 6 ans, Grand-Ma à 16. Elle ne me fait pas peur. Je veux simplement t’aider, et que tu partes dignement, pas dans un mouroir. Tu n’as d’ailleurs pas le choix. Je m’installe chez toi. Et quand tu dormiras, j’écrirai, et je te lirai page après page le roman que je prépare. Et tu seras heureux. Je veux que tu meures heureux, continue-t-elle les yeux pleins de larmes.

Abasourdi par le flot incessant de Norma, Antoine lève la main comme un élève afin d’obtenir l’attention de son professeur. Elle s’interrompt.

- Théa, je ne suis pas encore mort ! Et je n’ai pas l’intention de laisser approcher cette garce de trop près.

- Parfait ! On n’est pas trop de deux pour la tenir à distance.

Il lui rend l’assiette qu’elle pose négligemment sur le plateau.

- Va mettre la chanson de Barbara, celle qu’elle a écrite pour son public, tu sais.

Norma se lève, agile. La musique envahit la pièce. Il s’extrait difficilement de son fauteuil et s’effondre sur le sofa à quelques pas, il lui demande d’un signe du bras de venir se blottir contre lui. Radieuse elle s’assoit à ses côtés et se cale tout contre le corps amaigri.

Tous deux, les yeux clos, sourient.

Et sur ce sofa couleur prune, un bonheur fragile s’éveille.

 

 

par mpolly publié dans : scénarii
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Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

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