Jeudi 29 mai 2008

Dépoussièrage... parfois on ne peut faire autrement...






Très cher Monsieur,
 

    Je vous écris, contrainte. Je ne peux échapper à cette lettre qui doit, normalement, vous consoler. Vous ne me connaissez pas et moi je vous connais tout entier. Je ne vous ai jamais vu, pourtant votre silhouette, votre démarche, les traits de votre visage, vos manies, votre manière si particulière d'observer le monde sont gravés en moi.

 

    Je vous vois grimacer à la lecture de ces mots qui vous paraissent démentiels. Vous avez tort.

 

    Je dois me présenter. Je m'appelle Maëlle Valentin, j'ai seize ans. Je suis en repos depuis un mois dans un chalet de montagne loué par ma mère. Je vis seule avec elle. Elle s'occupe de moi avec tout son amour et ses maladresses. Je reviens d'un coma profond suite à un accident de ski.

 

    Vous voilà convaincu de ma folie. Une enfant traumatisée. L'explication est facile.

 
    Vous vous trompez.
 

    J'étais bien au chaud dans ces limbes, entre la vie et la mort. Dans un coton qui convenait tout à fait à la paresseuse que je suis. On s'occupait de moi, je n'avais rien à faire sinon me laisser porter par le bercement des riens. Je n'étais rien et ce rien me remplissait d'aise. Ne croyez pas que c'est inconfortable, au contraire, c'est tellement bon de ne plus se préoccuper d'un tas de petites choses vaines, de ne plus penser. Je me serais bien laissée aller plus loin dans ce rien, mais on me maintenait avec tous ces appareils de fausse vie.

 

    Elle m'a obligée au réveil. Elle est venue s'installer en moi, sans aucune gêne. Je suis toujours en colère contre elle. Elle m'a forcée à ce retour parmi vous, et elle me force aujourd'hui à vous écrire. Elle, c'est Célia. Elle, vous la connaissez bien. Elle, votre amour.

 

    Je commence à vous intéresser, pas vrai ?

 

    Elle est arrivée en réanimation le 18 mars. Installée à mes côtés, elle ne murmurait que votre prénom, comme une litanie. Autour d'elle, on s'agitait. Vous êtes venu. Elle n'a pu vous parler, ni à aucun autre. C'était fini pour son corps trop cassé.

 

    Vous savez, même dans le coma, on capte tout. On est comme mort, mais on reste en éveil et on ressent toutes les émotions. Sans corps, nous n'avons plus aucun filtre pour nous protéger. C'est ainsi que j'ai appris tout l'amour de mes parents pour moi. Il palpitait là, énorme.

 

    Elle ne supportait pas de partir sans vous parler. Elle est entrée par effraction. Je l'ai vertement tancée, cherchant à me débarrasser de ce parasitage. Alors elle s'est mise à pleurer. Je m'énervai. Cet énervement me fut fatal, les machines se mirent à clignoter dans tous les sens. J'ai ouvert les yeux, j'ai tourné la tête vers son lit. Elle était belle, lisse, sans soucis. Les yeux clos pour l'éternel repos. Mais je savais qu'elle pleurait toujours en moi. Je l'entendais moins depuis mon réveil, mais elle était là. Autour de moi, on s'affola. Depuis deux mois que je dormais on s'étonnait de ce retour inattendu. Personne n'a fait le lien entre sa mort et ma résurrection inopinée.

 
 
 

    En face du chalet, il y a un vaste champ. Au centre de ce champ, il y a un arbre. Le printemps précoce lui a donné ses premières feuilles. C'était sans compter sur le retour du froid. Une chute de neige le pare de mille fleurs blanches. Il a plusieurs troncs, plusieurs vies. A ses pieds, une large mare noircit l'étendue neigeuse . Cette mare dessine sur la terre la silhouette de l'arbre. Comme une ombre. Célia et Maëlle. L'arbre et son double. Elle est mon double. Cette eau que personne ne remarque car l'arbre est si beau, si plein de force et de magnificence qu'il masque l'essentiel: la source sans laquelle il ne vivrait pas. Aujourd'hui elle sort de terre, s'étale sans pudeur, copie les formes qu'elle abreuve. C'est Célia baignant en moi, omniprésente.

 

    Vous vous étonnez encore. Je délire sur un arbre et je ne livre rien qui vous prouve ma bonne foi. Je pourrais vous dire votre date de naissance, votre profession et où vous l'exercez, les amis que vous fréquentez assidûment, les collègues que vous méprisez, vos idées sur le monde, une confidence plus secrète d'elle à vous, etc. Est-ce très utile? Célia domine mon écriture. Cette écriture vous la reconnaissez. Elle n'est pas mienne, elle ne peut être mienne, de plus je ne suis pas bonne élève. Vous avez mes coordonnées, je fréquente le lycée Prévert, vous pouvez enquêter sur moi tant qu'il vous plaira. Vous découvrirez mes insuffisances scolaires et le peu de lien que j'ai avec votre environnement. Célia guide ma main, je la laisse aller vers vous parce que c'est une femme tenace et volontaire. Elle ne me laisse guère de repos. Elle me souffle que le temps lui est compté, qu'elle me laissera en paix, bientôt. Je suppose qu'elle va partir dans ce rien où j’aurais aimé me glisser.

 

    Elle veut vous dire que son amour pour vous est vivant. Extraordinairement vivant. Encore plus fort maintenant. Je le sais: quand il m'envahit, je me sens transportée dans un tourbillon gonflé d'une joie inexplicable. Nous avons appris votre dépression, nous vous avons cherché dans cette maison de repos, nous avons essayé de vous joindre. A l'accueil, on nous a dit que vous ne pouviez répondre. Vous refusiez toute communication, toute visite. Vous étiez enfermé dans un mutisme effroyable. C'est pourquoi nous vous écrivons. Nous voulons que vous cessiez de regarder souffrir votre nombril. Vous avez mieux à faire. Tout cet amour en vous doit profiter à d'autres. Vous êtes aimé avec vos gros défauts et vos grandes qualités, ne gâchez pas cela en vous repliant. Vous avez du talent, que ce talent fructifie, que cette souffrance en soit le coeur.

 
 
 

    Qu'elle me lâche un peu avec ses "nous"! Je ne me sens pas concernée et elle me propulse vers vous. Elle est parfois insupportable. Comme l'autre jour où j'avais rendez-vous avec un garçon, un beau gars. Au bout de cinq minutes de conversation, il faut l'avouer plutôt laborieuse, elle m'a murmuré que je perdais mon temps, que c'était un gorille. Soudain, je l'ai vu exactement comme un gorille, avec des poils et tout. Donc je l'ai planté. Mais j'aurais voulu me faire une opinion moi-même. Et puis les gorilles ont peut-être plus d'humanité que beaucoup d'hommes.

 
 
     Je regarde l'arbre et son double. Par moments je ne sais plus si je ressemble à cette plante. Ne serais-je pas plutôt cette eau stagnante? Qui de nous deux est l'arbre fleuri de neige? Elle, peut-être, avec toute cette sève qui grimpe haut en moi. A la fois gêne et richesse.
 

          Richesse parce qu'elle guide mes choix. Elle m'oblige à lire les grands classiques, avec explication de texte comprise, moi qui ne lisais guère. Elle m'embobine avec son Mozart préféré, ce qui surprend ma mère habituée à mes "boum-boum" de technophile. Gêne aussi. Elle intervient dans mes rêves. Je vous l'ai dit, je suis une paresseuse. J'aime rester mi-étendue dans un fauteuil confortable près de la fenêtre, les mains croisées, le nez en l'air. Je m'invente des vies magnifiques que je ne vivrais jamais car il faudrait trop d'énergie. Elle s'agace et me traite de mollassonne, argumente infatigablement afin que je me remue, elle pense que ces rêves fous peuvent se réaliser. De quoi se mêle-t-elle? Je vous le demande!

     Mais, le plus souvent, elle m'élargit. Je vois de la bonté là où je n'en aurais pas deviné avant. Je regarde autrement cette femme qui est ma mère et qui s'agite pour mon seul bien-être. Avant l'accident, j'étais furieuse contre mes parents et leur divorce. J'étais furieuse quand mon père s'est remarié. J'étais furieuse à la naissance des jumeaux de mon père. Ces adorables petits frères que je me surprends à aimer. Aujourd'hui je cherche le pardon de ma mère pour l'avoir empêchée de refaire sa vie. J'espère qu'il n'est pas trop tard et qu'elle rencontrera quelqu'un qui l'aime.
 

            Je vous parle de moi. Derrière ce "moi" Célia s'exprime. Elle m'apprend votre amour. Votre amour réciproque et irrésistible. Vos liens depuis dix ans. Un tel amour, est-ce possible? Depuis que Célia m'en fait éprouver les miraculeuses sensations, j'attends le mien. Je ne veux vivre que dans ce but : rencontrer celui qui me gonflera d'une telle joie.

 
            Célia va bientôt se séparer de Maëlle. La mare, peu à peu, va se fondre dans sa terre d'origine. L'arbre perdra son double et fleurira de sa vraie nature dès que le givre l'aura déshabillé. Il ne vous reste que peu de temps pour vous manifester. Célia va doucement abandonner ce transfert que je suis, et je perdrai jusqu'au souvenir de votre silhouette. Elle attend juste un mot de vous, un au revoir de promesses. Ecrivez-nous, ou téléphonez, nous serons-là.
 
    Mais surtout ne venez pas me voir. Votre histoire n'est pas la mienne. Elle m'habite provisoirement. Peut-être qu'un jour, quand je serai vieille comme vous, quand j'aurai à mon tour fait le tour des choses, j'accrocherai sur un des murs de ma maison une de vos toiles qui m'aura bouleversée. Et je me demanderai alors pourquoi j'ai l'impression de vous avoir toujours connu



photo B.Thomas.

 
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 25 mai 2008

 

  Pour la petite fabrique d'écriture sur le thème de la première fois.


-  Non, je ne veux pas redoubler !

- Alors tu te condamnes à une seconde professionnelle ma fille, parce qu'une troisième avec le niveau que tu as aujourd'hui, c'est droit dans le mur.

- Et tu auras un an pour trouver ta voie, dit le proviseur.

-  Non, j'irai en seconde générale.

-  Alors il faudra vraiment beaucoup travailler et combler tes lacunes, dit le proviseur.

-  Et comme tu en es incapable, je reste sceptique.

-  Vous verrez, je serai tête de classe.

- On connaît tes capacités Julie, mais c'est vraiment un investissement de tous les instants qui t'attend.


Julie sort du collège et son père reprend la conversation sur ce redoublement qui ne peut lui être que profitable. Elle fronce son petit visage, très contrariée. Elle réussira, elle le sait, elle en est capable confirme-t-elle.

-  Oh ! mais je sais que tu as les capacités, sauf une : le travail.

-  Je te prouverai le contraire et je mériterai ainsi un beau cadeau.

-  Ce n'est pas à l'ordre du jour.

J'aurais au moins le droit de partir en vacances avec mes copines ?

Sûrement pas. Je ne vois pas les choses comme ça. Si tu réussis tu auras toute ma considération parce que tu auras fait des efforts colossaux. Tu auras aussi tout mon respect parce que tu auras montré ta pugnacité et enfin tu auras toute mon estime parce que tu seras devenue une jeune fille accomplie.

-  Pfff ! Toujours les grands mots.




Elle s'échappe toujours autant, va traîner chez les copains, tourne les talons dès que la surveillance se relâche, et pourtant le premier trimestre de la troisième avance. Aux vacances de la Toussaint, les parents s'étonnent du relevé de notes, elles sont plus qu'excellentes.

-  C'est incroyable, je ne la vois jamais travailler, elle continue sa petite vie d'effrontée comme avant.


Le bulletin de noël confirme pourtant les résultats. Comment fait-elle ? s'exclame le père. La mère hausse les épaules, on verra bien si elle tient la distance.


Elle la tient, elle la tient si bien que l'année s'achève avec la meilleure moyenne de sa classe et un brevet avec mention.

- Nous sommes vraiment ébahis. Et nous voudrions savoir comment tu as pu obtenir de tels résultats avec tes escapades incessantes.

- C'est simple, j'allais bosser avec mes copains, je leur dois beaucoup. C'est ma vraie famille, c'est pour ça que je ne voulais pas redoubler.

- Ta vraie famille ? Tu y vas fort ! Et nous ?

-  Vous, vous êtes contents. Et vous me devez considération, respect, et estime.

Et elle s'enfuit dans sa chambre, claquant la porte et les laissant plutôt embarrassés, on ne se fâche pas contre quelqu'un qu'on estime.

-  Quel orgueil !

-  Quelle peste !


Le lendemain matin, la mère découvre dans la chambre vide un mot épinglé sur l'oreiller.

« Je suis partie chez Grand-Ma pour quelques temps. Je me suis rendu compte que ma place de première ne m'a pas apporté ce que j'attendais. Moi, ce que j'aurais voulu, c'est simplement une goutte d'amour ».

par polly publié dans : Jeux d'écriture communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Dimanche 18 mai 2008

Inspirée par une toile de Joëlle Chen: Kashtin


 


 

 

 

C'était l'heure.

Ils étaient venus à pied jusqu'au lac émeraude depuis leur lointain village.

Ils s'étaient juré qu'ils partiraient ensemble quand l'heure aurait sonné, et qu'ils s'arrêteraient ici même.


Il y a longtemps, il l'avait vue sortir de l'eau, jeune fille frémissante, et elle l'avait ébloui. A l'époque rares étaient les jeunes filles qui savaient nager, il la prit pour une sirène. Elle s'étonna à peine de sa présence, elle le vit et sourit timidement à ce regard de braise.

Ils s'étaient revus chaque jour cet été-là. Elle travaillait chez un oncle, il campait avec son régiment.

Ils s'étaient mariés, avaient enfanté, et leurs enfants à leur tour avaient donné le jour.

Tout n'avait pas été rose : il y eut des petits partis trop tôt et des aînés qui les oubliaient ; il y eut les maladies; il y eut de grands cris et de grands rires.

Il y eut des tempêtes, il y eut des ravages et d'immenses soleils.

Il y eut des ruptures, des passades torrides, des accommodements.

Puis un jour, la vieillesse venue, un bel apaisement.



Ils s'étaient assis sur la petite plage ensoleillée. Ils étaient calmes et se taisaient. Il lui tenait la main comme au premier jour, dans ses yeux brillait encore la flamme du passé. Elle caressait de ses doigts la paume flétrie, son regard flânait sur l'eau miroitante de ses souvenirs.


Sur leur gauche la silhouette apparut. C'était elle, ils frémirent.

Elle portait une longue jupe noire agrémentée de dentelles fines, un bustier moulait de généreuses formes.

Il chuchota sa stupeur devant tant de beauté.

Elle se crispa, et répondit que si la Dame était aussi pulpeuse c'était pour lui, pour le séduire, qu'elle la laisserait moisir seule sur ce bout de sable pendant qu'il tournoierait avec elle.

Il sourit, l'idée n'était pas mauvaise.

Elle ragea.

Il rit.

- Voilà bien longtemps que nous ne nous étions emportés l'un contre l'autre. Mais tu sais pourquoi nous sommes là. Je ne partirai pas sans toi.


Ils crurent apercevoir sur le visage sévère qui les observait un frémissement de tendresse.

Pendant ce temps le ciel noircissait.

Pendant ce temps le vent commençait sa chanson d'adieu : l'eau devenait plus verte, les herbes frétillaient, le soleil se voilait.

Le galop d'un cheval résonnait au loin tel le tambour discret d'un orchestre gigantesque.



La Dame, d'un geste lent et sûr, les enveloppa de sa brume dorée.

Ils furent jeunes tout à coup : ils avaient vingt ans à peine, et dans leurs yeux pétillait l'amour.

Le grand cheval, crinière folle, posa ses longs membres sur la plage, et sous l'abri de son ventre doux et chaud de soleil, la tornade violente qui brunissait l'aurore ne les atteignit pas.


Il les laissa s'aimer une dernière fois.


par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 14 mai 2008

 

Proposition de la gazette des blogs.

Lettre de haine et sa réponse.


 

 

Vous n'avez pas honte ! Vous êtes un type peu recommandable, une ordure ! Pourtant j'en ai connu dans ma vie, mais des comme vous ça dépasse les bornes ! Si vous continuez à faire du tapage nocturne avec vos prostituées sous mes fenêtres, je vous avertis, je préviens la police, parce que je ne supporte plus vos orgies dégueulasses.

Et comment osez-vous devant les enfants de la rue vous promenez avec ces femmes sans morale, à peine habillées, c'est un vrai scandale ! Et sous mes fenêtres c'est encore pire. En plus elles me provoquent, regarde vers chez moi en m'insultant, c'est devenu insupportable.

Mais qui vous a appris la politesse ? Qui vous a éduqué ? Votre mère devait être sacrément mauvaise pour que vous soyez devenu un tel goujat. Vous insultez ma porte, mais aussi tout le village avec vos manières impossibles, vous êtes haïssable, et vous serez puni pour vos agissements, si ce n'est pas dans cette vie, ce sera plus tard quand vous rendrez des comptes là-haut.

Maintenant je vous aurai prévenu, la prochaine fois que vous mettez votre sale musique à fond, je rameute tous les voisins et vous aurez de nos nouvelles, et si ça ne suffit pas on portera plainte, et vous ne serez plus jamais tranquille par ici, nous aussi on peut vous pourrir la vie. Soyez sûr que je ferai tout ce qu'il faut pour ça.

A  bon entendeur, salut.


 

 

Chère voisine,


Je suis effaré par les propos que vous tenez sur mon compte, effaré mais aussi à moitié mort... de rire.


Depuis combien de temps n'avez-vous pas changé de lunettes, parce que mes amies et amis ne se sont jamais comportés comme vous les décrivez. Et jamais ils ne se seraient permis de vous insulter, s'ils rient parfois (rarement) sous vos fenêtres c'est qu'ils discutent entre eux, jamais sur vous. Qui s'intéresserait à votre petite personne aigrie, toujours veillant derrière ses rideaux ?


Et à quels moments m'avez-vous vu avec des filles à moitié nues ?

-          Prenez-vous vos désirs pour des réalités ?

-          Regrettez-vous quelque part votre jeunesse dépravée ?

-        Vous sentez-vous des accointances avec les bénitiers pour halluciner de la sorte ?


Assurez-vous aussi que votre appareil auditif n'est pas déréglé et que vous n'avez pas quelques acouphènes que vous prenez pour de la musique.


Je me suis informé auprès de nos voisins, et ma foi, je suis rassuré sur moi, et très inquiet pour vous. Personne ne semble vous supporter, et chacun m'a chanté un refrain fort regrettable sur vos agissements. Il paraît que votre méchanceté n'a d'égale que votre immense bêtise. Connaissez-vous votre surnom? Ils vous nomment la pintade, personnellement je ne trouve pas ça très sympa pour ... les pintades. 


Sachez cependant, chère voisine, que si vous vous avisez à venir m'empoisonner la vie, vous ne serez pas déçue de la réception qui vous attend.


Allez, soyez courageuse, osez venir, et cessez de vous planquer derrière votre rideau sale, ou alors lavez-le, vous y verrez plus clair.


Je vous souhaite le bonjour.

 

 

 




 

par polly publié dans : Jeux d'écriture communauté : La gazette des blogs
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Vendredi 9 mai 2008

 

 

La salle s'alluma doucement. Sur l'écran du cinéma se déroulait le générique. Quelques rares spectateurs sortaient. Deux jeunes filles attendaient encore. L'une d'elles reniflait. L'autre, les yeux humides, retenait sa respiration. Elle tendit un mouchoir à sa compagne et s'exclama:

-  C'est nul ces films qui jouent sur l'émotion!

- Mais tu pleures aussi!

- Ouais! Allez partons! Ces histoires me renversent!

Elles se levèrent; celle qui s'exprimait ainsi était longue, fine, très blonde. Elle ajouta:

- Tu crois qu'on peut aimer aussi loin... comme elle ?

- Moi, ce que je voudrais c'est qu'on m'aime comme elle aime, et pas l'inverse, répondit la petite brune, car finalement il est sauvé grâce à elle et il continue de vivre... tranquille le mec!

Elles quittèrent la salle poursuivant leur discussion.


Dans la même salle, occupée par quelques passionnés, la même jeune fille blonde mâchait un caramel dans l'attente du lever de rideau. C'était un cinéma de quartier, comme il n'en existe plus guère, avec balcon et vieilles lanternes. A deux fauteuils d'elle, un monsieur âgé la regardait. Elle le sentit et se tourna vers lui.

- Vous connaissez ce film ? lui demanda-t-il.

- Oui.

- Alors, si vous revenez, c'est que vous avez aimé, n'est-ce pas?

- Peut-être. Je veux vérifier si j'ai tout bien compris comme je pense... En fait, il m'a bouleversée, avoua-t-elle.

- Ce n'est pas triste, j'espère.

- Si, terriblement.

- Oh!

Il se tut, l'expression un peu inquiète de ses yeux amusa la jeune fille.

- Mais c'est du cinéma! Il faut pas prendre tout ça très au sérieux!

Il ne répondit pas, la dévisageant avec un bon sourire. Il réajusta les lunettes qui avaient glissé sur le nez. Il observait l'impatience de la jeunesse qui se manifestait par des petits mouvements secs de la tête.

- Que signifie ce titre anglais, vous le savez ?

- "En brisant les vagues", ou quelque chose d'approchant. Break  veut dire casser, et wave c'est la vague. Mais je ne suis pas très douée en anglais, on peut sûrement traduire autrement. Ca pourrait vouloir dire "en franchissant les ondes" !

- Et vous savez pourquoi ce titre ?

- On en reparle après le film, dit-elle plus bas car l'obscurité s'étendait doucement et les premières images apparurent sur l'écran.


Deux heures plus tard, dans la salle qui se vidait une jeune fille tendait à un vieil homme un mouchoir. Elle pleurait aussi et se mouchait sans pudeur.

- J'aurais pas cru que je pleurerais encore! C'est affreux ce film ! et pourtant il me fascine. Et j'aurais pas cru non plus qu'un vieux monsieur pouvait pleurer! dit-elle en nettoyant le pourtour de ses yeux.

Il ôta ses verres, essuya les dernières larmes et réajusta sa monture.

- Je suis très ému. Très très ému. Et surtout ne me consolez pas en me rappelant que ce n'est que du cinéma !

Ils se sourirent. Elle se leva. Il se dressa difficilement sur des jambes encore chancelantes. Elle lui tendit la main pour l'aider. Il s'en saisit le temps de s'assurer un bon équilibre. Lentement, côte à côte, ils sortirent de la salle.


Ils n'arrivaient pas à se quitter. Ils marchaient sur le trottoir. Elle se forçait à ralentir le pas. Quand elle avançait trop vite, elle s'arrêtait, se tournant vers lui. Ils discutaient. Il était plus petit qu'elle, ou plus courbé. Elle serrait ses bras contre elle pendant qu'il laissait ses mains s'agiter au gré de ses paroles. Ils atteignirent un abribus. Ils s'installèrent sur le banc.

- Et les Italiens ! Du très grand cinéma! s'exclama-t-il.

- Fellini.

- Oui, et Antonioni, et De Sica. Ah! De Sica!

- Le voleur de bicyclette.

- Pour une très jeune fille vous en savez beaucoup, dites donc!

- Mon père était passionné.

- Etait ? demanda le vieil homme, le visage soudain attristé.

- Je me suis mal exprimée, rectifia-t-elle. Mes parents sont divorcés. Il vit en Guyane. Je ne l'ai pas vu depuis deux ans.

Elle se leva comme si la discussion devenait gênante pour elle. Il regardait cette haute silhouette qui avait du mal à s'éloigner. Il dit:

- J'ai une vidéothèque bien fournie. Si vous voulez en profiter, je vous prêterai tous les films que vous voulez.

- Oh, merci!... Euh !... "Délicatessen", vous connaissez? J'adore ce film et je voudrais bien le revoir.

- j'adore aussi! Quand le voulez-vous ?

- Demain. On se retrouve ici, à la même heure, d'accord ?

Il fit un signe de tête affirmatif. Avant de partir elle ajouta:

- Je m'appelle Laure.

Il se leva.

- Charles, à votre service, dit-il en se courbant légèrement comme on salue une princesse.

Elle eut un bel éclat de rire et s'éloigna la démarche joyeuse. Il la suivit un moment du regard puis traversa la chaussée, s'engageant dans une direction opposée.



Tous les jours, vers dix-sept heures, on apercevait une jeune fille blonde échanger avec un vieil homme des cassettes de films.

- Formidable! Vous en avez d'autres de lui ?

- Je les ai tous, j'ai un petit faible pour Clint Eastwood.

Ils restaient-là, sous l'abribus, à discuter cinq minutes, dix minutes, parfois plus. Laure arrivait souvent avant le vieil homme, le lycée était à deux pas. Elle s'asseyait et attendait. Ce soir-là, elle attendit plus longtemps. Elle regarda sa montre, se leva, observant le bout de la rue où généralement il apparaissait chétif et branlant. Elle soupira en se laissant lourdement tomber sur le banc. Plusieurs bus étaient passés. Un jeune garçon d'une dizaine d'années s'approcha timidement d'elle.

- C'est toi Laure ?

- C'est moi, répondit-elle surprise.

- Je viens de la part de Monsieur Charles. Il ne peut pas sortir, il a pris froid. Il m'a donné ça pour toi.

Il lui tendit un paquet. Elle le remercia. L'enfant s'éloignait déjà quand elle le rappela.

- Hé ! tu peux me donner son adresse. Tu lui diras que demain j'irai le voir.

- Il habite dans mon immeuble, allée 4, rue Grenelle, c'est par là-bas, tu connais?

- Oui, j'ai une amie qui habite cette rue. Merci.


Laure frappa à la porte. Des pieds traînants vinrent lentement à sa rencontre. Charles ouvrit. Un gros mouchoir à carreaux sur le nez, il s'excusa de son mauvais état. Elle pénétra dans la pénombre de l'appartement. Elle s'étonna devant les étagères chargées de livres ou de cassettes.

- Et vous vous y retrouvez parmi tous ces livres, tous ces films ?

- Bien sûr ils sont classés. Je tiens un registre. Il est là, en bas. Vous pouvez vérifier. Prenez-le.

Elle tira le registre, un lourd classeur. Elle s'installa près de la fenêtre, dans un fauteuil confortable et l'ouvrit. Visiblement impressionnée, elle leva le nez sur le visage fatigué mais souriant de Charles.

- Waouh! Ca m'épate. 833 films! Comment avez-vous fait ?

- Au fil du temps...

- C'est le titre d'un film de Wenders ?

- Exact. Très beau film.

- Très lent!

- On vit dans un monde où tout va trop vite. Justement, ce genre de film nous permet de prendre le temps.

Elle ne répondit pas, absorbée par les titres qui défilaient à longueur de page. Son doigt s'arrêtait par moments, sa mémoire en fixait les mots. Il la regardait, attendri par les gestes avides de la jeune fille. Elle levait parfois la tête, les yeux rêveurs, ou curieux, ou rieurs. Elle s'exclamait de connaître celui-la, d'avoir découvert celui-ci avec un tel ou une telle, d'avoir tant ri  ou pleuré sur tel autre. Elle s'étonnait aussi d'en connaître si peu. Enfin elle reposa le classeur.

- Je veux que vous me guidiez. Il y a tant de films que je ne connais pas. Par quoi dois-je commencer ?

- Je crois qu'il faut que tu regardes les plus grands d'abord. Si tu commençais par Citizen Kane ?

- De ce très cher Orson! Okay! Mais je veux ma leçon avant.

- Ta leçon ? Sûrement pas! Tu regardes et on en parle. Je préfère ainsi.

- Je voudrais être mieux préparée, surtout pour des films qui me motivent absolument pas. Je suis si paresseuse! Juste un bout d'idée...Allez, faites un effort.

Elle prit une moue si enfantine qu'il ne put résister et céda en riant à la pression de Laure.

- Alors juste le début d'un commencement d'un bout d'idée!



Chaque jour, Laure frappait à la porte de Charles. Charles ouvrait et dans son petit appartement si encombré d'images et de mots soufflait un air de jeunesse. Elle exprimait son enthousiasme ou sa déception.

- Et la scène où il enlève sa chemise pour caresser le piano de la femme aimée, c'est fabuleux.

- Ce geste-là est une trouvaille géniale. On comprend d'un coup que cet homme à l'apparence frustre cache une grande sensibilité, on saisit alors tout son amour. Jane Campion a trouvé l'image juste. Je pense que seule une femme pouvait avoir cette idée-là.

Il en fut ainsi pendant quelques mois. Mais un matin, Laure trouva porte close. Elle revint le soir. Elle revint le lendemain. Elle s'avisa auprès des voisins. Personne ne sut rien lui dire. Monsieur était un homme tranquille, discret, sans histoire. Elle revint plusieurs fois, pendant trois jours. Le troisième jour, les traits tirés par l'inquiétude, elle vit la porte entrebâillée, elle la poussa. Une femme d'une cinquantaine d'années rangeait des albums dans une valise.

- Bonjour, dit Laure d'une petite voix chevrotante.

- Qui êtes-vous ?

- Je suis Laure. Que se passe-t-il ? Pourquoi  Charles n'est plus là ?

- Je suis Marguerite, sa soeur. Il m'a parlé de vous, de vos heures passionnantes... Il a eu un malaise cardiaque. Il est à peu près remis mais il restera encore une ou deux semaines à l'hôpital.

- Je peux le voir ?

Marguerite hésitait. Il faudrait qu'elle le lui demande. Il était très fatigué, il avait besoin de beaucoup de repos. Il faudrait lui promettre de ne pas trop parler. Laure tendue, promit.



Elle le trouva assis dans le parc. Le menton appuyé sur le pommeau d'une canne. Il ne la vit pas arriver. C'est l'ombre qu'elle fit sur lui qui l'éveilla de sa torpeur.

- Laure! Quelle gentille surprise!

- Votre soeur ne vous avait pas prévenu ?

- Si. Mais je ne vous attendais pas si tôt. C'est tellement désagréable de venir voir un malade.

Elle haussa les épaules. Ce n'était pas un malade ordinaire. Elle lui rappela leurs nombreux rendez-vous, elle lui rappela leurs heures passionnantes à parler ciné.

- Et...vous me manquez, ajouta-t-elle hésitante.

Il planta ses yeux gris dans les pupilles sombres de la jeune fille. Un large sourire illumina soudain le visage amaigri et terne.

- Toi aussi, tu me manquais.

Embarrassée, elle détourna le regard et remarqua posé sur une chaise un des albums que Marguerite avait rangés dans la valise.

- Ce sont tous vos souvenirs?

Il prit sur les genoux le vieux livre usé et l'ouvrit. Des photographies jaunies, écornées, de tous formats apparaissaient au fil des pages. Sa main tremblante s'arrêta sur l'une d'elles. Un portrait de femme  l'occupait toute entière. Il tourna l'album vers Laure.

- Seulement ce souvenir-là.

- Qu'elle est belle!

- C'était ma femme.

Ils ne dirent rien pendant quelques minutes, ils partageaient un lien nouveau, celui de l'image prise il y a longtemps, de ce chignon blond épinglant une chevelure soyeuse, de la clarté de ce regard presque distant, de ce sourire presque triste.

- Nous étions jeunes mariés...Elle était déjà malade. Je l'ai accompagnée jusqu'au bout...mais je n'ai pu, comme l'héroïne de "Breaking the waves" la sauver. Pourtant je l'ai cru, je l'ai cru de toutes mes forces...

Les épaules de Charles s'affaissèrent. Laure se taisait, mais son silence était plein d'attention. Elle caressait le contour du visage blond sur la photographie chérie. Il leva à nouveau les yeux sur Laure et sourit timidement.

- Pauvre Laure! Je ne suis pas très délicat avec vous. Vous faites déjà preuve d'amitié en venant me voir et voilà que je vous accable avec mes souvenirs!

- Pas du tout. Je trouve au contraire que c'est une preuve de confiance formidable, et j'en suis très touchée. Vous ne vous êtes jamais remarié ?

- Eh!... mais je vous attendais ! dit-il dans un éclat de joie.

- Ah! Si j'étais plus vieille, répondit-elle, je vous épouserais sur l'heure.

Leur rire réveilla quelques oiseaux qui pépièrent plus fort. Ils se levèrent en même temps. Charles s'appuya sur le bras de Laure. Sous l'autre bras elle portait précieusement l'album.

- Je crois, je suis persuadé que ma femme m'a accompagné tout au long de ma vie. Je l'ai sentie souvent près de moi. Et je suis sûr qu'elle m'attend.

Devant le silence de Laure, il ajouta

- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?

Il s'arrêta, et se tourna vers la jeune fille. Elle dit:

- Ce que j'aime chez vous c'est que vous ne me prenez jamais pour une gamine. Vous me considérez comme une personne et c'est rare chez les adultes, ils ont souvent tendance à penser qu'on sait pas ce qu'on fait, qu'on comprend rien... Et vous êtes là à attendre une réponse de moi, et ça vous paraît important.

- Oui, ça l'est.

- Je vous crois. Je crois que vous avez éprouvé ce sentiment-là. Peut-être vous a-t-il empêché de refaire votre vie, d'aimer quelqu'un d'autre.

- Mais pas du tout! Au contraire, j'ai aimé chaque seconde. Je suis devenu, grâce à elle, quelqu'un de parfaitement lucide sur le temps. J'en ai goûté la moindre parcelle, et aujourd'hui encore c'est ce que je fais, ici, avec vous. Et c'est merveilleux parce que du temps je n'en ai plus beaucoup devant moi.

- Gardez-vous encore un peu. J'ai besoin de vous.



Ils prirent l'habitude de se rencontrer dans le parc. Le cinéma devint un sujet de conversation secondaire. Elle parlait d'elle, il parlait de lui. On les voyait souvent rire. Elle apportait parfois des revues qu'ils feuilletaient ensemble, ou encore quelque gâterie qu'ils dégustaient avec gourmandise. Quelquefois au détour d'un propos, tel ou tel film surgissait de la mémoire de Charles.

- Exactement comme dans "Cinéma Paradiso". Je ne manquais aucune séance. Les spectateurs n'avaient jamais honte de rire fort, de pleurer fort, d'applaudir, de conseiller les héros, de les traiter d'imbéciles ou de les prévenir d'un danger. On apportait sa chaise, et c'était comme une veillée, la magie en plus. Et on en parlait pendant des semaines.


Ce jour-là, il n'était pas sous leur arbre. Elle s'avança vers la porte d'entrée quand Marguerite en sortit. Elles se regardèrent. Laure comprit avant que rien ne fût dit. Les yeux noyés qui l'observaient ne trompaient personne.

- Ses derniers mots sont pour vous.

- Ses derniers mots ? Vraiment ? Les derniers ? il n'y en aura plus jamais ?

Le petit visage de l'adolescente se crispa brusquement. Elle mit la main devant sa bouche pour empêcher les cris. La soeur de Charles la prit dans ses bras.

- Chut ! il n'aimerait pas vos sanglots. Il vous lègue sa vidéothèque à une condition.

Laure leva le nez, des larmes plein les joues.

- Toute sa vidéothèque ?

- Toute.

- Quelle condition ?

- Que vous preniez aussi les livres.

Derrière les pleurs surgit le rire. Marguerite la regarda perplexe.

- C'est...voulut expliquer Laure dans un hoquet...c'est...que je ne suis pas très bonne lectrice, et c'était un sujet de discorde. Il voulait que je lise aussi. C'est un grand malin! Je vais être obligée maintenant.

Elle baissa la tête, soudain intimidée devant l'évènement.

- Je peux le voir, murmura-t-elle.

- Si vous voulez.

Elles disparurent dans le bâtiment.



Laure se dirigeait vers le cinéma du quartier. Elle semblait plus âgée. Peut-être était-elle un peu plus voûtée, comme si elle portait quelque charge sur le dos. En passant devant l'abribus, elle regarda leur banc et s'arrêta les yeux écarquillés. Charles l'attendait, le visage serein, débarrassé de la dernière fatigue, rayonnant. Elle voulut traverser mais dut attendre que le passage fût libre. Quand elle s'avança vers lui, son sourire la quitta. Il avait disparu. Elle s'assit, décomposée.

Dites-moi au moins que vous l'avez retrouvée. Faites-moi un signe, n'importe lequel que je comprenne qu'elle vous attendait, dit-elle.

Un passant s'arrêta, personne n'a l'habitude d'entendre soliloquer autrui, puis il continua son chemin devant le regard noir que lui lança Laure. Juste un signe. Allez, faites un effort... je vous promets de lire...tiens! Je vais lire Madame Bovary. D'accord ? Alors dans l'abribus où pas un brin d'air ne passait ce jour-là, où la chaleur estivale s'était engouffrée pesamment, une brise fraîche et forte fit voler les cheveux fins de Laure. Elle frissonna, peut-être de joie, car son visage levé vers le haut des arbres souriait, émerveillé.

 


 

 




 

par polly publié dans : scénarii communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 4 mai 2008

Pour la petite fabrique sur un tableau de Joëlle.

 

 

 



J'avais à peine cinq ans quand mes parents m'ont vendue au patron de cet atelier de tissage. La première chose qui frappa la petite fille crasseuse que j'étais fut l'odeur âcre qui était à peine respirable, odeurs de laine et de teinture, odeurs de la poussière et de ces hommes et femmes qui suaient, silencieux, et qui sans cesse avaient leurs mains à l'ouvrage. Je n'étais pas la seule enfant, certains de deux ans mes aînés tissaient déjà, un très jeune garçon était chargé de récupérer tous les bouts de fil. A mon arrivée il ne me regarda pas, perdu dans des pensées que je ne connaîtrais jamais. On m'affecta près d'un homme déjà âgé, je devais trier le fil pour lui et le lui tendre dès qu'il en avait besoin, et en même temps je devais apprendre ses gestes. Le soir, je dormais sur une paillasse près des autres enfants, ils étaient très organisés déjà, et ne me firent que peu de place. Mais je survécus.

Je regardais les mains qui allaient, venaient, tiraient le fil, coupaient, revenaient sur le métier, repartaient. Il ne parlait jamais, m'ordonnait d'un coup d'œil ou de tête ce que j'avais à faire. Il ne souriait jamais non plus.

J'admirais sa dextérité, c'était le meilleur ouvrier de la fabrique, il mariait les couleurs dans des tissages toujours renouvelés, dans des arabesques, des ondulations, des ornements qui naissaient au gré de sa fantaisie et qui racontaient tant de légendes de notre grand pays. Je les écoutais, fascinée.

Le patron houspillait les autres, jamais mon tisserand; il passait à côté, regardait, poussait un soupir satisfait et s'en allait. Je ne sais pas si j'apprenais, mais je sais que ses mains furent mon paysage quotidien, douze heures, parfois quinze heures d'affilée.

J'étais là depuis une trentaine de jours quand le tisserand vint me chercher une nuit. Il avait repéré mon coin de repos, il me secoua légèrement, posant un doigt sur la bouche et je le suivis. Dehors, il m'enroula dans une couverture et m'emporta sur son dos comme un vieux sac. Je sais qu'il marcha longtemps, je me souviens d'avoir dormi au rythme régulier de son pas.

Il me déposa devant une maison blanche, dans un quartier riche, il frappa doucement à une porte latérale, on l'attendait sûrement car une femme vint ouvrir aussitôt. Elle me regarda à la lumière du hall, fit un signe d'acquiescement à mon tisserand, et il partit, me laissant à ce luxe et à mon anxiété.

Je fus choyée comme une princesse, on me lava, on me coiffa, on me revêtit de beaux atours, on me donna une chambre immense avec un lit moelleux. La femme s'appelait Madja, elle s'occuperait de moi pour l'instant. Mais d'abord il fallait que je fasse bonne impression, on me présenterait au maître de la maison le lendemain.

Du haut de mes cinq années je trouvai que le maître ressemblait à une grosse barrique rose. Il me fit tourner trois fois sur place, observa ma denture comme on le fait à un cheval. J'avais peur. Il rit de ma peur et je ne comprenais pas son dialecte.

-          Ton mari a su trouver l'enfant idéale. Mes compatriotes arriveront dans une semaine, prépare-la, qu'elle apprenne l'anglais, c'est primordial.

Madja me traduisit ses propos. Je ne savais pas si je saurais apprendre une langue en si peu de temps. Mais je ne voulais pas décevoir, le lit était confortable, la nourriture excellente, pour le moment c'était l'essentiel pour l'enfant affamée et déshéritée que j'étais.

L'institutrice me harcela tous les jours pendant des heures, j'en regrettais le silence de mon tisserand, mais je progressais rapidement. Quand elle était satisfaite, elle me donnait une feuille et des crayons, et je dessinais.

Des mains.

Les mains du tisserand. Comme une obsession.

Ils arrivèrent.

La femme, toute en hauteur et maigreur, fut séduite par ma lourde toison noire et bouclée et mes grands yeux verts qui illuminaient mon visage brun. J'avais l'impression qu'elle était là pour choisir un chiot, et c'était un peu ça. Son époux rigide dans son uniforme colonial me toisa impassible mais je vis dans ses prunelles une petite lueur malicieuse.

Pendant qu'ils discutaient autour d'un verre de Brandy, je me concentrais sur mon dessin. Les mains du tisserand devenaient de plus en plus réelles malgré mes maladresses. Ma future mère adoptive se délecta de ce talent précoce. Je ferais un jour les beaux arts. J'eus presque pitié d'elle devant ses rêves fous. Ne savait-elle pas d'où je venais ? Dans ma petite tête, je révisais mes leçons de conduite, mes leçons d'anglais, je devais être conforme aux attentes pour sortir de la misère. Cela ressemblait à un conte, mais je restais sur la réserve. Privée d'amour, je n'avais jusque là été qu'une marionnette qu'on vendait aux plus offrants. A cinq ans j'avais accumulé une expérience bien lourde. Je me méfiais. Et avec le recul, je sais que je les ai bien déçus ces parents fortunés qui voulaient peut-être mon bonheur, mais au fond de moi, je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais là pour la décoration et pour faire valoir leur charitable générosité.

Cependant, elle a tenu sa promesse, j'ai pu suivre les beaux arts à Londres.

Ma consolation : je peins.

Des mains.

 

par polly publié dans : Jeux d'écriture communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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juste pour vous...


Sur les conseils de
Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
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Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

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