Lundi 31 mars 2008

Parce que souvent les photographies de Bruno m'inspirent et qu'il a la gentillesse de me les prêter, je vous offre ces quelques mots.






En nuées noires,
deux feuillus nus, jumeaux, nerveux,
houspillent géométriquement
la femme resserrée sur sa frilosité,
et l'homme nonchalant
qui s'éloigne, muré.
Impossible rencontre, impossible partage.
La place vide et large résonne de silence.
Soupirs perdus des branches
dans le ciel gris d'un soir.


par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 26 mars 2008

Pour la petite fabrique d'écriture: autour du verbe perdre.



J'ai perdu mes mots un soir où l'absence m'a ligoté la langue.
J'ai perdu l'envolée des mots, l'absence m'avait coupé les ailes.
J'ai perdu la saveur des mots quand l'amer de l'absence
culbuta mon matin.



Il a perdu ses mots dans des pages effacées,
ne reste qu'une antienne dans un psaume fragile.

Il a perdu ses mots, égarés dans la balle assassine d'enfants,
sur les sommets du monde, dans les creux des collines,
dans le sable des plages.
Il a perdu ses mots dans des douleurs anciennes qu'on ne saurait guérir
même à grands coups de cœur, même à grands coups d'amour.



J'avais perdu les mots et puis les ai trouvés rejaillis d'un soleil
Qui brillaient de blancheur sur des crêtes océanes
Et j'ai plongé profond pour en saisir le nacre.



Il avait perdu les mots et puis les a trouvés dans le chant d'un marin
Et n'a gardé en lui que douce mélopée, sirène des matins.
Et a plongé très loin pour s'en saisir enfin.


 

 

Ni le vent, ni la houle, ni même la tempête ne perdront plus les mots
Qui bercent, qui pleurent, qui crient ou font danser
Et s'emmêlent ainsi aux musiques du monde.


 

par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Lundi 24 mars 2008

Non, ce ne sont pas des photos de décembre (il a fait beau!).
C'était le jour d'après du printemps qui se tourne lui-même en dérision.



le vendredi 21 mars 2008


le samedi matin...

par polly publié dans : le tout et le rien. communauté : La gazette des blogs
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Jeudi 20 mars 2008

 
 
 
Le cercle de tes mains auréole mon enfance
 
berceau refuge et corne d'abondance.
 
 
 
tant de fois dans mes mèches rebelles
 
tes doigts osaient une caresse
 
et puis se détournaient
 
afin que l'émotion que ta main faisait naître
 
ne gêne pas l’enfant qui languissait d'être
 
et plus grand et plus fort et tu le devinais
 
toi qui avais vécu les mêmes tremblements
 
dans tes tourments d'adolescent
 
 
 
tes mains d'amour repliées sur ton journal
 
dans ce repos dominical
 
cherchent le fol espoir d'un gain
 
et cochent des noms pour un tiercé incertain
 
elles se taisent un moment
 
suspendues dans ton silence
 
ce silence des jours heureux
 
ce silence des jours moelleux
 
c'était du temps pour nous
 
une tendresse tendue vers nous
 
comme un enchantement
 
je l'entends dans ce silence
 
ton amour
 
 
 
ta main épaisse d'avoir bâti
 
ta main façonnée par le ciment
 
ta main maçonnée et blanchie
 
ta main calleuse infatigable
 
ta main à l'ouvrage inlassable
 
ta main jamais ne ment
 
je la regarde aujourd'hui
 
sur cette photographie jaunie
 
elle m'émeut m'émerveille
 
car elle est nue et simple et belle
 
dans son repos et son labeur
 
dans sa bonté et sa grandeur
 
cette douceur cette joie
 
ce bonheur cette foi
 
c'est le cercle de tes mains
 
qui s'arrondit encore pour moi
 
par amour

 
 
par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 14 mars 2008
 
Je dépoussière Magritte, la paresse est la plus forte en ces jours.
Bonne lecture.



Ecrire autour d’une image. Proposition d’Azalaïs.

 

 
 
Magritte, la condition humaine 1.
conditionhumaine.jpg3.jpg

- Dis René, pourquoi tu n’as pas peint les enfants qui jouaient dans le champ ?

 

- Parce qu’ils sont trop vivants.

 

- Tu refuses de peindre les vivants ?

 

- Sauf toi ma Muse.

 

- Mais ça veut dire que je ne suis pas vivante alors ?

 

- Ça veut dire que tu es vivante dans mon œuvre.

 

- Et pas dans ta vie ?

 

- Sans toi je n’aurais pas de vraie vie, je n’aurais que mes pinceaux, et ce n’est pas la vie, seulement des morceaux de ce que je vois. Toi, je te vois toute entière.

 

- Et les enfants ? Tu ne les vois pas ?

 

- Je leur épargne l’immobilisme éternel dans un carré de toile aussi grand fut-il.

 

- A nous tu ne l’épargnes pas, est-ce notre cimetière ?

 

- On se souviendra de notre amour comme immortel.

 

- Mais ces enfants mettaient de la gaîté dans le jardin.

 

- Et mon tableau n’est pas gai ?

 

- Je ne veux pas dire ça, René, dans ton tableau on t’imagine devant ta toile, sérieux et concentré.

 

- Tu te trompes, ma Georgette. Il ne raconte pas le peintre, seulement son regard, il montre que l’image est à jamais limitée, et que la vie est hors d’elle, il montre la fausseté de l’image. La toile devant la fenêtre n’est pas la toile du peintre, tout n’est qu’illusion.

 

- Tu te moques René.

 

- Oui, je me moque du monde qui prend tout ça très au sérieux.

 
 
Magritte, la condition humaine 2
magritte-human-condition.jpg2.jpg
 

 

- Dis René, pourquoi tu n’as pas mis les gens sur la plage ?

 

- Je leur évite le ridicule, ma Tendre Muse.

 

- Tu les trouves ridicules ?

 

- Absolument. Avec leurs horribles bonnets, leurs maillots, leur impudeur.

 

- Moi je les aimais bien, la plage était vivante avec tout son bruit.

 

- Et moi je désirais le silence et je le désire encore si tu te tais un peu.

 

-

 

-

 

-

 

-

 

- Hum !

 

- Oui, Georgette ?

 

- J’aime beaucoup ce que tu as peint, tu élargis la plage, le ciel et la mer, on a une impression d’infini… ces couleurs sont apaisantes.

 

- Moi j’aime beaucoup le tricot que tu es en train de me faire, et je languis l’hiver pour pouvoir le porter.

 

ren---magritte.jpg


images source Google.
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 13 mars 2008


Pour la gazette , les équipières nous proposaient une ronde poétique qui devait commencer par une lettre malencontreusement  reçue, les deux premiers vers de la chanson de Renan Luce..



Aujourd'hui j'ai reçu par erreur
Une lettre, maladresse de facteur
Je n'ai pas de suite vu l'adresse,
Je l'ai ouverte dans le stress.

 
C'était un courrier où l'orthographe
Acceptait vaillamment d'être mise
A mal, un enfant y parlait girafes
Clowns chahuteurs et tour de Pise
 Captaine Lili

 


Mes mains tremblaient tellement
Que la lettre m'échappa soudain
Point donc de fin à mes tourments
Car elle chut dans l'eau de mon bain.
 Enriqueta

 


C'est alors d'un geste vif et furtif

Que j'ai tenté de la sauver

Mais c'est par cet acte agressif

Que la missive a coulé et l'encre s'est diluée

Cacyope

 
 
 

Alors dans l’enveloppe fripée
Je glisse la lettre que j’ai séchée

Et m’en vais chercher l’enfant

Lui répéter tous les mots dedans.

 
 
 

Quelle ne fut pas ma surprise
De découvrir à l’adresse indiquée

Un vieux monsieur à l’allure grise

Par mes efforts tout chaviré.



 


par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : La gazette des blogs
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Mardi 11 mars 2008


undefinedphoto de Bruno.
 


Dans ce pré de blancheur,
je t’aime encore.
Je t’aime et te regarde captive du givre.
Je t’aime malgré les ans
qui ont rogné tes branches.
Silhouette rigide, silhouette fragile
que la neige embellit.
 

Dans ce cimetière d’hiver
où des stèles de bois
se tordent à la morsure du froid,
je devine tes tourments de glace.
Tu es là, droite et fière, impassible.

 

Et dans tout ce blanc qui prospère,
mon amour pour toi se déploie en couleurs.

 
 
par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Vendredi 7 mars 2008



Je l’attends. Je me suis garé tout près du bâtiment.

 

Elle va surgir d’un instant à l’autre. Je l’imagine déjà avec ses longs cheveux roux légers et sautillant sur ses épaules menues, son petit air mutin, son manteau noir trop long, sa sacoche en bandoulière et son ordinateur portable à la main. Elle se veut femme d’affaires, alors elle claque d’impatience ses talons un peu hauts, mais elle ressemble encore à une étudiante à peine sortie de l’université.

 

Deux mois que je ne l’ai vue, et encore en courant. Elle court sans cesse, jamais en repos. Je sais bien que son job l’appelle à travers l’Europe, et comme elle déteste l’avion, elle en connaît toutes les gares. Combien de fois suis-je venu ici, dans cette ambiance nauséeuse pour la voir cinq minutes, parfois dix, au mieux une heure, entre deux trains ? Cette fois elle m’a dit qu’elle restait quelques jours, alors j’ai réservé dans un manoir proche de la ville de quoi la régaler en soirée glamour. Ensuite, je la garde, je lui propose ce que je n’ai jamais osé jusqu’alors.

 

Je la garde près de moi, je lui fais un enfant, puis deux, puis trois.

 

Elle ne sait pas encore ce que je lui réserve, ou elle fait semblant d’ignorer mes appels. Il faut dire que je suis timide, et elle est si étincelante que je perds mes moyens, même au téléphone.

 

Mais ce soir, je la garde.

 

J’observe dans le rétroviseur, tout est si calme. Passe et repasse devant ma voiture un vigil qui s’ennuie, un couple de vieux, inquiets, qui se dépêche pour ne pas rater son train, deux copains très pressés eux aussi.

 

Enfin la voilà, je sors de la voiture et lui fais signe, et je vois son sourire s’élargir et son pas accélérer. Tout un bonheur surgit là au centre de ma poitrine. Elle est si belle.

 

On s’embrasse comme d’habitude, deux vieux copains de cours qui se connaissent depuis la première année de fac. Mais j’ai peine à comprendre ce qu’elle me dit. Elle répète :

 

-   J’ai une demi-heure devant moi, je dois être à Amsterdam demain matin.

 

-    Mais tu devais rester plusieurs jours !

 

-    Un imprévu. C’est urgent, tu sais. Viens, on va au café, j’ai laissé ma valise là-bas. Je te raconte.

 

Je suis effondré, tentant de marcher malgré tout dignement. Elle commande deux cafés et vient s’asseoir près de moi. Elle me prend les mains et comme chaque fois qu’elle a ce geste, je sais que ce qu’elle va m’apprendre me laminera. Un nouveau copain, sans doute.

 

Pire que ça. Elle raconte qu’elle va se poser définitivement, en Charente, avec quelqu’un de bien, insiste-elle, elle lâche ce boulot. Elle attend un enfant.

 

Je pâlis, et cela doit se voir car elle me tapote sur les mains.

 

-    Eh ! ça va ?

 

-  Oui, bien sûr ! je suis un peu surpris, voilà tout. Je ne t’imagine pas en mère de famille.

 

Elle rit aux éclats, et sa beauté n’en est que plus terrifiante. Et pendant qu’elle parle, parle, parle de tous ses projets de bonheur, ne serait-ce la breloque qui tambourine trop fort à l’intérieur et qui fait mal, je contrôle au mieux tout le tremblement qui m’envahit.

 

-   C’est l’heure, tu m’accompagnes jusqu’au quai ? me demande-t-elle en rassemblant ses affaires.

 

-   Tu sais bien que non, j’ai horreur des quais de gare.

Elle m’embrasse et s’éloigne vers la sortie. Quand elle se retourne pour m’envoyer de sa petite main ce joli geste d’adieu qui me poignarde chaque fois, je la vois à peine. Je crois bien qu'une larme glisse sur ma joue.


par polly publié dans : le tout et le rien. communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Lundi 3 mars 2008

Oui, oui, je sais, je dépoussière, manque d'inspiration en ce moment... ça arrive!
Et puis oui, oui, je sais: encore une histoire de guerre!
Mais c'est à cause de la photo ci-dessous.
Et oui, je sais, un peu long, seulement pour ceux qui auront le temps...



Cette demi-journée de ma vie est noire. Cette demi-journée est noire et vraie. Moi qui l'écris aujourd'hui, j'en tremble encore. Poison en moi à jamais, elle m'habite. Elle est noire, vraie et vieille de quarante six ans. Vieille de quarante six ans et vivace, terriblement.

Je la lègue à mes enfants et petits-enfants pour que chaque année, comme moi, ils portent une fleur sur le tombeau d'Agnès A. Un tombeau de sang transformé en eau. Une flaque humaine, là où tomba le corps de cette femme. Ils vérifieront sur le chemin qui grimpe aux Serneaux, après la bergerie des Vernon, que la silhouette apparaît à la première fonte des neiges.

Je dois faire preuve de courage et dire ce que j'ai tu si longtemps. Je dois témoigner maintenant que j'arrive au bout de ma vie et avant que ne se perde la mémoire de ce jour blanc.

 

C'était un jour blanc. Un  de ces jours enneigés de la terre au ciel sans qu'un seul flocon ne tombe. La brume tamisait la lumière, et les lignes des routes, les crêtes des montagnes, les maisons des villages diluaient leurs couleurs et leur forme. Tout se confondait dans l'ambiance crèmeuse. Ce flottement de l'air agitait nos esprits. Nous étions cinq, coincés dans la citroën. Agnès, serrée entre Gilles et Lucien sur la banquette arrière, fixait le rétroviseur et cherchait mon regard. Je l'observais dans ce bout de miroir quand je pouvais détacher les yeux de la chaussée glissante. Elle avait à peine vingt ans, elle était belle sous le béret noir qui ombrait le front haut. Ses prunelles larges et sombres lançaient parfois d'étranges signes: peur, peine, colère. Le plus souvent de la colère. Une froide rage les traversait. Elle avait rendu de grands services à notre réseau. Elle parcourait pour nous l'arrière pays pour transmettre les messages dangereux aux chefs des différents maquis. C'était une fille solide et énergique qui nous avait été envoyée et recommandée par le Major T. responsable du secteur. Seule tare : une arrogance difficilement supportable. Elle manifestait envers nos jeunes combattants une sorte de mépris hautain, comme s'ils n'étaient que de nécessaires excécutants. Elle passait devant eux sans regard, sans bonjour, le pas fier. Mais aujourd'hui je sais qu'elle se sauvegardait, qu'elle évitait de rencontrer affection, amitié, amour parmi ces soldats de l'ombre exposés à la mort. Je l'avais cru fidèle à notre cause, attachée à la liberté de notre pays. Je dus me rendre à l'évidence : les preuves s'accumulaient. Elle trahissait. Nos repères, un par un, tombaient aux mains de la gestapo. Nos maquis étaient de plus en plus menacés. Le réseau Martial venait d'être démantelé.

La citroën se gara près d'une autre voiture. Mangier et les siens étaient déjà là. Lucien tira Agnès de la voiture. Elle dit les dents serrées:

- Laisse-moi. Je ne vais pas m'envoler!

- Avec toi, on sait pas! répondit-il en maintenant la pression.

Elle avait les mains liées. Elle les leva d'un geste menaçant, mais Gilles saisit l'autre bras, et tous deux la tinrent fortement. Mathieu haussa les épaules devant la férocité des deux hommes et me lança du regard un appel à l'indulgence.

- Pas la peine de la tenir ainsi, laissez-lui un peu d'air.

A mon ordre, ils desserrèrent l'étreinte, mais durant toute la montée jusqu'à la bergerie, ils ne lâchèrent pas un instant ce jeune et vigoureux corps. Assis autour d'une vieille table branlante, ils nous attendaient : Mangier, Guérin, Artunser, Velaz et Marthe V. C'est à moi qu'échut la lourde tâche d'ouvrir le procès. Mathieu servait de greffier. Toutes ses notes sont consignées. Elles dorment dans la malle noire, au grenier. Je les ai relues souvent comme pour me punir de n'avoir pas eu ce jour-là plus de discernement. Je ne vais pas retracer toutes les étapes de cette horrible injustice, je vais aller à l'essentiel, l'affrontement entre elle et Guérin.

Au début, elle se tut. Obstinément. Elle jetait parfois de lourds regards vers Guérin. Ce dernier était comme absent du débat. Il fumait cigarette sur cigarette. Au moment crucial de l'exposition des photographies la montrant dans les bras d'un officier allemand, elle explosa.

- Vous êtes odieux! Ce n'est pas un procès! Comment puis-je me défendre? vous avez tout prévu d'avance, je n'ai aucune chance!

- Reconnaissez-vous cet officier? demanda Mangier.

- Bien sûr! Et vous aussi! C'est le lieutenant Strassberger. C'est Guérin qui m'a envoyée à cette mission. Et vous le savez bien!

 - Comment? s'exclama Marthe V. Explique-nous Guérin.

Guérin se tourna enfin vers Agnès. Il exhala une bouffée de fumée et froidement, tranquillement, raconta.

- En effet, je l'ai envoyée en mission auprès de Strassberger. Je pensais qu'elle saurait le séduire. Et c'est ce qu'elle a fait. Les photographies ont été prises par un de mes hommes. Je tenais quand même à m'assurer qu'elle restait dans les limites que je lui avais données.

- Quelles limites? Soyez plus clair, demanda encore Marthe.

- Elle avait pour ordre d'extorquer tous renseignements concernant les prochaines manoeuvres allemandes. Elle ne devait en aucun cas fréquenter d'autres militaires, elle devait séduire l'officier pas devenir sa pute française qu'il exhibait!

- Taisez-vous! cria Agnès, c'est insupportable d'entendre ça! J'ai toujours gardé mes distances!

- Alors justifie ce baiser! Très langoureux ce baiser! Pas vrai?

Velaz montrait le document sur lequel Agnès embrassait à pleine bouche Strassberger, autour d'eux une troupe de fringuants officiers allemands applaudissait.

- Oui, je l'embrasse. Je l'ai embrassé plusieurs fois. Il fallait bien que je lui donne quelques gages. Strassberger, contrairement aux apparences, est un romantique. Il pense sincèrement que je l'aime et il croit que je suis son grand amour. Ce soir-là, il a fallu fêter nos fiançailles. Je l'ai dit à Guérin. Guérin sait tout. Je ne comprends pas pourquoi il se tait là dessus!

- Tu ne m'as jamais parlé de fiançailles Agnès, dit calmement Guérin. Jamais! Au début, tu donnais tout ce qui te tombait sous la main et peu à peu les renseignements se sont faits rares, trop rares et tu ne venais pas toujours aux rendez-vous.

- Tu mens Guérin! Tu mens! Je ne sais pas pourquoi tu fais ça mais c'est ma parole contre la tienne n'est-ce pas? Je n'ai donc aucune chance!

- En effet, c'est ta parole contre la mienne Agnès. Et depuis quelques temps, depuis ces fameuses fiançailles, nos hommes, comme par hasard, tombent un à un.

- Guérin je t'ai remis une pellicule récemment.

- Quelle péllicule ?

- Tu le sais bien, je le lis dans tes yeux. Raconte ce que contenait la pellicule.

- Comment veux-tu que je le sache! Tu ne m'as rien remis depuis une bonne quinzaine.

- Tu mens. J'ai la preuve que je te l'ai bien remise. Seulement il faut que vous alliez voir le Major T.

Je vis Guérin pâlir sous son air détaché. Sa cigarette tremblait légèrement, mais je n'y vis qu'une émotion normale dans l'affrontement qu'il subissait.

- Elle veut simplement gagner du temps! s'exclama-t-il. Elle sait très bien que le Major est à Londres en ce moment.

- En effet, mais s'il faut attendre son retour, nous l'attendrons, dis-je. Nous devons rester équitables. Elle restera ici, sous la garde de trois hommes, pendant que nous irons aux renseignements. En attendant Agnès tu peux nous dire ce que contenait la pellicule,

- Guérin le sait aussi. J'ai eu accès aux registres que tenait Strassberger. Une chance folle:  j'étais avec lui, dans un bistrot du centre. Un de ses camarades est venu lui demander un service. Il a laissé sa serviette sous la table. Alors je me suis tranquillement levée, la serviette sous le bras et je suis allée aux toilettes. Ce registre notifiait les prochaines manoeuvres sur le sud avec les dates et les noms des troupes. J'ai photographié chaque page. Je suis revenue m'asseoir. Strassberger était déjà là. Il était rouge de colère quand il m'a vue avec sa serviette. Je lui ai expliqué que j'avais eu un besoin urgent et que je ne pouvais pas laisser sa serviette à la portée de tout le monde. Il me semble qu'il m'a crue.

Elle m'impressionnait. Elle avait parlé avec fermeté et conviction. Je commençais à avoir un doute, un mince filet de doute. Seul le Major pouvait nous venir en aide.

On entendit des voix. Qui pouvait venir nous déranger, sinon...

On sortit nos armes, prêts à défendre chèrement notre peau. Agnès eut un regard de panique vers Guérin avant de se glisser sous la table, les mains toujours liées. Je remarquai un imperceptible sourire sur le visage de Guérin, mais je ne l'enregistrai pas comme tel sur l'instant. Je crus plutôt à une crispation des mâchoires.

On frappa.

- C'est moi, Gilles. Y a Cervan qu'a une mauvaise nouvelle. Il arrive de Lyon.

Soulagés, tous soupirèrent. Les armes retrouvèrent leur place, au chaud sous les manteaux. Cervan entra. Gilles referma la porte derrière lui et partit reprendre son guêt. Agnès se releva. Elle avait le visage défait.

- Je viens d'apprendre l'arrestation du Major. A Lyon. Il n'a jamais atteint Londres. Frouquier, vous êtes désormais le seul responsable du secteur. Je viens aux ordres.

Je sentis le sang se retirer de mon visage. Le Major était un ami. Il fallait immédiatement que les réseaux se désorganisent. Chacun savait ce qu'il avait à faire. J'étais persuadé que le Major ne parlerait pas sous la torture, mais c'était la procédure.

- Prévenez tout le monde, Cerdan. Ne perdez pas de temps. Nous en terminons ici et nous ferons de même.

Tous les regards convergeaient vers Agnès. Tous les regards l'accusaient. Elle le sut. Elle se redressa, le visage fermé et n'ajouta pas un mot.

Marthe V respira fortement avant de lancer.

- Je crois que ça suffit maintenant. Sa culpabilité est évidente. Pressons-nous.

Il se passa ce qui se passe toujours dans ces cas là. On vota, à main levée. J'ai levé la main : coupable. A l'époque trouble que nous vivions, la condamnation à mort d'une personne, quelle qu'elle soit, ne me laissait pas d'état d'âme. Nous étions en guerre. Cependant, j'ai levé une main hésitante en regardant le beau visage d'Agnès, son beau visage lisse qui ne vieillirait pas, son beau visage impassible et lointain, inaccessible. J'avais dans la poitrine un tremblement affreux. Mais j'ai voté la mort.

Elle est partie sur ce chemin de neige. Les mains liées. Derrière suivait Gilles. Il a visé la nuque. Elle est tombée à plat les bras sous son corps, la face dans la mollesse d'une neige lourde, la jambe doucement s'est posée sur l'autre, comme au ralenti. De la bergerie, on regardait tous la silhouette étendue, cette ombre noire semblait marcher encore sur la pente du sentier.

 

 

C'est à la libération que j'ai commencé mes cauchemars. Cinq mois plus tard, cinq mois trop tard. J'avais réussi à rejoindre Londres après le procès d'Agnès. Puis j'ai débarqué avec Leclerc. Enfin ce fut Paris. Là, j'ai retrouvé le Major. Vivant. Toujours actif dans les services de l'armée. J'aurais hurlé de joie s'il ne m'avait lancé une oeillade glaciale et dit d'un ton sec:

- Vous avez manqué de discernement le 11 mars 44, Frouquier. Je n'ai jamais été arrêté à Lyon!

- C'est Cerdan qui nous a prévenus, plaidai-je.

- Inutile de vous justifier. Je sais tout. J'ai retrouvé Mathieu, j'ai lu chaque ligne de ce foutu procès. A aucun moment vous n'avez mis en doute sa culpabilité. Vous êtiez donc si sûr de Guérin et sa bande?

- Oui. Je ne vois pas comment j'aurai pu douter de lui. Il était là avant moi, et il a souvent risqué sa vie pour nous.

- Lui pourtant se méfiait de tout le monde. Il enquêtait sur vous, comme il enquêtait sur chacun de nous. Vous auriez dû être plus vigilant et faire une contre-enquête dès que vous avez eu les premiers éléments. Malheureusement vous ne l'avez pas fait! Personne n'a été chargé de préparer la défense d'Agnès! Ce n'était pas la justice que j'attendais de vous. Dès mon retour en France, j'ai retrouvé Guérin, Cerdan et trois autres complices. Ils ont avoué sans difficulté. Ils sont froids maintenant.

Il me tourna le dos me laissant en plein désarroi. Je l'appelai:

- Mais Major...

Il fit demi-tour et d'une voix atone, presque dans un souffle ajouta:

- Agnès était ma fille. Je connaissais toutes ses missions. Son vrai nom est Armelle d'Amonville. Ne l'oubliez pas.

 

Non Armelle, je ne t'oublie pas. J'ai reçu le journal que tu tenais en ces années  noires, cadeau hérité de ton père. J'ai compris alors ton terrible silence lorsque tu appris son arrestation. J'ai compris aussi ton arrogance, toi qui avais perdu ton amour dans les combats de la première heure. Ce journal a rejoint la malle du grenier. Il est écorné, jauni, sali: j'ai tant pleuré sur lui.

Chaque fois que je le peux, un 11 mars, aux premières fontes, je me rends à la bergerie des Vernon. Et la flaque est là, te contenant toute. Silhouette d'eau sur le chemin de neige, tu sembles avancer avec accablement, et je te regarde, je regarde cette souffrance que tu es devenue. Je te rejoins dans la pente et je pose sur ton dos d'aquarelle l'orchidée blanche de mon remord.

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                                                        photo de  Bruno.

 
     .

           

par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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juste pour vous...


Sur les conseils de
Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
cest
ici.

intro

Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

Et que vogue le blog.


 



Ceux qui luttent ne sont pas certains de gagner, mais ceux qui ne luttent pas sont déjà sûrs d'avoir perdu.





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