juste pour vous...


Sur les conseils de
Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
cest ici
.
Mardi 20 novembre 2007



1

Elle porte un manteau rouge, trop petit, un de ceux trouvé dans les ventes de charité, élimé et démodé. Elle le serre autour de son corps frêle. Adossée au mur du bâtiment, elle regarde deux fillettes de son âge jouer à la marelle. L’une, plutôt boulotte, saute d’une case à l’autre en léchant une sucette avec plus d’application qu’elle n’en met pour éviter les lignes qu’il ne faut absolument pas mordre. L’autre, attentive à l’erreur que pourrait commettre son amie, tourne entre ses doigts le bout d’une tresse blonde. Sa camarade réussit pourtant à revenir. Elle lance le palet qui glisse trop loin.
 

- A toi, Marielle ! soupire comme désenchantée la petite gourmande.

 

Le palet de Marielle atteint sans faute la case quatre. Un, deux, trois saute-elle. Cinq, six. Elle pose les deux pieds, chacun d’un côté d’une ligne sur le sept et le huit, puis virevolte et se retrouve en sens inverse. Six. Au cinq elle ramasse son palet. Trois, deux, un, terre.

 

L’autre regarde toujours, presque fixement. Dans son regard comme une envie. Mais ni Marielle, ni sa compagne ne prêtent attention à la fillette solitaire dont la toison dense et brune frissonne sous les coups glacés du vent.

 

L’heure se fait plus sombre. Les deux amies se retirent et disparaissent dans l’entrée B de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.

 

Le petit manteau rouge s’agite. De sa poche apparaît un galet lisse. Elle le pose sur le un. Facile. Elle saute d’un pied sur le deux, le trois. Elle est lourde, maladroite, elle cherche l’équilibre. Elle termine son parcours, elle recommence. Peu à peu, elle s’allège, son saut gagne en souplesse, elle se réchauffe. Trois : les tremblements s’atténuent, le palet obéit.

 

Elle s’absorbe dans son jeu, oubliant le décor, les façades grisâtres, le froid plus vif, les passants pressés qui s’éclipsent dans leurs montées, tous ces inconnus vus chaque jour et restés étrangers. Elle oublie. Elle joue. C’est magique.

 

Les réverbères donnent à la scène une lumière violente et étrange ; ils éclairent crûment mais les silhouettes en deviennent plus opaques. Celle de l’enfant ressemble à un oiseau qu’une aile blessée empêcherait de voler. Elle ne voit pas l’ombre massive et titubante qui s’approche de la marelle. C’est un homme, plutôt grand, vêtu d’une vareuse grise et d’un pantalon de velours trop large ; il porte de travers sur des cheveux touffus et broussailleux une casquette de marin.

 

            Le galet vient d’atteindre le ciel, elle court à sa rencontre à cloche-pied. La grosse main de l’homme saisit l’enfant par l’arrière de son manteau l’empêchant d’atteindre ce ciel tant désiré. Elle ouvre la bouche, surprise, effrayée, comme pour un cri qui ne vient pas. Il lui tord le bras, elle se disloque à le suivre mordant ses lèvres pâlies. Ils disparaissent dans l’allée D de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.

 
 
 
 
 
2
 

Ce mercredi-là, le soleil est plus chaud, le vent a cessé de s’engouffrer dans la cour. Trois fillettes occupent leur temps dans le maigre espace réservé aux loisirs.

 
- Alice tu as mordu ! s’écrie Marielle.
 

Alice rit en protestant. Elle retire un instant la sucette de sa bouche, et en équilibre précaire se moque de sa compagne blonde.

 

- Tu vois tout, hein ? mais là tu te trompes, j’ai même pas effleuré la ligne ! demande à Karine.

 

- Elle a raison, j’ai bien vu, s’exclame Karine, toi t’es mal placée pour voir le talon, il a pas touché.

 

Alice fait une grimace à Marielle qui veut dire sans doute «  ah ! tu vois ! ». Marielle, vexée, réplique méchamment :

 

- Mais tu baves! Je comprends pas comment tu fais pour sauter et téter en même temps !

 

Karine éclate d’un rire frais, ses joues se creusent de contentement. Alice, boudeuse, recale la sucette entre les dents et poursuit son parcours. En face d’elle, arrive une petite silhouette rouge, elle dit :

 

- Tiens voilà Sandra la muette qui vient nous épier !

 

Les regards des fillettes se tournent vers celle qui avance à petits pas, qui s’arrête une seconde, affolée soudain par la convergence dont elle fait l’objet, puis se redresse et rejoint le mur qui lui sert de reposoir et d’observatoire.

 

- Elle pourrait jouer avec nous, on ferait deux équipes, propose Karine.

 

- Peuh ! tu sais bien qu’elle est pas capable de dire deux mots sans bégayer. Même le maître ne tire rien d’elle ! répond Marielle.

 

- Elle peut quand même jouer, si on lui proposait ? insiste l’enfant rieuse.

 

- Pas question ! dit Alice, elle est bête et sale ! puis en chuchotant pour n’ être entendue que de ses camarades, elle ajoute «  de plus elle pue ! ».

 

Karine hausse les épaules. Elle semble ennuyée pour Sandra, pour cet isolement dans lequel tout le monde la tient, mais elle se tait.

 

- Cette fois tu as mordu ! j’ai pas rêvé ! crie Marielle.

 

Alice reconnaît son erreur et cède le jeu à Karine.

 

Un jeune garçon roule vers le petit groupe. C’est un vieux, il a bien une douzaine d’années. Il glisse avec adresse sur ses rollers. Il atteint la marelle et envoie volontairement le palet gicler plus loin d’un coup de patin ajusté. Les filles crient et tentent d’attraper son sweat trop large. Et de l’une qui rate de justesse la manche, et de l’autre qui, trop malhabile, ne peut saisir le large pan de chemise qui passe pourtant à sa portée. Il s’amuse ainsi quelques minutes à éviter ces obstacles vivants et coléreux. Tel un chevalier téméraire et fier qui combat la loi des méchants, il s’enroule sous des coups qui veulent le tuer, il s’écarte au dernier moment du mortel fer de lance que présente le bras d’une des gamines, il se déploie, donnant l’élan vers l’ennemie qui apeurée fait un pas de côté. Il rit. Il entend à peine leurs vociférations menaçantes. C’est le jeu. Elles le poursuivent, courent derrière l’espiègle qui s’enfuit, sachant qu’elles ne peuvent rien contre la vitesse qui chaussent ses pieds.

 

- J’l’dirai à maman que tu nous embêtes, crie Marielle.

 

Le gamin se retourne et fait de la main un petit geste qui montre à ce petit bout de femme combien elle l’effraie et s’esclaffe :

 

- Cours toujours sac à puces ! tu fais pas peur à ton géant de frère !

 

- Fais le fort va ! devant papa tu riras moins, sale bête !

 

Marielle, encore pleine de rage, rejoint ses amies. Le jeu reprend, mais on sent qu’elles ne sont plus si attentives. Karine a l’air rêveur, Alice lèche avec plus de force son bonbon acidulé. Un peu plus loin, Sandra a comme un sourire.

 
 
 
 
 
 

Les jours passent, immobiles. Le même décor renouvelle les mêmes jeux. Le petit manteau rouge, toujours appuyé au mur, regarde obstinément les comparses qui s’amusent d’une case à l’autre.

 

- Voilà Julien, s’exclame Karine arrêtant de jouer.

 
- Mais il est à pied ! remarque Alice.
 

Marielle s’étonne. Elle voit arriver son frère, les mains dans les poches, l’insolent sourire aux lèvres. Elle se rapproche de ses camarades et leur murmure de manière saccadée et rapide qu’elles peuvent aujourd’hui se venger de tous ses misérables tours.

 

- Alice, tu te débrouilles pour passer derrière lui, t’es la plus forte tu le maintiens solidement avec les bras. Karine et moi on se charge de t’aider . On va se régaler !

 

Pendant un instant, elles font semblant de rien. Elles attendent sournoisement qu’il arrive assez près pour déclencher l’offensive. Karine lance le palet trop fort. Il cogne le pied de Julien qui se penche pour le ramasser. Alice le pousse par derrière et l’enfant se retrouve nez contre terre. Il tente de se relever mais les trois commères sont très vite sur lui. Marielle la première lui arrache sa casquette et lui maintient le front sur le goudron. La large Alice en califourchon sur son dos cahote comme sur un cheval. Seule Karine n’ose rien, sinon de tenir les jambes sur lesquelles elle s’est assise. Marielle tire les oreilles, pince le cou et chahute heureuse le pauvre animal. Après la colère de s’être laissé prendre comme un débutant, après des soubresauts de révoltes, des cris insultants, Julien maintenant leur conseille de cesser, puis se met à gémir doucement.

 

Alors se produit un événement inattendu. Sandra se jette sur Marielle, lui tire les tresses jusqu’à ce qu’elle cède et libère le frère vaincu. D’un puissant coup de pied, qu’on n’aurait pas attendu d’un corps si chétif, elle pousse la grosse Alice. Karine étourdie se lève spontanément. Marielle se saisit d’un bras de Sandra, l’obligeant à se retourner vers son poing qui lui bondit dans le ventre. Julien, redressé, retient le bras de sa soeur l’empêchant de donner un autre coup. Il s’empare d’une des mains de Sandra et l’entraîne loin de cette arène.

 

Toutes les trois, assises, défaites, se taisent. Leur silence est étonné. Leur proie s’est échappée. Marielle la première réagit.

 

– Elle ne perd rien pour attendre. Je l’aurai bien au tournant cette sale fille !

 

Karine lui demande à quelle astuce elle pense pour régler ses comptes car Sandra semble si indifférente à tout et à tous qu’il sera difficile de la blesser.

 
- On verra bien.
 

Elles se lèvent et comme pour signifier que l’incident est clos, se remettent à jouer. Un, deux, trois. Quatre et cinq. Six. Sept et huit. Retour entre ciel et terre.

 

La lumière du jour atténue ses reflets. Les trois amies jouent encore. Marielle voit s’approcher la silhouette d’un homme à la vareuse grise. Il va passer près d’elle dans quelques secondes. L’homme ne marche pas toujours très droit, il a quelques pas incertains qui l’obligent à sortir les mains des poches. Il passe bientôt près des enfants, jette un regard sur elles mais ne dit rien. L’odeur fétide de la vinasse atteint les narines des fillettes qui grimacent derrière son dos. Marielle dit à haute voix, comme si elle répondait à la question d'une des deux autres :

 

- Sandra ? Mais tu sais bien qu’elle court toujours les garçons. Tiens ! En ce moment je sais même qu’elle est avec Julien.

 

Alice et Karine regardent Marielle avec une stupeur non feinte. Alice, plus vive à comprendre que Marielle tient peut-être là sa vengeance, réplique :

 
- Ah ! tu crois ?
 

- Je te le prouve quand tu veux, t’as qu’à me suivre.

 

L’homme entend. Il ne peut pas ne pas entendre. La voix de Marielle est distincte, d’une tonalité suffisamment élevée. L’homme entend mais n’arrête pas sa marche. Il oscille peut-être un peu, à peine plus. Il se dirige de ce pas lourd et incertain vers l’entrée D de l’immeuble C de la cité Denfert-Rochereau.

 
 
 
 
 
 
 
4
 

La nuit : une de ces nuits noire et épaisse, sans lune, brouillée par une couverture nuageuse dense. Près de la porte D, deux véhicules dont les gyrophares reflètent alternativement du bleu, de l’orange sur la façade sombre, attendent. Au quatrième étage les fenêtres sont éclairées. Le cri d’une femme se mêle au cri d’une autre. L’animation dans l’allée D prend quelque ampleur. Une petite forme noirâtre apparaît et supplie un uniforme bleu de ne pas lui faire du mal, qu’il n’est pas vraiment méchant, un peu rude, mais pas méchant. Elle tient la manche du policier qui tente de se dégager. Il est lié déjà par des menottes à un homme qui porte une vareuse grise. Tout ce monde s’extirpe de la porte D : la petite femme d’abord qui ne lâche pas la manche galonnée ; le policier ensuite, agacé, ses lèvres sont sévèrement pincées, son sourcil abaissé, son corps tendu ; l’homme enchaîné sort presque dans le même temps, suivi de près par un autre policier. Ils pénètrent dans la voiture bleue. La femme a un dernier cri vers le véhicule qui disparaît. Elle reste là. Elle attend, les bras serrés. Deux silhouettes blanches sortent à leur tour avec, entre eux, le brancard sur lequel gît un petit corps. Il bouge à peine ce petit corps recouvert ; on a jeté sur lui, rapidement, un manteau rouge. Une bouteille suspendue au-dessus dispense son goutte à goutte. Ils l’installent dans l’ambulance, la petite femme noirâtre y pénètre à son tour.

 

Le silence revient. Les fenêtres s’éteignent. Peu à peu la cité se recouvre de son mutisme nocturne. Au loin, un clocher sonne deux heures.

 

Cependant une petite lucarne est restée allumée. Elle veille au troisième étage de l’allée B. Un visage blond collée sur la vitre semble figé. Les yeux immenses interrogent la nuit. Ils cillent comme pris dans un étau d’incompréhensible peur.

 
 
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mardi 20 novembre 2007



Les impromptus littéraires (ici), sujet de la semaine: Porte ouverte et porte fermée.


magritte2.jpgLa réponse inattendue, de René Magritte.



Voilà, j’ai claqué la porte… Tu comprends, j’en pouvais plus. C’est elle qui les claquait d’habitude. Tu la connais, elle supporte pas les portes ouvertes. Je te jure, j’ai été patient, mais elle crie tous les jours. Moi, je me tais, bien sûr, je fais comme si tout allait bien, mais au fond de moi, ça bout. Et puis avec ses proverbes qui lui servent de pensées, ça m’agace ! En ce moment c’est « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée» comme si elle était capable d’en laisser une ouverte. Tu te rends compte ! C’est comme une obsession, parce qu’elles sont jamais ouvertes, elle les ferme tout le temps, elle supporte pas un petit entrebâillement de rien du tout, alors t’imagines, elles sont fermées à double tour les portes ! C’est comme si c’était elle qu’elle enfermait… Je sais pas comment t’expliquer… Elle est devenue impossible; déjà qu’avant elle était pas drôle tous les jours ! Mais si je suis resté avec elle, tu sais bien que c’est parce qu’elle souffrait trop, je pensais que je pourrais l’aider, la rassurer quoi ! Mais tu vois, je me suis cassé, je supporte plus d’être là-bas avec sa solitude, c’est trop dur pour moi son silence. C’est pas que je l’aime plus, mais j’ai besoin d’air. Alors ce matin, j’ai fait mon sac et je viens te voir, elle m’a dit que je te ressemblais, que j’avais bien raison d’aller te retrouver, je voyais qu’elle retenait ses larmes. Je ne me suis pas retourné, j’ai fermé cette putain de porte, je te dis pas, avec le cœur en lambeau… Et puis le lycée il est à deux pas de chez toi, ça va me reposer … Je sais, chez toi,  c’est pas très grand, mais tu m’avais dit que ta porte serait toujours ouverte. Pas vrai papa ?
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 18 novembre 2007

Alors lui, je l'adore!
Il m'a fait crouler de rire enfant, et aujourd'hui je ne regarde jamais ses films sans tendresse parce qu'il n'était pas que clown, il était aussi poète.
Détendez-vous 5 minutes, juste pour le plaisir.





 

par mpolly publié dans : le tout et le rien. communauté : La gazette des blogs
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Dimanche 18 novembre 2007

Propositions 23 et 24, écriture ludique.
Images de Sophie, mots de Michel :
page, annuler, travers, crépuscule, tirer, facile, ambiance, hypothèse, mésange, finesse, parallèle, absurdité, sonate, langage, puriste, fatalité, dissoudre, pyramide, caresse, victime, bâtisse, perpétuel, exécrable, hacher, cran.



arcenciel.jpg

Où es-tu ?

 

Tourner la page.

 

Oublier ces photographies, les annuler de ma mémoire.

 

Dissoudre le doute qui me tenaille.

 

Tirer un trait sur ces perpétuelles hypothèses qui me laminent la cervelle.

 

Où es-tu ?

 

Pourquoi ai-je reçu, dans une enveloppe anonyme, ces clichés de ton dernier voyage ?

 

Où es-tu ?

 

Aux dernières nouvelles, une trace des pyramides mexicaines me chantait que tu étais vivant. Il me semble que cela fait des siècles.

 

Un étrange pressentiment me dit que tu es victime d’exécrables geôliers armés, enfermé dans quelque bâtisse isolée au creux d’une forêt sauvage, dans une ambiance de bruit de bottes et de mitraillettes énervées, dans l’incompréhension du langage de ce pays damné, dans la solitude.

 

Où es-tu ?

 

Mon tendre voyageur, mon géographe, mon photographe, de quel hélicoptère as-tu tendu les bras pour saisir ce désert rouge et brun et vert ?

 

De quelle latitude as-tu franchi la ligne pour t’envoler si loin ?

 

Où es-tu ?

 

Je n’en peux plus, je suis à cran. Ton absence me hache, me terrorise.

 

Depuis six mois que je t’attends, toi le puriste, le jusqu’auboutiste, le globe trotter, tu as sombré dans quelque piège et me voilà bien démunie à soulever en parallèle tous les obstacles qui mènent à toi.

 

Où es-tu ?

 

Dans quelle absurdité te débats-tu ?

 

Je sens que tu es en vie, au creux de moi la fatalité n’a pas de prise. Tu vis. Je le sais. Je le sens.

 

Ce soir, je regarde le crépuscule s’enflammer, une mésange bleue vient se poser sur le balcon et sa fragilité me renvoie à la tienne. Au loin les montagnes que tu aimes tant rosissent de bonheur, et j’écoute en boucle cette sonate de Chopin que tu avais enregistrée pour moi. Je caresse du doigt toutes ces photographies, je regarde les portraits de toute ton enfance qui ornent mon étagère : la finesse de tes traits, ta bouche de quatre ans qui s’entrouvre émerveillée devant je ne sais quelle beauté du ciel, ton regard de bambin espiègle et doux., tes joues rondes et chaudes plissées par ton éclat de rire. Enfant facile, élève tranquille, adulte volatile. Un raccourci de travers pour dire toute ma misère de mère.

 

Où es-tu ?

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
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Samedi 17 novembre 2007



proposition de Papier libre: un jour de la semaine que vous aimez ou détestez.
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Ah ! le jeudi magnifique! Je lui faisais son lit dès l’éveil pour les jeux qui germaient.

 

Je filais vers les arbres avec les copains, maman criait reviens, mais j’étais dans les branches. En indien fanfaron, je narguais le cow boy qui voulait ma capture, et chantant à tue tête je me moquais des mâles arrogants qui se croyaient si forts. J’étais aussi Tarzan, mais là je me méfiais, des singes plus dégourdis pouvaient me rattraper.

 

J’enrôlais les voisines dans mes jeux de garçon, mais les poupées niaises les attiraient bien mieux. Me réfugiant alors auprès des plus grands, je gagnais aux billes et parfois je perdais.

 

Plus tard, en bicyclette, je filais plus loin, jouer le petit théâtre pour les gens du village. Je gambadais aussi par monts et merveilles ramasser les noisettes qui feraient les dînettes. Et les jupes froissées, et même déchirées, me valaient souvent de vastes remontées, quand je rentrais crotteuse au seuil de la maison, ma mère désespérée me frictionnait sévère.

 

Un jeudi, sans doute, je tombai dans un livre, et ma mère soulagée enfin fut rassurée. J’étais bien une fille, sage dans son lit de papier. Elle déchanta très vite, car des héros géniaux me transportèrent bien loin. La danseuse sur ses pointes dont elle avait rêvée, la pianiste virtuose que mon père attendait voyageait seule hors de leur monde fermée.

 

Mes rêves, ma récré, mon petit chez moi à moi,
ma solitude, mon refuge,
c’est toujours le jeudi.

par mpolly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : papierlibre
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Mercredi 14 novembre 2007

consigne d'écriture pour les impromptus littéraires (www.impromptus.fr): "vous serez la Joconde de Léonard de Vinci."

 

 

 

 

Depuis le temps que j’en vois des visages, des voyages, des ravages, je suis devenue indifférente à tout. Mes yeux, mes lèvres ont beau garder l’empreinte du sourire que me donna Leonardo, dans mon cœur c’est l’éternité de glace.
Pourtant ce jour-là, je l’ai vue. Une petite bouille ronde mal coiffée s’était tracé un chemin parmi les badauds compressés autour de moi, et me fixait. Ses grands yeux noirs, son petit nez mutin, sa peau couleur d’or me rappelèrent mon enfant, ma fille, ma fleur, ma fêlure. Me revenait-elle au travers des siècles figés ?
Elle restait là, bouche bée, émerveillée, et nos regards se croisèrent. On entendit au loin résonner un prénom : Lisa, criait-on, où es-tu ? Lisa ? L’enfant tourna son regard une fraction de seconde, puis revint vers moi. S’appelait-elle Lisa ? Quel bonheur alors pour moi !
On dû sentir qu’un évènement majeur se passait, les curieux arrivaient de toute part. On bouscula l’enfant, mais elle tint bon. La profondeur de sa prunelle n’avait d’égal que la profondeur de la mienne. J’entendis quelqu’un dire que mon regard ne suivait plus, qu’il s’était figé, que mon sourire n’avait jamais été aussi éclatant. Les flashes de leurs appareils crépitaient odieusement.
Mais ce bourdonnement confus ne nous troublait guère, accrochées que nous étions l’une à l’autre. Nous communions dans une paix silencieuse. Sans un mot ni sur l’une, ni sur l’autre. Juste ce silence intense dans lequel nos murmures d’amour se frôlaient. Un bras puissant l’arracha. Elle disparut soudain. Je vis au-dessus des têtes s’agiter ses petites mains comme une promesse de retour. Je gardai en moi l’étincelle de ce passage. Peut-être reviendrait-elle un jour gambader au Louvre et si c’est le cas, elle saurait me rejoindre, ne serait-ce que pour cette minute de beauté, ce partage inespéré.

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 12 novembre 2007


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Ce matin le ciel était en désordre.

Quelle nuit avait-il passé ? De quelle passion se levait-il ?

 

Les dentelles roses qu’il soulève s'enroulent dans d'orageux ébats.

 

Le ciel a du talent et ma plume pâlit face à l’émotion qui surgit.




par mpolly publié dans : humeurs communauté : La gazette des blogs
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Lundi 12 novembre 2007
 
 Une nouvelle écrite il y a quelques années, sortie du tiroir depuis peu, et dédiée à ma meilleure amie de toujours, Claire. J'espère que la longueur ne découragera pas . Bonne lecture, et que ce mois de mai vous réchauffe.


Elle avait saisi une petite revue sur la table basse. Elle s'éventait d'un geste gracieux, léger. Installée dans un profond fauteuil du petit salon, elle semblait attendre parce que ses yeux, sans cesse, tournaient vers la large porte vitrée. Elle soupira et chassa une mouche qui dansait autour de sa chevelure blanche fraîchement mise en plis. Elle se tenait droite, attentive à ne pas paraître trop vieillissante et pitoyable. Elle portait une jupe foncée et plissée, un petit corsage crème, finement brodé sur la poitrine. Elle eut une discrète grimace de la bouche comme pour réajuster un dentier, puis regarda la pendule. Il était à peine sept heures et tout l'hôtel semblait endormi. Elle entendit un frôlement. Sa compagne venait d'entrer.

 

-      Bonjour Emma !

 

La femme s'approcha à petits pas, encore peu éveillée. Elle paraissait plus vieille bien qu'elle fût sûrement du même âge, mais les années avaient marqué plus profondément le visage sec et long; elle eut un mouvement faible de la main pour saluer et dit en retenant un bâillement:

 

-    Oh! Ma brave Elise! Que la vieillesse est contraignante! Je ne m'endors que péniblement et me réveille avec l'impression d'avoir encore tellement sommeil! Pourtant je n'arrive pas à faire la grasse matinée.

 

-       Et c'est tant mieux! la journée appartient aux lève-tôt! répondit Elise d'une voix chaude et rieuse. Mais j'ai faim, ajouta-t-elle. Le malheur des vacances à l'hôtel est de devoir attendre qu'on vous serve à heures fixes. Tiens! les voilà qui s'agitent, allons rejoindre notre table.

 
 
 

Elise se leva, prit le bras d'Emma et on vit disparaître les deux silhouettes dans la salle adjacente. Elles s'installèrent, déplièrent leurs serviettes et tartinèrent leur pain, en silence, seulement heureuses. On le devinait bien sur le visage d'Elise : ses yeux, d'un bleu un peu pâle, goûtait la couleur des confitures et ses lèvres encore dodues avançaient déjà sur la morsure qui viendrait. Un homme passa près de leur table. Un client de la veille. Il courba le torse pour un salut d'une autre époque, elles inclinèrent la tête. Il continua son chemin, le corps un peu raide, mais le pas sûr et long, un quotidien sous le bras. Il était donc déjà sorti en ville. Il s'assit quelques tables plus loin et déplia les pages du journal.

 

-       Il lit "le Monde" chuchota Elise qui pouvait l'observer alors qu'Emma lui tournait le dos.

 

-      Un intellectuel ! Ca va nous changer des pépés ronflant sur leurs souvenirs de guerre!

 

-      Pas sûr ! C'est peut-être un pédant qui veut en mettre plein la vue.

 
Emma rit, discrètement.
 

-     Crois-tu Elise, qu'à notre âge on a besoin de ces artifices? Vraiment! Tu parles comme une midinette qui attend le grand amour!

 

-    Pourquoi pas? Je me sens comme une jeune fille... enfin, presque, disons comme une femme de trente ans, pas bien plus ! Il faut bien se distraire, j'aime faire des connaissances, même si ça ne nous réussit pas toujours!

 

-      Ah ça oui! Tu peux le dire! L'an dernier, ce couple infernal, tu te souviens?

 

-      Pardi !

 
 
 

Et leur papotage, entrecoupé de petis rires, continua un moment. Elles se levèrent d'un même élan décidé, rassasiées et prêtes pour cette journée de mai qui s'annonçait chaude. L'homme tourna les yeux vers elles, mais la salle s'était remplie, et un couple corpulent les cacha à sa vue. Elles sortirent, le pas d'Elise n'avait rien de celui d'une femme âgée, elle portait fier encore, sa jupe plissée jouait sur ses jambes comme une dernière coquetterie de jeunesse. Emma semblait plus lourde, plus lente à suivre sa vivante compagne, mais elle avait un sourire bon et gourmand. On sentait que les deux femmes aimaient la vie.

 
 
 

Une promenade au rythme tranquille les conduisit jusqu'en bord de mer. Elles marchèrent sur le trottoir ombragé qui longeait la plage. Doucement, la ville s'éveillait. Les voitures, peu à peu, encombraient la large avenue, klaxonnantes, irritantes, irritées par une chaleur précoce. La température matinale était anormale fit remarquer Emma. Elise répliqua qu'elle la préférait mille fois aux pluies diluviennes de l'an dernier. De jeunes écoliers, cartables chargés au dos, arrivaient sur elles, le geste ample, le verbe haut. Elles s'écartèrent devant la turbulence criailleuse qui les aperçut à peine. Un chien en liberté, jambe levée à chaque tronc qu'il croisait, les amusa quelques minutes. Emma essoufflée, avisant un banc proche, proposa un répit.

 

-      Crois-tu qu'il joue au bridge ? demanda Elise.

 

-     Qui donc ?

 

-     L' homme qui nous a si courtoisement saluées ce matin.

 

Emma, interrogative, observa sa compagne. Mais Elise gardait les yeux fixés loin devant, évitant peut-être d'avoir à montrer tout l'intérêt qu'elle lui portait.

 

-     Il t'a vraiment plu ? Pourtant il a une brioche joliment ronde.

 

-     C'est plutôt rassurant ! Ca prouve qu'il aime la bonne chère, donc qu'il aime la vie!

 

-     Tu as des raccourcis surprenants! Il en est de secs bons vivants, et de gros déprimants!

 

-    Oui... je te l'accorde ! Mais ce Monsieur a un je ne sais quoi qui m'attire. Surtout ne te mets pas martel en tête ! Ce n'est pas un fiancé que je cherche!

 

-     Alors pourquoi veux-tu jouer au bridge avec lui?

 

-       Il me ...

 

Elle n'acheva pas sa phrase, une vieille femme courbée sur une canne passa devant leur banc. Elise suivit le mouvement saccadé, pénible de la promeneuse. Cette décadence la fit gémir.

 

-   Je voudrais bien être morte avant d'en arriver là, chuchota-t-elle, en regardant le dos rond, douloureux qui s'éloignait.

 
Emma lui donna un léger coup de coude
 

-      Ne regarde pas à gauche, mais ton coup de foudre arrive!

 

-     Oh ! Tu exagères toujours ! répondit Elise en riant.

 

Il fumait un cigare. Le col de sa chemise était ouvert, sa veste posée sur les épaules. Il avançait lentement, comme entré en lui, indifférent aux rumeurs, aux senteurs, aux couleurs. Il semblait ne rien voir mais il entendit le rire d'Elise et leva le nez sur elle, il était à deux pas. Il s'arrêta, la regarda, la reconnut et sourit. Elle lui rendit son sourire.

 

-     Justement, on se demandait si vous jouiez au bridge, dit-elle.

 

-     Absolument pas. Je déteste les jeux de cartes.

 

-     Mais que faites-vous quand il pleut ?

 

-    Je lis. Je vais au cinéma. Je me balade aussi, car j'aime la pluie. Puis-je m'asseoir un moment? demanda-t-il, s'adressant autant à l'une qu'à l'autre.

 

Elle le laissèrent s'installer. Il s'assit à côté d'Emma qui eut un regard de biais vers Elise, lui signifiant qu'elle était perplexe de ce choix de place. Il ne se cala pas le dos, il resta les fesses au bord du banc, les coudes sur les genoux, il pouvait ainsi ne pas quitter des yeux le visage d'Elise. Emma se retira plus loin au fond du banc, sans doute pour ne pas le gêner dans sa contemplation.

 

-     Vous êtes des habituées du coin, n'est-ce pas ? demanda-t-il.

 

-    Dix ans que nous venons en mai. Elise est une cinéphile. Elle obtient toujours une ou deux places pour le festival. Le problème est que nous sommes un peu loin de Cannes et que nous devons nous arranger pour voir tous les films le même jour. Cette journée est absolument terrible pour moi! s'exclama Emma.

 

-     Et vous êtes déjà allées à vos séances ?

 

-    J'ai seulement deux places pour jeudi, dit Elise Cette année, je m'y suis prise un peu tard. C'est une vraie course quand on n'a pas de relations dans le milieu. Et vous? Vous irez ?

 

-     Non. Je n'aime guère ces manifestations. Je vois les films plus tard.

 

-     Alors vous êtes là pour la mer ? le soleil ? le farniente ? demanda Emma.

 

-    Le farniente, surtout, répondit-il, j'avais besoin d'un vrai repos, sans contrainte aucune. Mais j'avais peur de m'ennuyer un peu parmi toutes ces têtes blanches !

 

Elise et Emma, ensemble, le regardèrent un brin fâchées, les sourcils trahissaient leur agacement. "Têtes blanches!" Quelle indélicatesse! lisait-on dans leur regard. Il s'en aperçut et s'excusa :

 

-    Ne soyez pas véxées. Ce n'est pas de vous que je parlais, mais de l'ensemble de la population hivernale de la côte d'Azur. L'expression était peu judicieuse, et je suis tout aussi blanc que vous. Je vous assure que depuis que je vous ai croisées, je suis ravi de ce séjour, j'ai l'impression qu'il sera vivant et intéressant. Vous me semblez si dynamiques !

 

-   Merci, dit Elise, un peu sèchement. Elle se leva, Emma suivit le mouvement. Elles saluèrent et s'éloignèrent, le laissant désolé de l'incident.

 
 
 

Le soir, elles étaient face à face en train de déguster des moules marinière lorsqu'il entra dans la salle du restaurant. Il n'hésita pas et se dirigea vers elles qui le regardaient venir un peu interloquées.

 

-     Pour que vous pardonniez ma maladresse de ce matin, je voudrais que vous acceptiez ces places pour le film d'Almodovar. Il est projeté demain après-midi, dit-il en leur remettant deux billets.

 

Elise, apatée par ce projet, tendit la première la main. Elle déglutit avant de répondre.

 

-      Vraiment ? Comment avez-vous pu obtenir si facilement ces entrées? J'adore les films d'Almodovar, et j'étais si déçue de ne pouvoir assister à "Tout sur ma mère". D'autant que je viens de lire une critique dithyrambique dans Télérama!

 

-      J'ai une amitié bien placée.

 

Emma, plus prosaïque, demanda à Elise si c'était raisonnable d'aller à Cannes demain et après-demain. Avec la route, elles allaient s'épuiser.

 

-     Nous dormirons sur place.

 

-     Mais on ne trouvera pas d'hôtel en cette saison! s'inquiéta Emma.

 

Il leur proposa de téléphoner à son ami. Il saurait leur trouver quelque endroit pour se reposer. Elise s'étonnait :

 

-     Vous avez donc le bras long !

 

-     Non, pas vraiment, dit-il, mais j'ai gardé des contacts intéressants avec des gens que j'apprécie. Vous acceptez ma proposition ?

 

-      Bien sûr ! s'exclama Elise, Mais je voudrais vous régler.

 

-      Sûrement pas ! Je vous ai offensées, n'est-ce pas ? C'est un dédommagement.

 

-       Bien ! Vous venez avec nous ? interrogea Emma.

 

-     Non, j'attendrai la sortie nationale dans mon petit cinéma de province. J'espère que vous vous amuserez bien. Bonne soirée, dit-il en s'éloignant.

 

Les deux femmes se turent. Elise le suivit un instant du regard. Elle souriait largement. Emma observait son amie et murmura:

 

-     Alors ? Qu'en penses-tu ?

 

-     Je pense que j'ai été un peu stupide de me vexer ce matin. Il a la parole un peu franche, c'est tout. C'est vrai qu'il ne paraît pas très sociable avec ses refus de sortir ou de se mêler aux jeux des autres. Mais il a une certaine délicatesse.

 

-      Je trouve aussi. Et en plus, il a l'air de tenir à te plaire !

 

Elise s'esclaffa et approuva de la tête. Elle saisit les billets et voulut lire l'horaire indiqué, mais, comme elle ne se résolvait guère à chausser ses lunettes, elle les tendit à Emma qui ne les quittait jamais.

 

-     Mercredi à 14 heures. Crois-tu qu'il nous trouvera cet hébergement? Parce que je ne me sens pas de faire la route deux jours de suite.

 

-    Oui, il faut espérer. Sinon, nous revendrons les places de jeudi. Je préfère amplement Almodovar à Carax.

 
 
 

Après le repas, elles allèrent s'asseoir dans le jardin de l'hôtel. Il surplombait la baie. Elles se laissèrent séduire par le scintillement de la ville. Elles étaient serrées dans un fin lainage, le corps allongé sur un moelleux bain de soleil. Le nez en l'air, elles rêvaient, chacune dans ses pensées. Emma, la première, se leva et se retira. La fraîcheur l'inquiétait pour ses rhumatismes. Elise la salua, et se trouvant seule, son visage prit, peu à peu, une gravité qui lui voilait les yeux. Elle entendit un pas crisser sur le gravier de l'allée, son expression redevint vive et attentive. Il s'approchait et lui demanda s'il pouvait lui tenir compagnie un moment. Elle acquiesça d'un petit signe de la tête. Ils ne parlèrent pas tout de suite, ils observaient la voûte céleste lumineuse d' étoiles. Il finit par dire:

 

-      J'ai téléphoné à mon ami. Il m'a donné les coordonnées d'un petit hôtel où il se réserve chaque année une ou deux chambres. Il ne les occupe pas toujours, et demain, l'une d'elles est libre. J'ai tout noté, il suffit de vous y rendre de sa part.

 

-      Vous êtes vraiment très prévenant. Je ne sais comment vous remercier.

 

-      Alors ne me remerciez pas.

 

Elle le regardait discrètement mais avec acuité. Il n'était pas flétri, son visage était buriné et ses traits réguliers. Il portait de petites lunettes discrètes et se rasait de près. Une grande douceur émanait de son regard.

 

-      J'ai l'air de vous faire la cour, dit-il, après quelques minutes de silence. Mais...

 

Il n'osait poursuivre, il cherchait ses mots.

 

-      Mais ? demanda-t-elle.

 

-     Excusez-moi de vous dire cela, quelque chose en vous me rappelle une amie que j'ai perdue, il y a longtemps.

 

-      Morte ?

 

-      Je le suppose.

 

-       Vous ne savez pas ?

 

-      Pas vraiment. Je ne veux pas vous ennuyer avec mes souvenirs. Parlons d'autre chose.

 

-      De cinéma par exemple, ça n'engage à rien, n'est-ce pas ?

 

Ils se turent comme gênés. Elise finit par rompre ce silence.

 

-      Voulez-vous me dire comment vous avez obtenu si rapidement ces places de cinéma ?

 

Il eut un mouvement d'épaules, une mimique risible de tout le visage qui fit glisser les lunettes. Il les réajusta prestement.

 

-      Ce n'est guère intéressant ! J'étais chef-opérateur, j'ai gardé quelques relations dans le monde du cinéma.

 

-    Ciel ! Mais c'est passionnant, au contraire. Vous avez dû côtoyer des stars! s'exclama Elise, pleine d'entrain.

 

-    Si on veut ! Vous savez ce sont des gens comme vous et moi. Certains sont pleins d'humanité, d'autres insupportables et quelques-uns de parfaits goujats. Votre amie dit que vous êtes cinéphile, vous avez peut-être aperçu mon nom sur quelques génériques; je m'appelle Vincent Guérard.

 

Elle réfléchit et l'étonna de pouvoir citer plusieurs films auxquels il avait participé.

 

-     C'est incroyable ! le nom d'un technicien n'est pourtant pas celui que l'on retient, dit-il admiratif.

 

-      C'est que j'ai été formée très tôt. Je devais avoir quinze ans et j'avais un ami passionné de septième art. Et ce que je préférais, dit-elle en riant, c'est l'après film, quand il me racontait son histoire, ce qu'il avait vu des cadrages, du montage, de la lumière. Il était si précis que je pensais parfois qu'il trichait et l'avait vu au moins cent fois !

 

Vincent l'observait gravement comme s'il cherchait sur elle les traces d'un passé. Elle continuait à parler des films d'avant-guerre qu'elle voyait souvent en cachette de ses parents. Quelquefois, elle volait de l'argent à sa mère pour assister à ces séances.

 

-     Mais j'ai l'impression, à raconter cela, qu'il s'agit d'une autre personne, d'un fantôme ! C'est si vieux ! ajouta-t-elle,

 

Il blémit. Elle ne le vit pas sous la lumière diffuse de la lampe de jardin.

 

-     J'ai un peu froid, dit-il, voulez-vous que j'aille récupérer des couvertures ?

 

-      Pourquoi pas ? ...Mais il est peut-être temps d'aller dormir.

 

-      J'en serais désolé. Ne pouvons-nous rester encore un moment? Etes-vous si lasse?

 

Elle rit, d'un rire sans fatigue. Il se leva et revint aussi vite. Il étala sur Elise un plaid épais, et s'étendit sur la chaise, à ses côtés. Il alluma un cigare après lui avoir demandé s'il ne la gênait pas.

 

-      Vous savez, vous ressemblez beaucoup à cette amie. Ca vous embête si je vous parle d'elle ?

 

-      Au contraire. Je vous ai bien parlé de moi ! Et je suis très curieuse.

 

-      Nous étions jeunes. C'était, comme vous le dites, une autre vie. Mais c'est peut-être la seule vie que j'ai eue. Nous fréquentions le même lycée, à Blois. C'était une élève douée et belle. Très douée. Très belle. Elle portait des cheveux longs, ils étaient très bruns, presque noirs, et je revois surtout ses yeux clairs et vifs. Oui, vraiment! quelle vivacité! Je me souviens d'un de ses exposés sur Mallarmé, nous étions béats d'admiration devant son travail et son aisance oratoire Et elle était rieuse, moqueuse mais jamais méchante. Je l'aimais, on s'aimait. Je l'aime toujours, elle est restée comme une brûlure en moi. A l'époque, vous le savez, il n'était guère facile de se rencontrer. Nous jouions à cache-cache avec nos familles. De plus elle était juive, vous imaginez le scandale pour mes parents, ardents catholiques! On se retrouvait à la moindre occasion, aidés par de fidéles amis.

 

Il se tut, regarda Elise. Il eut une moue de déception, croyant qu'elle sommeillait. Mais elle lui dit d'une voix de petite fille "Continuez, je vous en prie". Il frissonna et ramena la couverture plus haut sur son buste.

 

-        Tout à l'heure vous évoquiez votre ami. J'étais ainsi : fou de cinéma ! Nous partagions les mêmes passions : les mêmes lectures, les mêmes films, les mêmes musiques. Et elle savait si bien me consoler d'un échec, me calmer de mes révoltes contre mon père, me stimuler dans mes projets ! C'était mon eau vive!

 

Les larmes coulaient, impudiques sur ses joues. Elise se redressa et prit à son tour la parole d'une voix un peu faible presque chevrotante.

 

-     L'ami dont je vous parlais fréquentait le même lycée que moi, à Blois. C'était en 40. Il était brillant et beau, d'une beauté ténébreuse, Il avait en lui force et fragilité et je l'aimais. Il s'appelait Vincent Matthieu. C'était vous, n'est-ce pas ?

 

-       Hannah! C'est vraiment toi ? Je n'ose y croire ! Mais ce prénom?

 

-      Souviens-toi des lois anti-juives, des faux papiers, des fuites et des cachettes. Et toi, ce nom?

 

-      Une brouille avec mon père, j'ai emprunté celui de ma mère.

 

Ils s'étaient levés et pleuraient de ces retrouvailles tardives. Elle lui caressait maladroitement les joues pour en chasser les larmes; il essuyait doucement les siennes, se pencha sur le visage aimé et en but les pleurs. Ils entrèrent à l'hôtel. Dans la chambre d'Elise, ils s'étendirent sur le lit, calés l'un contre l'autre.

 

-   Mon Dieu! Ce que je t'ai cherchée! Je suis passé mille fois devant ta maison abandonnée. Tu as disparu si brusquement en 42, lui dit-il.

 

-      Je n'ai pu te prévenir, ni t'écrire. Mon père a été strict avec nous. J'étais très surveillée. Pendant deux ans, j'ai vécu enfermée. Je t'ai écrit fin 43, n'as-tu jamais reçu ce mot ?

 

-    Jamais. A la libération, quand j'ai appris l'horreur des camps, j'ai pensé que tu ne reviendrais pas.

 

-       En 45, je suis retournée à Blois. J'ai retrouvé ta trace. Je suis allée chez toi, à Paris. Je t'ai attendu sous un porche. Tu es venu. Tu serrais une blonde dans tes bras, tu l'embrassais à pleine bouche, tu riais. J'ai fui.

 

Il eut un cri de douleur, d'horreur. Il se desserra de l'étreinte et la regarda les yeux en feu.

 

-     Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu faire une chose pareille?

 

-     J'étais trahie. Tu m'avais oubliée. J'aurais pu me jeter sur cette blonde et lui arracher les yeux. La douleur m'a paralysée...Après ce fut le désert. Toute une vie de désert. Seuls mes enfants m'ont redonné courage et force.

 

Il se redressa, s'assit au bord du lit, le visage dans les mains. Il se berçait. Alors, elle s'approcha, elle eut un geste oublié : de ses deux mains elle caressa le dos, de la nuque aux épaules, des épaules à la ceinture, elle réchauffait ce corps de sa tendresse.

 

-     Je t'ai toujours porté en moi, Vincent. Je ne t'ai pas oublié. J'ai épousé un gentil garçon. Il m'avait connue sous le prénom d'Elise et n'a jamais pu m'appeler autrement. Il a été bon avec moi. Je n'ai pu lui donner que de l'amitié, car tu étais là. Tu es toujours là. J'ai cherché à te retrouver plus tard quand mes enfants sont partis vers leur propre vie...mais mes recherches n'ont pas abouti. Dire que je voyais des films marqués de ta présence!

 

-    Tais-toi Hannah! Tais-toi! Tu n'as pas eu confiance en moi en 45. Cette blonde, je ne sais même plus son prénom. C'était la fête en 45, la fête de la liberté, et tu m'as vu et tu n'as pas crié! C'est ce cri qui me manque aujourd'hui. C'est toi qui m'as trahi, je me retrouve aujourd'hui plus démuni qu'à 20 ans !

 

Elle avait cessé sa caresse. Elle respirait à petits coups irréguliers. Elle s'allongea, déplia les jambes. Il se tourna vers elle, le regard noyé dans sa détresse et comprit son malaise.

 

-    Que t'arrive-t-il ? Que se passe-t-il, Hannah ? Réponds !

 

Mais elle paraissait de plus en plus oppressée. Il prit, tremblant fortement, le combiné du téléphone et demanda un médecin.

 

-    Je t'en prie, Hannah, respire lentement. Détends-toi. Doucement, doucement. Tu n'as pas le droit de me quitter. Respire lentement, ordonna-t-il à ce corps qui n'obéissait pas.

 

Il massait sa poitrine avec une grande douceur. Il massait pour l'aider, pour l'aimer.

 

-     J'ai besoin de ton rire, Hannah, j'ai besoin de ton rire. Ce matin, quand je l'ai entendu, j'ai su. Et cette façon de faire voler ta jupe sur tes jambes? C'était bien toi qui revenais. Et ta voix, ta voix grave et rieuse, ta voix d'amour et de consolation. J'ai besoin de toi, ne t'éloigne jamais plus.

 

Elle avait retrouvé un rythme respiratoire moins saccadé. Elle saisit les poignets de Vincent.

 

-     Arrête de me m'écraser le peu de seins qu'il me reste, dit-elle avec un faible rire, je vais mieux. Ce n'est pas grave! Une petite crise d'asthme : je suis allergique à toute contrariété!

 

-      Quelle peur tu m'as faite ! soupira-t-il soulagé.

 

-    Tu ne trouves pas que nous sommes ridicules à nos âges avec nos grands émois d'adolescents?

 

-          Pas du tout ! J'ai l'impression d'avoir 20 ans !

 

Elle rit. Plus clairement. Elle prit entre ses mains ce visage connu et inconnu parce qu'il avait vieilli loin d'elle et l'attira vers le sien.

 

-   Quelle joie de te retrouver mon Vincent! Un baiser ? Un doux baiser pour effacer le temps perdu ? Qu'en penses-tu ?

 

-      Le plus grand bien.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 11 novembre 2007




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   Si la fabrique des petites utopies passe chez vous ne ratez pas l’occasion. Bruno Thircuir a adapté tout à fait librement « Désert » de JMG Le Clézio, et s’est surtout inspiré de l’histoire de Lalla. Il dirige sa petite troupe de main de maître et nous embarque avec elle dans un univers que nous fréquentons peu au théâtre.

Installés dans un camion (très grand et aménagé : 120 places), vous voyagez pendant plus d’une heure trente dans un monde ocre. Les tentures sable, les sièges avec petits coussins colorés, la scène avec sa dune et son bidon d’eau, la musique, et mêmes les odeurs vous emmènent loin, très loin.

Ils sont cinq sur cette dune, l’oncle, la tante, la jeune Lalla, le jeune berger musicien et un comédien blanc, personnage un peu insolite, qui joue discrètement le narrateur. Tout un monde jaillit avec les objets qui s’incarnent à leur tour en personnages, l’oncle pêche dans son bidon et le bidon devient la mer, il raconte son voyage en occident. Lalla veut partir. Lalla n’est pas heureuse dans son désert malgré ses amis. La tante raconte sa mère, raconte son père, raconte la naissance près du baobab. Lalla rêve.

Du rire beaucoup, des larmes parfois. Et toutes ces trouvailles qui surgissent du bidon d’eau, du sable, des jeux de lumière, des outils, des poissons… nous réjouissent absolument. C’est un conte poétique avec des personnages qui racontent des contes et à côté des contes la vraie vie.

Ne le manquez pas.

Spectacle proposé à partir de 10 ans, et je vous assure j’avais 10 ans ce soir-là.

 
 
 
Acteurs :

Alfonso Atacolodjou (Bénin)

Fatou Nanguia Kounkoou (Congo)

Moussa Sanou (Burkina Faso)

Malou Vigier Tegenay (franco éthiopienne)

Jean-Luc Moisson/ Eric Biston (France).

 
Contact

La fabrique des petites utopies : 04.76.00.06.82/production.fabrique@petitesutopies.com

 
 
 
Programmé à :
 

Voiron (38) Grand Angle le 20, 21, 22 novembre à 20H (place du Colombier)

 tel : 04.76.65.64.64

Paris (XIX°) Atelier du Plateau du 06 au 16 décembre (5, rue du plateau)

Tel : 01.42.41.28.22

La Tronche (38)/clinique G Dumas avec l’Hexagone de Meylan. Le 6 et 7 mars 2008.

Tel : 04.76.90.00.45

Avignon (84) festival off en juillet 2008.

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par mpolly publié dans : humeurs
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Samedi 10 novembre 2007




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    J’avais dix ans à peine, ce fut le premier livre que j’eus tout entier à lire. Collection rose ? Collection verte ? Je ne sais plus. Ce que je sais c’est qu’il s’est gravé en moi et qu’il fut à lui tout seul la clef qui m’ouvrit tous les autres. Dès les premières pages je ne pus plus l’abandonner. Les cris de mes parents qui me sommaient de venir dîner, de les rejoindre pour une quelconque corvée, n’atteignaient plus mon jeune cerveau. J’étais ailleurs, j’étais si loin, éprise du petit garçon taquin qui recevait abondamment les raclées de sa tante sur des fesses qu’il garnissait parfois d'une protection de cuir. L’émotion qui m’empourprait devant l’injuste harpie qui le martyrisait me faisait trembler de rage. Il savait pourtant me faire rire, ses espiègleries