Dimanche 30 septembre 2007
Proposition de Kildar, un début, une fin.

Les yeux fixés sur l’écran, ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux.

 

Ensemble ils comptèrent les secondes, les mains crispées sur leurs genoux. Le visage tout fripé de la vieille dame se froissa un peu plus, et les yeux se fermèrent quand le jeune homme à ses côtés annonça : 70,71,72,73. Elle explosa.

 

Il connaissait cette vidéo par cœur. Toutes les années, le 28 janvier, il venait passer quelques jours chez sa grand-mère. Toutes les années, ce même jour, ils regardaient ensemble l’explosion de Challenger, et toutes les années, à la 74° seconde, sa grand-mère versait cette larme en murmurant « mon fils chéri est devenu une étoile ».

 

Quand ils étaient petits, c’était une tradition, on se devait d’honorer son père ce jour-là. Les années passant sa mère se remaria, son frère partit au bout du monde, grand-pa décéda, la vie en somme. Il venait seul aider grand-ma à passer le cap. Il l’entraîna dans sa chambre.

 

Et comme un rite, il alluma la bougie sur la commode, il regarda et salua le visage lumineux de son père dans le grand cadre doré, saisit une des roses, enclencha la musique « VII° rendez-vous ». Les premières notes du saxophone de son père le firent frissonner comme toujours. Il s’assit près d’elle. Elle s’était difficilement allongée sur sa couche, il la recouvrit tendrement. Elle lui raconta la même histoire, celle de ce fils dont elle était si fière, puis ferma les yeux comme bercée par ses propres paroles. Il posa doucement sa main brune sur celle toute ratatinée de la vieille dame. Elle dormait. Les dernières notes de musique s’estompèrent, il s’éloigna et sortit. Comme d’habitude, il rejoignit la chambre musée qui fut celle de son père, brancha son portable et navigua sur le Net, pour être ailleurs, loin de ces funérailles qui n’en finissaient pas depuis 20 ans. Vers minuit, elle l’appela. Il se rendit près d’elle, elle venait de se lever, il avait oublié la rose. Il savait qu’elle voudrait s’installer près de lui dans le rocking-chair, comme elle le faisait chaque fois depuis qu’il venait seul, qu’elle se balancerait doucement en rêvant qu’il était lui. Elle avançait à petit pas feutrés, il la suivit.

 

Il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s’asseoir devant son ordinateur.
challenger.jpg

 
image source Google

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (11)    recommander
Samedi 22 septembre 2007
 
Suite du texte de Kildar "en-deça du temps"
 

                                                                       
                                             image du Planetery photojournal (Nasa)

PIA09228.jpg

« Lynn éclata de rire, lui prit la main et ils
partirent en courant vers le voilier ».

 

Ils s’installèrent royalement. Victor, de coup d’œil en coup d’œil, admirait le corps hâlé et attirant de cette fille qu’il connaissait depuis si longtemps et qu’il semblait découvrir aujourd’hui. Lynn, dégustant une tartine de miel que son compagnon était allé lui préparer, faisait semblant de rien. Elle regardait ces deux soleils se lever lentement sur le lac étal. Le claquement des volets de sa demeure attira leur attention. Les deux bras dodus de Macha venaient de les ouvrir, et dans la seconde se figèrent, le buste de sa chère gouvernante se paralysa et sa bouche béante de surprise se glaça dans l’embrasure de la fenêtre.

 

-          Ciel ! Macha ne bouge plus s’exclama Lynn désorientée.

 

-          Hum ! j’ai l’impression que si les rayons nous atteignent nous serons comme elle dans moins d’une heure.

 

Lynn regarda Victor muette d’horreur. Il lui dit alors qu’ils feraient mieux de se garer quelque part pendant la journée, bien à l’ombre. Il semblait lui aussi fort angoissé. Il saisit son téléphone et tenta d’appeler sa mère. Personne ne répondait. Il passa le mobile à Lynn qui fit de même chez elle, et le silence était épouvantable. Victor, plus pragmatique, prépara couvertures et aliments, les empila dans une grand sac à dos et entraîna Lynn vers la forêt.

 

Ils se glissèrent dans l’épaisseur des feuillus, et installèrent leurs pauvres ressources sous des branches basses. Ils restèrent là, inquiets, parlant peu, se regardant à peine. Victor appelait sans cesse chez lui, Lynn prenait le relais. Etaient-ils seuls au monde ? Qui survivrait à l’éclat mortel des deux soleils ?

 

Elle frissonnait, et lui aussi. Ils se serrèrent l’un contre l’autre. Peu à peu cette proximité les embrasa. La consolation de leurs baisers les éloigna de l’intempérie ravageuse qui avait lieu ou aurait lieu partout dans le monde.

 
 
 

-          Lynn ! Allez paresseuse, c’est l’heure !

 

Lynn sortit le nez de dessous le drap et abasourdie par la lumière qui pénétrait l’alcôve, se remit avec célérité sous les couvertures. On vint la secouer.

 

-          Allez ! dépêche-toi, aujourd’hui vous allez aux deux soleils, tes parents t’attendent.

 

A ces mots, Lynn se redressa brusquement.

 

-          Aux deux soleils ?

 

-          Ben oui ! Tu as oublié, c’est le nom du manoir des voisins. Vous êtes invités.

 

-          Chez Victor ?

 

-          Il sera sans doute là… à moins qu’il ne daigne quitter son voilier.

 

-          Ecoute… si tu allais dire à mes parents… que euh ! je ne suis pas bien… que je… euh ! tu sauras trouver, pas vrai ma chère Macha ?

 

-          Pas question, c’est une belle journée qui s’annonce et pour une fois tu n’iras pas courir dans les bois.

 

-          Oh ! Je crois que je vais être d’une humeur massacrante. Un : on m’oblige à aller déjeuner dans ce manoir infect, et deux : on me réveille de force. Je vous déteste !

 

Lynn rabattit les draps sur elle, et la mine boudeuse s’enfonça loin dans la douceur du lit. Macha, sans doute habituée aux caprices de la jeune fille, ôta énergiquement la couverture. A contre cœur Lynn se leva, tapant chacun de ses jolis pieds dans les mules roses. Elle s’approcha de la fenêtre et soupira. Il n’y avait qu’un soleil, il était déjà bien haut dans le ciel. Elle aperçut Victor qui pêchait tranquillement sur son bateau, elle se souvint de son rêve et se renfrogna encore plus, comment pouvait-elle rêver de lui avec une telle intensité, et cet imbécile de chien qui s’excitait encore après les cygnes. Oh ! là ! là ! la journée promettait d’être rude. Elle serra très fort les paupières et se les frotta de ses deux mains : ah ! si elle pouvait figer tout ce monde au moins pour aujourd’hui. Quand elle ouvrit les yeux Victor qui venait de l’apercevoir lui fit un large signe de la main, elle sourit. Un drôle de silence se fit tout autour d’elle : Macha était figée près de son lit, le chien venait de s’arrêter subitement devant le lac, les cygnes n’agitaient plus leur long cou. Elle recula de trois pas : dans le ciel le soleil se dédoublait.

 
 
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (9)    recommander
Jeudi 20 septembre 2007
250px-Nigelle.jpg

  Mots d'Azalaïs: nigelle, pont, généalogie, soupière, mare, ossature, combiner, oublier, temporel, fondamental.
 

Près du pont de la petite rivière qui sépare le jardin de mes parents à ceux de la ferme voisine, fleurissent chaque été les nigelles. Ce sont des petites fleurs toxiques qui aiment croître dans les blés et qui ont été éradiquées par les produits chimiques. On ne sait pourquoi ni comment, mais elles sont de retour parmi nous. Peut-être grâce au fils qui a repris l’entreprise agricole avec des idées neuves et qui désire obtenir dans les jours prochains le label bio. Cette fleur de rien du tout a un rôle fondamental dans la lutte contre les parasites du blé.

 

Ma mère les conserve précieusement, comme un trésor. On n’en avait pas vu ici depuis si longtemps. Et elle dit qu’elles sont de la couleur de mes yeux. En fait c’est la couleur de la famille et c’est vrai qu’au plus haut que l’on remonte dans l’arbre généalogique affiché dans le hall de notre immense bâtisse, on trouve un petit insigne bleu à côté de chaque aïeul, c’est selon les générations un simple bleuet, une campanule, une clochette des Alpes, une pervenche.

 

Pourtant elles vont être source de quelques désagréments. Mon père a récemment embauché un jardinier. Je ne l’aime guère, personnage tout en hauteur, ossature lourde, crâne proéminant, denture de cheval. Mais ce n’est pas tant son physique qui me déplaît que quelque chose dans le regard qui ne présage rien de bon, une sorte de violence sous le sourcil.

 

Comme chaque été nous revenons dans ce manoir avec mes frères aînés, leurs femmes et enfants, et avec mon petit frère, un adolescent fiévreux de 15 ans qui donne du fil à retordre à mes parents.

 

Ce jour-là je vois ma mère échevelée, gesticulant furieuse contre le jardinier. Il avait en notre absence nettoyer les alentours de la rivière, et avec ses drogues de forcené détruit les plantations diverses de ses chères fleurs bleues. De ma fenêtre je n’entends pas les mots, mais j’imagine fort bien l’impact qu’ils ont sur l’homme penaud. Le dos se courbe, la tête dodeline et quand il s’éloigne je sens des frissons me parcourir le dos car ce n’est pas la démarche d’un vaincu mais celle d’une colère rentrée.

 

Ce même soir, alors que nous sommes autour de l’immense table ancestrale, devant la soupière qui exhale le fumet du potager, Maxence, mon petit frère, apparaît à l’entrée de la salle à manger dans un état épouvantable qui déclenche les cris de ma mère. Tout vaseux, les cheveux imprégnés d’on ne sait quelle perruque d’algues et d’herbes pourrissantes, il marmonne d’incompréhensibles mots et s’affaisse sans que personne n’ait le temps de le retenir.

 
 
 

Tard dans la nuit nous apprenons qu’avec son copain Mathieu, furetant près de la mare des voisins, combinant en grand secret quelque vengeance pour les nigelles, pervenches et compagnie, ils avaient ramassé un mélange de graines variées (Mathieu étant passionné de botanique). Ils voulaient en faire une décoction particulièrement relevée pour notre jardinier. Ils avaient l’intention de les mélanger à ses bocaux de tisanes, car il en était grand amateur et avait pour tous les maux un remède infaillible. C’était oublier que notre jardinier rôdait dans les parages et les surprit. Il fit semblant de rien, discutant avec eux sur les vertus des plantes. Peu à peu subjugués par son savoir les deux garnements laissèrent passer le temps et sur ses conseils goûtèrent quelques graines qu’il avait sorties de sa poche.

 

Et tout bascula : leurs idées devinrent floues, leurs gestes incontrôlables. Le temporel disparut au profit d’un voyage incroyable dans les profondeurs abyssales d’un océan cosmique. Quand ils revinrent à eux, ils étaient étendus près de la mare, mouillés des pieds à la tête et couverts d’une variété de bestioles assez immondes Ils se sont relevés, ahuris, égarés et se sont séparés, chacun de leur côté rejoignant plutôt mal que bien leur logis.

 

A ce récit ma mère devient hystérique et demande sur l’heure de renvoyer cet homme et même de porter plainte. Mon père négocie. Demain, on avisera.

 

Le lendemain on ne trouve personne au domicile du jardinier. Sa maisonnette est ouverte et ses placards vidés. La bizarrerie du jardinier se confirme. Où mon père l’a-t-il recruté ? Ce dernier éclaircit du mieux qu’il peut les questions qui se bousculent. Un ami le lui a recommandé : un type consciencieux et serviable à condition de ne pas trop le contrarier, il est capable de démissionner sans préavis. On se fabrique l’histoire entre nous, pendant ce temps ma mère visite son jardin, elle traverse l’allée et tourne la tête vers le petit pont.

 

Elle nous appelle à grands renforts de gestes : un tapis de nigelles s’étale vivace et coloré le long de la rivière. Je la préviens, mais il est trop tard, de ne pas les toucher. Elle a déjà une joli bouquet qu’elle agrémente avec d’autres petites fleurs couleur azur. Mon coeur bat fort, et je vois bien que je ne suis pas le seul inquiet. Elle vient vers nous, un sourire lumineux aux lèvres.

 

-          Que vous arrive-t-il ? Vous semblez effrayés ?

 

-          Jette ces fleurs, dit mon frère aîné, on ne sait jamais.

 

-          Mais pourquoi ? Ce petit bouquet est trop magnifique. Vous en faites des têtes !

 

-          Ce jardinier… avec toutes ses drogues ;;; tu n’as pas peur ?

 

Elle rit d’un grand éclat plein de fraîcheur et nous renvoie à nos mystères.

 

-          Maxence est un grand comédien ! Vous devriez le savoir ! Ces graines n’ont jamais existées, il s’est seulement fabriqué une excuse pour son retard et sa tenue ! Le sot ! J’ai eu une discussion avec lui, et avec nos voisins chez qui il a fait quelques méchantes bêtises. Il est puni. Ne vous inquiétez pas. De plus il est en pleine forme et… mes fleurs sont de retour. Avez-vous vu le jardinier ? Je dois le remercier.

 

-          Mais il est parti ! Tu n’es pas au courant ?

 

-          Comment ça parti ? Mais c’est IMPOSSIBLE ! Où est votre père ?

 
 

Elle se dirige d’un pas alerte vers la terrasse où notre père finit de déguster son havane. Sa tranquillité semble bien compromise. Avec mes frères on s’interroge du regard. Je crois qu’on ne comprendra jamais vraiment notre mère.

 
source photographique: wikipédia.
 
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (5)    recommander
Lundi 17 septembre 2007
 
 Proposition un début, une fin de Shinhaiah

                                                               « Tout est pur pour qui est Pur » disait le Troll en se balançant à droite à gauche, en se penchant vers les uns, vers les autres. On l’appelait le Troll car vraiment la nature ne l’avait pas gâté : des épaules affaissées, un tronc fait d’un bloc, des jambes trapues et tordues et un visage, oh ! quel visage ! Gros nez, yeux exorbités, enfin la totale. Mais on s’habituait, même à sa façon de s’approcher silencieusement du banc sur lequel vous vous égariez dans vos délires personnels. Forcément on sursautait, on ne l’avait pas vu venir, puis on apprenait vite qu’il pouvait nous tomber dessus n’importe où, n’importe quand, et on ne bronchait plus, on attendait que ça passe. Depuis deux bons mois j’essayais de me refaire une santé mentale. J’étais venu volontairement dans cet hôpital de banlieue, à cause d’un thérapeute que j’appréciais et j’espérais qu’il m’aiderait à sortir de ce trip infernal qui empoisonnait ma vie et celle de mes proches. Au début j’ai eu du mal à m’adapter, vous côtoyez une misère parfois insoutenable et qu’on n’imagine jamais dans la vraie vie. Je dis la vraie vie, parce qu’ici on est dans un ailleurs, une sorte d’île balisée et aseptisée.

 

                                                               A force de le croiser à tout bout de couloir, j’ai sympathisé avec le Troll. C’était un mystique. Un vrai, un pur. Jamais il n’écraserait une mouche. Végétarien il prêchait la vie sous toutes ses formes jusqu’à l’absurde : ne marcher que sur le gravier, éviter le brin d’herbe, vous comprenez il souffre. Son discours était cohérent, en apparence. Je me marrais parfois, parce qu’il développait des théories sur la réincarnation, et que l’enveloppe dans laquelle il végétait actuellement n’était somme toute que provisoire. Moi, franchement, je n’en veux pas de la réincarnation, une vie suffit amplement, surtout ne pas recommencer le périple. Je ne discutais pas avec lui, je l’écoutais et me laissais porter par le flot de mots qu’il débitait à une vitesse incroyable. Parfois je m’endormais là, sur le banc, rien qu’à l’écouter. Un vrai somnifère bien plus efficace que leurs drogues.

 

                                                               Ce jour-là il poursuivait les nouveaux car il avait besoin de prêcher pour se sentir vivre, et ses litanies en effrayaient plus d’un, alors il s’approcha de moi et me dit qu’il voulait se confesser. J’eus beau lui dire que je n’étais pas prêtre, que je n’étais pas prêt à ce genre d’exercices, il m’affirma que ce n’était pas une confession ordinaire ; je ne comprenais pas trop ce que cela signifiait mais sa supplique finit par m’émouvoir. Et j’écoutai. Il commença par son enfance privilégiée malgré sa laideur, mais à la mort de sa mère, puis de son père, personne ne voulut de lui nulle part, il était trop différent, incapable de s’intégrer dans aucun cercle parce qu’il passait son temps à vouloir le bien d’autrui. Je comprenais mieux, moi je me méfie toujours quand on veut mon bien, ça a fait pas mal de dégâts dans mon enfance. Finalement, ajouta-t-il, ce lieu lui convenait parfaitement. Il n’avait jamais été aussi bien qu’ici, sauf avec sa mère bien entendu. Il était persuadé avoir été puni dans cette vie parce que dans la précédente il avait été une méchante femme. Il me dit qu’avant il s’appelait Aglaé Troublion. C’était une femme très belle, brillante, mais qui avait fait beaucoup de mal autour d’elle. Elle revenait dans ses visions très souvent comme pour le martyriser, le soumettre à la tentation. Il en existait une autre, Thalie, mais il ne savait rien d’elle sinon qu’elle lui insufflait la joie. Moi qui allais bientôt sortir je devais retrouver sa tombe et poser sur la dalle une gousse d’ail afin que son esprit disparaisse à jamais, et qu’après sa mort il ne se retrouve pas à payer encore pour elle. J’opinai du chef, ne voulant pas le contrarier, mais à la fin de l’entretien il me fit promettre de la retrouver. Mais comment trouver une tombe avec un tel nom ? Il me dit va en Auvergne, je suis sûr que ça commence par un A.

 

-          Pas en Allemagne ? En Autriche ? En Australie peut-être ?

 

-          Impossible, répondit-il, elle est en France, j’en suis sûr.

 

Je ne lui demandai pas pourquoi il en était si sûr, parce que moi j’étais sûr que demain j’aurais oublié jusqu’au Troll.

 

                                                               Je n’ai rien oublié. Et depuis j’emmenais ma famille en vacances dans tous les départements, villes, villages, et croyez-moi ça fait beaucoup, dont le nom commence par un A. Et je parcourais les cimetières, et là encore ça fait beaucoup. C’était un peu cette histoire qui me tenait debout. J’avais à cœur de la retrouver, cette obsession en avait chassé d’autres, ainsi ma famille arrivait à me supporter et j’arrivais à me supporter moi-même.

 

                                                               Les années passant, je commençais doucement à n’avoir plus aucun espoir, ce n’était après tout qu’un délire dans la tête d’un charmant géant.

 

                                                               Mais cet été-là, je traversai vraiment par hasard un tout petit village de montagne dont le cimetière en pente dominait la vallée. Il s’appelait Argenpré. Je l’ai trouvée cette tombe ; très vieille, très usée. La stèle était toute de guingois et certaines des lettres du nom étaient à moitié effacées, mais on ne pouvait pas se tromper : Aglaé Troublion dormait ici depuis au moins un siècle, j’ai gratté encore un peu et sur une vieille plaque cassée j’ai décodé cet éloge : « Aglaé la Grâce d’Argenpré ». Je me suis dit que si elle avait été aussi gracieuse, le Troll se trompait sur sa malveillance, mais je ne cherchai pas plus loin . J’espérais que c’était la bonne. Je n’avais pas de gousse d’ail avec moi, je suis allé en acheter. Mais avant j’ai appelé l’hôpital pour parler au Troll. On me dit qu’il était très malade mais qu’on allait lui faire la commission et qu’il en serait sûrement content. Alors j’ai fait tout comme il faut et je suis rentré. Quand je suis revenu chez moi j’ai pris un vieux dictionnaire, ça me taquinait cette histoire et j’ai découvert les trois Grâces latines et les Charites grecques. Des femmes magnifiques… bon ! je ne vais pas entrer dans les méandres du cerveau du Troll, j’avais déjà assez de mal avec le mien, mais peut-être lui a-t-il fallu plus qu’à aucun autre se créer sa propre mythologie pour survivre. Quant à ce nom-là en particulier, comment l’avait-il connu ? Peut-être des vacances avec sa famille quand il était petit.

 

                                                               Je suis allé voir le Troll, il était dans un triste état. Je me suis assis à côté de lui et longuement je lui ai raconté ma traque. Je ne lui ai rien dit sur mes recherches culturelles, ce n’était pas important. Il m’écoutait silencieux, et au fur et à mesure son visage s’éclairait. Je ne dis pas qu’il en devenait beau, mais j’avais comme un sanglot coincé à l’intérieur qui l’embellissait. Quand j’eus fini de conter toutes mes aventures, il se tourna vers moi avec un large sourire, il serra ma main comme si c’était lui qui se devait de me réconforter et murmura dans un dernier soupir: « Aujourd’hui je confesse mes Grâces ».

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (7)    recommander
Mardi 11 septembre 2007
 
 
Les mots de Sottovoce :rapide, dernier, magique, contacter, prononcer, conseiller, sinistre, astuce, service, vite.

 

 

Il en est de doux comme des caresses, d’intelligents qui forment l’esprit, de savants qui nous enquiquinent, et de sinistres qui nous épouvantent, nous blessent, nous humilient.

 

Il en est d’obscurs et d’autres si clairs qu’ils nous illuminent de leur grand savoir.

 

Il en est de consciencieux pour conseiller et d’autres qui s’évaporent très vite dans la futilité.

 
 
 

Et puis, il y a les gros mots, ceux qui ne se prononcent que dans l’intimité ou dans la colère par des cris. Et qui font du bien. A ne pas confondre avec l’injure, la vulgarité et l’obscénité.

 
 
 

Il en est de rapides pour contacter, inviter ou condamner et d’autres plus savoureux à notre service parés de mille astuces délicieuses.

 

Il en est qui nous ressemblent et d’autres que l’on rejette.

 

Il en est pour dire et d’autres pour masquer, arranger, détourner, illusionner.

 

Il en est qu’on ne dit pas, que l’on ne peut pas dire et qui se taisent.

 
 
 

Et puis, il y a les mots magiques, les mots du poète, de ceux qui allument des étoiles tout au fond de nous-mêmes. Et qui font du bien. A ne pas confondre avec l’ennui, la vacuité, la morosité.

 
 
 

Et un jour, il en est un qui sera le dernier, comme un baiser final qu’on donne à tous ceux que l’on quitte pour l’éternité.

 
 
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (12)    recommander
Vendredi 7 septembre 2007
Mots de Motdit: petit, rugby, sang, table, fleur, chat, bougie, fortune, lit, amour.


 

Elle ne pleure pas. Seul son ventre hurle dans le silence. Il évacue douloureusement les miasmes de son chagrin. La nausée l’habite. C’est la première fois qu’il l’abandonne ainsi, qu’il oublie de la consoler. Elle est déconsolée, et ça crie dans le foie, l’estomac, l’intestin.

Elle pense au pont. Elle prendrait son vélo, elle laisserait dans son sac une note pour l’incinération. Elle écrirait aussi que personne n’est coupable, que c’est son choix. Une décision dont elle assume la responsabilité. Elle lui laisserait un dernier message téléphonique qui dirait qu’elle n’a plus que deux minutes de vie et que son geste est horriblement atroce et joyeux car elle part libérée. Puis elle oublie le pont, trop d’os cassés, trop de sang, le frisson. Elle s’imagine alors agonisante sur le lit d’hôpital. Un cancer du ventre. Un bon vrai gros cancer foudroyant. Elle ne pleure pas. Elle est défaite. Le contour de ses yeux sans larme se creuse. Elle pense vraiment à la mort comme à une réalité palpable.

Elle écoute Verdi. Elle entend sa douleur. Elle ironise sur son pauvre petit sort d’esseulée. Son ventre bouillonne, de violents spasmes la plient en deux. Elle se redresse brusquement surprenant le chat couché entre la table et son fauteuil, elle le saisit et le serre tout contre elle.

Elle vérifie parfois sa messagerie. Aucun signe. Elle blêmit.


Jamais jusqu’alors il n’avait gardé un tel mutisme. Toujours il la comprenait.


Elle sait que lundi matin il ne se lèvera pas pour la rejoindre car sa troisième mi-temps de la veille avec son équipe de rugby l’aura laissé pantelant dans son lit. Trop tôt avait-il dit. Elle se sent déprimée par ce manque d’envie de la voir. Son amour n’a pas d’ailes pense-t-elle. Et les siennes sont rognées.


Ce même lundi, elle boit un café avec une amie puis ne l’attendant plus retourne chez elle et éteint son mobile. Furieuse. Quand elle vérifie ses messages, elle entend sa voix douce lui dire qu’il arrive, mais il est déjà trop tard. Il ne lui avait pas dit qu’il viendrait... Non, simplement que 8h 30 c’était trop tôt…


L’après-midi, alors qu’elle se promène avec son amie, il cherche à la joindre par son intermédiaire. Elle refuse de lui parler. Elle a les lèvres cousues. Cousues comme chaque fois qu’elle se sent lâchée et qu’elle ne peut exprimer cette violence qu’elle se fait toute seule à ne plus avoir la foi.


Plus tard elle vérifie ses messages. Silence. Blessure.


Elle garde aussi le silence comme un couteau qu’on aiguise.


Et elle l’aiguise, se remémorant toutes les fois où il ne peut se déplacer, où il ne trouve pas le temps. Sa femme, sa famille, son club, ses passions. Il s’est créé cette prison d’obligations pour éviter de répondre toujours présent à cette femme qu’il dit aimer. Pour se protéger, s’en faire un rempart. Elle est persuadée de cela. Ce poison agit. Elle ne dort pas. Elle tourne dans le lit. Elle veut rompre, elle écrit la lettre dans sa tête. Quand elle se lève, le ventre dévore son temps.


Elle écoute les messages. Il lui dit qu’il veut la voir pour parler. Qu’il pleut dehors et en lui… Elle répond laconiquement qu’elle se gardera bien de lui imposer un rendez-vous.


Silence. Silence épais.
 

Aucun pleur.

Dans la tête résonnent les mots de rupture. La lettre revient lancinante. Elle la sait impossible. Elle s’occupe dans la maison: musique, lecture, ménage; elle promène un moment sa tristesse sur les crêtes, cueille une fleur dont la tige est cassée tout comme elle, la triture entre ses doigts, arrache les pétales comme quand elle avait quinze ans: "je t'aime un peu, beaucoup... pas du tout".
Son visage, sa voix, son ventre, son courage se délitent.


Le matin, cet appel sur son répondeur: il a besoin d’elle, il a besoin d’elle, il a besoin d’elle… Elle aussi a besoin de lui, mais la souffrance est trop grande, trop lourde. Ce désert étouffe sa parole. Vent de sable, tourbillons digestifs en renfort.


Dans la nuit pour se consoler elle imagine qu’elle devient un tout petit nuage blanc et qu’elle se blottit contre lui, tout contre lui, dans sa chaude lumière. Elle s’endort.


La fortune
le veut ainsi, elle le rencontre au supermarché. Elle passe devant l’allée et l’aperçoit accroupi dans le rayon des senteurs en train de choisir une bougie. Elle le regarde une bonne minute et ne pouvant résister elle s’approche. Surpris, le regard égaré, le sourire esquissé, il l’embrasse et veut la serrer contre lui. Elle recule à moitié.

Elle fond. Elle l’aime. Il l’aime. Pourquoi ce manque de confiance? demande-t-il. Elle ne répond pas.


Elle ne sait pas, ou plutôt elle sait confusément, une fragilité en elle, quelque chose qui l’empêche de croire qu’elle est aimable. Et il a été pour la première fois tellement absent, si peu rassurant.


En elle, il y a de l’éclatement, de la brisure. C’est le désordre.

 
 
 
 
par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (7)    recommander
Mardi 4 septembre 2007
Liste de Curieuse:
pyroclastique, parvis, rocambolesque, diaphane, chocolat, tachicardie, coiffure, voltage, perle, supercherie.



Il y a des nuits comme ça où je voudrais hurler sur le parvis du monde,
 

où les ombres diaphanes de la Camarde m’encerclent, m'épouvantent et me glacent

 

où je pose mes fesses sur les flancs stromboliens pour attendre ma coulée pyroclastique, ma crémation géante, mon cercueil de lave.

 

Il y a des nuits comme ça où ma tachycardie dérègle les connexions vitales,

 

le voltage de mon compteur cardiaque s’emballe et explose.

 
J’agonise, je meurs.
 
 
 

Et au petit matin, les yeux collés, le cheveu en bataille, les jambes ramollies, je me lève effarée de sentir tout ce chaud dans mon corps. Je me traîne jusqu’à la salle de bain, j’asperge mon visage, discipline ma coiffure sans regarder vraiment dans le miroir voilé. J’enfile les hardes éparses puis face à l'écran de mon ordinateur, je remue lentement la cuillère dans mon bol de chocolat fumant.

 

 Je navigue sur la toile et glane de-ci de-là quelques perles ou aventures rocambolesques qui effacent les affres de cette funeste supercherie qui a peuplé ma nuit.

La vie me reprend doucement.

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander
Jeudi 30 août 2007
Voici mon texte pour le jeu: un début, un fin...




 L’initiation était derrière nous et j’avais survécu à la première élimination. Au choc de cette expérience se succéda une période d’accablement à laquelle aucun de nous n’échappa. Depuis un mois nous étions tous concentrés dans cet infâme pensionnat et depuis un mois que je participais à ces sélections barbares je n’avais vu ni mes parents, ni mon amie Louma, ni mes potes du collège, ceux avec qui j’avais l’habitude de m’entraîner au stade de mon quartier. Quand Monsieur Dubois avait rencontré mon père pour lui proposer cette sélection, il avait crié sa joie. Je n’ai pas voulu le contrarier. Mes parents ont signé les papiers et je suis parti dans cette lointaine ville où je ne connaissais personne.

            Au début, c’était correct, les autres gars étaient comme moi, un peu perdus, à l’exception de deux ou trois excités qui ambitionnaient les plus hauts grades. L’entraînement fut une épreuve à lui tout seul. Des heures d’affilée nous tapions dans le ballon. Des heures d’affilée nous étions incendiés par des cris grossiers, des injures, des insultes. Des heures qui se succédaient chaque matin et chaque soir pendant lesquelles nous devions prouver à tout un chacun notre courage, notre témérité, notre endurance, notre soumission. Humiliés, nous revenions à la cantine et nous n’avions pas faim. Les poissons, les lentilles, les semoules, les pâtes et le riz qui devaient nous gaver de sucres lents donnaient à gerber.  Pendant ce mois-là, jamais je n’ai entendu un adulte dire un mot aimable. Jamais. Je suppose que cette manière de procéder permettait d’éliminer les plus insoumis. Même Khalid, le petit dur des Minguettes se tenait coi, abasourdi.

Le jour de la première élimination, les parents furent invités. Je vis mes vieux, assis tranquillement dans les gradins. J’avais l’impression qu’ils arrivaient d’un autre monde. Mon équipe a gagné le premier match, ce qui ne voulait pas dire que tous ses équipiers étaient admis aux prochaines épreuves. Un banc d’arbitres nous observait, silencieux, sévères et si imprégnés de leur mission qu’ils ressemblaient à un étalage de poissons aux yeux exorbités et fixes. Toute la journée nous fûmes sur le grill. Après les quatre matches,  nous avons dû apporter la preuve que nous savions manipuler un ballon avec précision, nous dansions la balle au pied avec dextérité (si on peut dire), nous devions prouver que nos tirs étaient ciblés et malgré la fatigue qui s’accumulait nous n’avons jamais protesté. Vers 18 heures, on nous donna l’autorisation d’aller voir nos parents. Je ne trouvai pas les miens. Le concierge me demanda si j’étais Axel Dunan et il me tendit un bout de papier froissé sur lequel ma mère avait écrit à la hâte qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps, que la route était longue, que mes sœurs étaient restées seules à la maison, que j’avais été formidable, qu’ils étaient sûrs de ma réussite... Il n’y avait pas que moi dans ce cas mais la plupart de mes co-équipiers avaient eu plus de chance.
            Quand on nous appela pour les résultats, il était 20 heures tapantes. Un gros bonhomme avec un costume trois pièces sous lequel il suait s’avança vers le micro. Il se racla la gorge, fit un discours élogieux sur nos performances, puis nomma, non pas les rescapés, mais les éliminés. Un silence énorme s’abattit sur l’assemblée. Quelque chose ne tournait pas rond. Sofian, Julien, Mourad et Corentin exclus. Pour ainsi dire les « battants », « les mordus », les « pro ». Notre vingtaine de combattants s’amputait de nos molosses, nos anges gardiens, nos étendards.  De quoi s’étrangler. Et ils ne pipèrent mot. Ce long mois les avait sans doute rendus muets, tout comme nous qui les regardions récupérer leurs affaires et sortir. Sur le coup je les soupçonnai d’être soulagés de quitter cet enfer. Mais le soir, quand les feux furent éteints dans le dortoir, on s’extirpa des boxes et en catimini on rejoignit celui de Khalid et Jean-François pour discuter de cette incroyable sélection. Martin pensait qu’ils ne les avaient pas gardés justement parce qu’ils étaient les plus forts, qu’ils n’auraient pas besoin de ce stage pour se débrouiller, qu’ils avaient sûrement déjà été contacté par un club. Mais c’est Khalid qui eut le dernier mot.

-          Ils avaient trop de cervelle pour eux. Ils la ramenaient trop souvent.

C’était vrai. Ces quatre-là se laissaient moins faire que nous, ils avaient parfois l’ironie salutaire, ce qui nous détendait quand on n’en pouvait plus des grossièretés de l’adjudant.

-          Tu comprends, ajouta Khalid, ce qu’ils veulent c’est que dans la tête tu aies un ballon à la place du cerveau.

            Je trouvais l’expression très juste. On nous avait isolés du monde, les téléphones portables étaient confisqués toute la journée, ils nous étaient restitués trois heures après l’entraînement du soir. Certains malins avaient planqué le leur, mais ne pouvaient guère l’utiliser car dans les bâtiments les réseaux ne passaient pas, et on risquait de sévères réprimandes à s’exposer dans la cour ou sur le stade avec son mobile. Nous n’avions pas non plus de bibliothèque, ni d’ordinateurs, la presse entrait à peine avec quelques magazines spécialisés. Heureusement j’avais emporté quelques bouquins qui m’offraient un peu de respiration. Et maman m’en avait expédié deux autres. Personne ne comprenait trop comment je pouvais lire. Les copains m’appelaient l’intello, le personnel encadrant quand il ne se moquait pas de moi, me regardait comme un extra-terrestre. Un jour le directeur m’appela dans son bureau. Il me les laissait à condition que je ne les trimballe pas partout, comme je ne pouvais m’endormir sans lire quelques lignes, il admettait qu’ils me servent de somnifère. Ce qui l’embêtait c’est qu’il n’avait pas le contrôle de ce que je lisais. On pouvait interdire beaucoup de choses, mais la lecture, c’était presque impossible, d’une part parce qu’ils avaient été éduqués dans le culte du livre, et d’autre part parce qu’à l’heure actuelle, ce n’était plus un objet pernicieux ou dangereux, on était trop peu à lire pour former une bande de révolutionnaires. Et puis les titres le rassurèrent : Harry Potter était un héros positif, qui combattait les forces du mal et qui travaillait dur pour réussir à survivre. Je lui cachai cependant d’autres récits dont je me régalais en secret. J’aimais beaucoup Orwell et sa ferme des animaux. Pourtant je jure que je n’avais pas l’esprit politique, cependant je trouvais là tous les  animaux que nous étions dans cette microsociété et ça m’amusait beaucoup.

            Mais les livres n’allaient pas beaucoup m’aider pour poursuivre. On a eu trois journées de vacances, si on appelle ça des vacances ! On se levait toujours tôt, c'est-à-dire vers 7 heures, on allait courir, on déjeunait. Ensuite, ils équipaient nos sacs de variétés de sandwiches et nous conduisaient à la mare à canards du coin et on avait quartier libre jusqu’à 17 heures sous la surveillance constante de deux abrutis. Nous étions tellement amoindris que nous dormions la plupart du temps, même Khalid, ce fou de la drague ne regardait pas les donzelles dénudées qui minaudaient sur la plage. Je crois que nos cerveaux ne fonctionnaient plus normalement. Nous avions quinze ans, mais à nous regarder avachis sur ce gazon glauque on pouvait penser que nous étions une bande de fêtards ou de drogués. On se baignait un peu, à peine et on parlait un peu, à peine. L’accablement dans lequel nous pataugions était tel qu’on avait l’impression d’être devenus des zombis, si jamais on avait encore une quelconque impression. Je recevais des lettres de chez moi, mon père était fier, mes sœurs m’embrassaient, je manquais à ma mère. Louma m’avait abandonné, elle roucoulait avec un gars bien plus présent que moi. Et elle n’avait pas tort, si elle m’avait vu ici même, elle se serait enfuie. Je n’en étais pas plus attristé que si un moustique m’avait piqué, alors qu’à la fin de l’année scolaire je n’aurais jamais envisagé de la quitter un instant. Piètre Roméo.

            L’entraînement reprit et le tonus aussi. Les éliminations se succédaient mais les enjeux n’étaient plus les mêmes. Je n’avais plus vraiment envie d’être pris dans leur école sport études, et les discours de mon père paraissaient assez loin pour que je ne me batte plus avec autant d’entrain. C’est vrai que dans le Nord où j’habite, il n’y a pas de travail. Il a eu la chance de garder un poste pendant 20 ans, et après une période de chômage il a retrouvé une place de petit employé dans une petite entreprise où il gagne trois fois rien. Ma mère est serveuse et fait des extra, ce qui nous permet de vivre décemment. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Je me souvenais qu’il m’avait dit qu’aujourd’hui il fallait être dans le commerce, la finance ou la communication pour gagner du pognon et comme je n’ai pas l’âme communicante pour deux sous, ni la comptabilité chevillée aux neurones, ce foutu ballon pouvait m’aider. Et ce foutu ballon m’emmerdait.

            La quinzaine qui suivit fut oppressante. Le premier samedi, Seb, Mat, Elia et Khalid furent exclus, nous restions douze. Après une harassante semaine, nos acrobaties furent d’une médiocrité affligeante, ce qui parut tout à fait admirable aux poissons qui jugeaient sur leur banc. Nous n’étions plus que des loques d’enfants, seul Jean-François continuait à rire, tellement heureux d’être parmi nous et de manger à sa faim. Il arrivait du Mali et comptait bien rester jusqu’au bout. Sa peau sombre luisait de sueur ce soir-là quand le coup de sifflet final arrêta notre ballet. Son grand sourire éclairait pourtant un visage inquiet. Il se demanda s’il n’avait pas été trop bon, car on avait bien compris que les meilleurs partaient. On se demandait d’ailleurs pour quelles raisons ils n’avaient pas pris tout de suite les plus minables dans nos clubs, mais on ne s’interrogeait pas vraiment, trop abrutis par tous les exercices qu’on nous infligeait. Un moment, j’ai pensé qu’ils pourrissaient la bouffe, sinon comment en étions-nous arrivés aux légumes que nous étions. J’avais tout de même tenté de dire à mon père, un soir de déprime, que je n’étais plus très sûr de désirer faire ces études. J’aurais mieux fait de la fermer. Il a bavé dur sur ma fainéantise, ma couardise, que j’étais un sale gosse gâté, et j’en passe. J’ai attendu qu’il termine avant de raccrocher parce que j’avais encore des restes de courtoisie et de respect pour mes vieux. Je n’avais aucun réconfort à attendre du Nord. J’ai tenté mon grand-père. Il m’a consolé, puis m’a assuré que si je ne pouvais vraiment pas poursuivre, il m’aiderait, car « c’est pas  ton con de père qui peut comprendre ces choses-là. » Mon grand-père était l’homme le plus apaisant que je connaissais, avec lui, vous aurez toujours raison surtout si vous êtes son petit-fils préféré. De plus il détestait le ballon qu’il soit rond ou pas rond. Et il aimait aussi beaucoup contrarier mon père qui lui avait pris sa fille unique et adorée et pour d’autres raisons qui n’étaient pas de mon ressort. Ce soir-là, il m’avait redonné le moral, et je me suis traité d’imbécile de n’avoir pas pensé à lui plus tôt. J’ai vraiment joué royalement à cette dernière sélection, je ne pouvais pas faire mieux. J’étais dopé à mort. Alors quand je vis le visage angoissé de Jean-François, je me suis mordu les lèvres car je l’avais entraîné à jouer tout aussi bien. J’ai une qualité qu’on ne peut pas m’enlever, sur le terrain je ne joue jamais perso. Et ce jour-là, j’ai passé la balle avec une précision diabolique, on ne la ratait que si on était unijambiste.

            Comme un malheur ne vient jamais seul, j’ai été sélectionné et pas Jean-François qui a dû prendre le premier avion de rapatriement vers le Mali. Je lui ai dit bêtement qu’avec ce qu’il venait d’apprendre dans ce putain de centre ça ferait de lui une vedette là-bas. Parfois on ferait mieux de la fermer parce qu’il m’a regardé avec des yeux qui me réveillent encore la nuit. La dernière quinzaine d’août, je rentrai chez moi et j’avais la ferme intention de ne pas intégrer l’école qui m’était attribuée

        J’ai raconté à ma famille et à mes copains les odieuses vacances que je venais de passer et tous me plaignaient sauf mon père qui me regardait de plus en plus de travers. Quand j’ai annoncé ma décision mon père m’a hurlé dessus. Mais je tins bon jusqu’à ce que ma mère me dise qu’ils ne pouvaient pas revenir en arrière, qu’ils s’étaient engagés pour moi. Je leur dis que ce n’était pas important, que je pouvais rompre un contrat, que grand-Père m’aiderait. Maman hochait la tête et pleurait. Mon père m’avoua alors qu’ils m’avaient « vendu » à un club et qu’ils avaient relu toutes les clauses et que si j’abandonnais avant ma majorité, ils seraient plus que ruinés. Je ne sais si on est capable d’imaginer les sentiments qui m’agitèrent pendant cette période. Je crois que j’ai vomi tous les repas de ma mère et que je n’adressais plus la parole à mon père. D’ailleurs il évitait de me croiser, et si on se croisait il ne me regardait plus. Les derniers jours je suis parti chez mon grand-père car l’ambiance était devenue catastrophique. Ma haine emplissait mes nuits de cauchemars meurtriers. J’ai pris le contrat, je l’ai photocopié et je l’ai fait lire à Grand-Père. Il était atterré. Les toutes petites lignes me ligotaient plus que de raison. Est-ce qu’on peut attaquer, demandai-je plein d’un espoir fichu d’avance. Il téléphona à un juriste qu’il connaissait, et tous deux nous écoutions sa sentence. Il toussota avant de commencer ses palabres, on sentait là l’homme des assises, patient et pointilleux. Il annonça que dénoncer ce contrat équivalait à la mort financière de mes parents, car les indemnités qu’on leur demandait pour non respect, étaient honteusement faramineuses mais inattaquables sur le fond. La seule solution qu’il envisageait pour moi, sauf si je finissais par jouer le jeu du système, était de devenir médiocre sur toute la ligne et me faire rejeter par ce club qui ne pourrait même pas négocier pour moi avec un autre club. Pour l’instant je n’avais pas d’autre choix que de me soumettre et de jouer selon mes désirs. J’avais terminé la sélection, l’école serait sans doute moins terrible.

-          Et n’oublions pas, d’après ce que tu viens de me dire, qu’ils ont choisi les plus discrets des élèves, les moins remuants, les moins doués parce que leur objectif est d’avoir à leur merci des têtes soumises et malléables, capables néanmoins d’utiliser un ballon. Je ne vois pas pour toi d’autres solutions que d’accepter de passer trois ans dans leur école, à moins que tu ne deviennes tout à coup fort malade.

L’état dans lequel je suis sorti de chez ce magistrat anéantissait toute colère en moi. Je n’étais plus qu’un objet de caoutchouc qu’on se passait de main en main. Je suis revenu chez mes parents, je m’enfermais dans ma chambre avec mes livres et je passais mes nuits dans l’épouvante. Une lourde main me réveillait sans cesse au milieu de la nuit, c’était l’adjudant qui rigolait et se mettait à m’envoyer le ballon sur la tête. Ceux qui ont pratiqué savent bien que ce n’est pas une partie de plaisir, ces séances étaient terrifiantes, quand on se le passait entre nous ça allait, mais dès que ce fou nous prenait pour cible, on avait vraiment l’impression qu’il voulait que le ballon entre dans notre crâne. Parfois Jean-François avec son regard affligé me secouait énergiquement et je me réveillais brusquement au milieu d’un désert de nulle part. Les Molosses intervenaient aussi, Sofian ou Julien, Corentin ou Mourad  m’engueulaient de me laisser ratatiner comme ça. Mais le pire, c’était quand mon père pénétrait mon sommeil. Il agitait une feuille devant mon nez, je tentais de l’attraper pour la déchirer et comme il était tellement plus grand, tellement plus fort, il riait aux éclats pendant que je devenais fou furieux avec des désirs de meurtre. 

J’ai intégré l’école en septembre, ma mère seule m’accompagna. Avant de me quitter elle me dit combien elle regrettait, qu’elle croyait sincèrement que c’était une passion pour moi et que de se retrouver, maintenant, dans cette situation la mettait dans tous ses états. Je lui assurai que ses « états » n’étaient sûrement rien à côté des miens. Elle m’affirma que chaque fois que j’aurais besoin d’aide, je devais l’appeler, elle se débrouillerait pour arriver aussi vite que possible, que jamais elle ne m’abandonnerait à des brutes, que si elle avait su plus tôt elles ne m’aurait pas laissé là-bas. Peut-être qu’ici, ce n’était pas aussi terrible, que les entraîneurs étaient plus humains, que je me ferais des copains sympathiques, que je saurais me solidariser avec eux. Mon grand-père m’appela sur mon mobile pour m’encourager. Trois ans, c’est vite passé. J’avais l’impression qu’on m’envoyait à l’hôpital pour soigner je ne sais quoi. En fait on m’envoyait dans un centre de démolition, c’est ainsi que je terminai ma conversation avec Grand-Père, je sentais bien qu’il en était affecté mais pas autant que moi. Ma mère continua à me rassurer autant qu’elle put, on visita le centre, j’avais une chambre pour moi, la cantine était agréable, les jardins aussi, les jeunes qui circulaient de-ci de-là étaient joyeux, et libres sans doute. Vers midi, nous sommes allés déjeuner ensemble en ville, puis elle me raccompagna et m’embrassa. Elle devait partir. Une fois de plus, elle me confirma qu’elle viendrait me chercher dès que je le demanderais, Mais je savais bien qu’elle ne le ferait pas. Je savais bien que tous ces beaux discours de départ n’étaient qu’une dérobade pour se dédouaner de l’entrave qu’ils m’avaient mise. Je savais bien que j’allais retrouver l’imbécillité d’une ambiance faussement sportive où je devrais me méfier non seulement de l’esprit de compétition qui sévirait ici, mais des repas qu’on me servirait afin de ne pas retomber dans ces affres léthargiques qui nous engloutissaient, que je devrais me méfier des médecins et de leurs prescriptions, de mes enseignants et de leur endoctrinement, de tout un système que je honnissais et qui serait ma vie durant trois ans, sauf à devenir un incompétent notoire, ce dont je doutais car ma nature n’était pas de cet ordre. Je n’avais pas de stratégie et ça me donnait la nausée.

Vers 20 heures, les futurs champions furent appelés avant de rejoindre leur chambrée. Un costaud se présenta à nous comme notre entraîneur, et laissa la parole au maître de cérémonie, si j’ai bien compris, c’était le pourvoyeur de fonds du club. Ensuite, on nous invita à consommer les jus de fruits et les petits gâteaux qui décoraient la table. Mais ça me dégoûtait plutôt. Le costaud s’approcha de moi, il savait déjà mon nom, mes qualités et tentait de gagner ma confiance. J’osai lui poser des questions sur les entraînements, sur les horaires, les rencontres. Il esquivait. Je saurai demain avec l’emploi du temps, ce soir c’était la prise de contact, et ici, on savait recevoir, c’était la fête dès qu’on gagnait. Et quand on perdait ? Un rictus mi-moqueur, mi-sévère m’annonçait la couleur. Le gros bonnet s’approcha et mon costaud lui laissa la place. Je me demandai si c’était habituel qu’une nouvelle recrue comme moi, tellement insignifiante, soit ainsi abordée par les notables. Le bonhomme me prit l’épaule et fit l’éloge de mes capacités sportives. Il avait l’air de tout connaître de moi et à vrai dire, la surprise passée, quelque chose chez lui me rassurait. Alors je lui demandai s’il m’avait vu jouer aux sélections. La réponse était évidente. Pourquoi les meilleurs sont partis les premiers ? Il éclata d’un gros rire, un peu sarcastique, les meilleurs n’avaient rien à prouver. Là, j’étais scotché car ça confirmait bien qu’il m’avait choisi comme étant dans les plus mauvais. Il me regardait avec un malicieux sourire et ajouta qu’il s’agissait pour moi de parfaire mon entraînement, de confirmer mes compétences dans le travail d’équipe, car c’était ce qui avait retenu leur attention. Depuis le début, il savait que je viendrais les rejoindre. Je finis par lui demander franchement pourquoi ils m’avaient ligoté à ce point, il répondit  que je ne serais jamais aussi libre qu’avec eux et il poursuivit avec des blagues baveuses qui me firent rire malgré moi. Il dut sentir que j’avais encore trop de questions car, pour clore l’entretien, il me serra fort le bras et avant de me quitter me dit qu’il s’occuperait personnellement de mon confort, il n’y avait aucune raison pour que je ne sois pas heureux avec eux. J’avais un goût amer dans la bouche, on nous avait tous manipulé, et je pensais à Jean-François, là-bas dans son Mali natal. Que devenait-il ?

Je me couchai, hésitant entre colère, désespoir et résignation et ressassant interminablement les propos du grand ponte. J’aurais voulu me raccrocher à ses paroles, mais elles étaient trop glissantes et je retombai dans des cauchemars ordinaires.



 

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander

juste pour vous...


Sur les conseils de
Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
Si vous n'avez pas le temps, ou que le billet ne vous intéresse pas, ou que vous n'avez pas envie pour l'instant, vous avez peut-être quelque chose à me murmurer...
cest
ici.

intro

Décider follement d’éditer sur le Net quelques nouvelles et autres fantaisies est à la fois constructif et dénudant. Dénudant parce que nos fragilités, nos travers, nos tics et nos tocs s’exposent sans vergogne. Constructif parce que les mots plus ou moins bien enchevêtrés deviennent notre château en Espagne, notre moulin à vent, notre petite maison dans la prairie… L’écriture est mon petit fort dans le sable, l’écume qui en efface les traces, un éphémère dans la lumière d’un soleil voilé. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas la vie mais elle donne l’élan ou le recueillement qui manquent dans le tourbillon d’un monde qui ne tourne pas très rond.

 

Et que vogue le blog.


 



Ceux qui luttent ne sont pas certains de gagner, mais ceux qui ne luttent pas sont déjà sûrs d'avoir perdu.





pageàmoi

fasiladoré

dernières empreintes

bouclieràmoi

Sceau1.gif  0042813