Oui, oui, je sais, je dépoussière, manque d'inspiration en
ce moment... ça arrive!
Et puis oui, oui, je sais: encore une histoire de guerre!
Mais c'est à cause de la photo ci-dessous.
Et oui, je sais, un peu long, seulement pour ceux qui auront le temps...
Cette demi-journée de ma vie est noire. Cette demi-journée est noire et vraie. Moi qui l'écris aujourd'hui, j'en tremble encore. Poison en moi à jamais, elle m'habite. Elle est noire, vraie et
vieille de quarante six ans. Vieille de quarante six ans et vivace, terriblement.
Je la lègue à mes enfants et petits-enfants pour que chaque année, comme moi, ils portent une fleur sur le tombeau d'Agnès
A. Un tombeau de sang transformé en eau. Une flaque humaine, là où tomba le corps de cette femme. Ils vérifieront sur le chemin qui grimpe aux Serneaux, après la bergerie des Vernon, que la
silhouette apparaît à la première fonte des neiges.
Je dois faire preuve de courage et dire ce que j'ai tu si longtemps. Je dois témoigner maintenant que j'arrive au bout de
ma vie et avant que ne se perde la mémoire de ce jour blanc.
C'était un jour blanc. Un de ces jours enneigés de la terre au ciel sans qu'un seul flocon ne
tombe. La brume tamisait la lumière, et les lignes des routes, les crêtes des montagnes, les maisons des villages diluaient leurs couleurs et leur forme. Tout se confondait dans l'ambiance
crèmeuse. Ce flottement de l'air agitait nos esprits. Nous étions cinq, coincés dans la citroën. Agnès, serrée entre Gilles et Lucien sur la banquette arrière, fixait le rétroviseur et cherchait
mon regard. Je l'observais dans ce bout de miroir quand je pouvais détacher les yeux de la chaussée glissante. Elle avait à peine vingt ans, elle était belle sous le béret noir qui ombrait le
front haut. Ses prunelles larges et sombres lançaient parfois d'étranges signes: peur, peine, colère. Le plus souvent de la colère. Une froide rage les traversait. Elle avait rendu de grands
services à notre réseau. Elle parcourait pour nous l'arrière pays pour transmettre les messages dangereux aux chefs des différents maquis. C'était une fille solide et énergique qui nous avait été
envoyée et recommandée par le Major T. responsable du secteur. Seule tare : une arrogance difficilement supportable. Elle manifestait envers nos jeunes combattants une sorte de mépris hautain,
comme s'ils n'étaient que de nécessaires excécutants. Elle passait devant eux sans regard, sans bonjour, le pas fier. Mais aujourd'hui je sais qu'elle se sauvegardait, qu'elle évitait de
rencontrer affection, amitié, amour parmi ces soldats de l'ombre exposés à la mort. Je l'avais cru fidèle à notre cause, attachée à la liberté de notre pays. Je dus me rendre à l'évidence : les
preuves s'accumulaient. Elle trahissait. Nos repères, un par un, tombaient aux mains de la gestapo. Nos maquis étaient de plus en plus menacés. Le réseau Martial venait d'être
démantelé.
La citroën se gara près d'une autre voiture. Mangier et les siens étaient déjà là. Lucien tira Agnès de la voiture. Elle
dit les dents serrées:
- Laisse-moi. Je ne vais pas m'envoler!
- Avec toi, on sait pas! répondit-il en maintenant la pression.
Elle avait les mains liées. Elle les leva d'un geste menaçant, mais Gilles saisit l'autre bras, et tous deux la tinrent
fortement. Mathieu haussa les épaules devant la férocité des deux hommes et me lança du regard un appel à l'indulgence.
- Pas la peine de la tenir ainsi, laissez-lui un peu d'air.
A mon ordre, ils desserrèrent l'étreinte, mais durant toute la montée jusqu'à la bergerie, ils ne lâchèrent pas un instant
ce jeune et vigoureux corps. Assis autour d'une vieille table branlante, ils nous attendaient : Mangier, Guérin, Artunser, Velaz et Marthe V. C'est à moi qu'échut la lourde tâche d'ouvrir le
procès. Mathieu servait de greffier. Toutes ses notes sont consignées. Elles dorment dans la malle noire, au grenier. Je les ai relues souvent comme pour me punir de n'avoir pas eu ce jour-là
plus de discernement. Je ne vais pas retracer toutes les étapes de cette horrible injustice, je vais aller à l'essentiel, l'affrontement entre elle et Guérin.
Au début, elle se tut. Obstinément. Elle jetait parfois de lourds regards vers Guérin. Ce dernier était comme absent du
débat. Il fumait cigarette sur cigarette. Au moment crucial de l'exposition des photographies la montrant dans les bras d'un officier allemand, elle explosa.
- Vous êtes odieux! Ce n'est pas un procès! Comment puis-je me défendre? vous avez tout prévu d'avance, je n'ai aucune
chance!
- Reconnaissez-vous cet officier? demanda Mangier.
- Bien sûr! Et vous aussi! C'est le lieutenant Strassberger. C'est Guérin qui m'a envoyée à cette mission. Et vous le
savez bien!
- Comment? s'exclama Marthe V. Explique-nous Guérin.
Guérin se tourna enfin vers Agnès. Il exhala une bouffée de fumée et froidement, tranquillement, raconta.
- En effet, je l'ai envoyée en mission auprès de Strassberger. Je pensais qu'elle saurait le séduire. Et c'est ce qu'elle
a fait. Les photographies ont été prises par un de mes hommes. Je tenais quand même à m'assurer qu'elle restait dans les limites que je lui avais données.
- Quelles limites? Soyez plus clair, demanda encore Marthe.
- Elle avait pour ordre d'extorquer tous renseignements concernant les prochaines manoeuvres allemandes. Elle ne devait en
aucun cas fréquenter d'autres militaires, elle devait séduire l'officier pas devenir sa pute française qu'il exhibait!
- Taisez-vous! cria Agnès, c'est insupportable d'entendre ça! J'ai toujours gardé mes distances!
- Alors justifie ce baiser! Très langoureux ce baiser! Pas vrai?
Velaz montrait le document sur lequel Agnès embrassait à pleine bouche Strassberger, autour d'eux une troupe de fringuants
officiers allemands applaudissait.
- Oui, je l'embrasse. Je l'ai embrassé plusieurs fois. Il fallait bien que je lui donne quelques gages. Strassberger,
contrairement aux apparences, est un romantique. Il pense sincèrement que je l'aime et il croit que je suis son grand amour. Ce soir-là, il a fallu fêter nos fiançailles. Je l'ai dit à Guérin.
Guérin sait tout. Je ne comprends pas pourquoi il se tait là dessus!
- Tu ne m'as jamais parlé de fiançailles Agnès, dit calmement Guérin. Jamais! Au début, tu donnais tout ce qui te tombait
sous la main et peu à peu les renseignements se sont faits rares, trop rares et tu ne venais pas toujours aux rendez-vous.
- Tu mens Guérin! Tu mens! Je ne sais pas pourquoi tu fais ça mais c'est ma parole contre la tienne n'est-ce pas? Je n'ai
donc aucune chance!
- En effet, c'est ta parole contre la mienne Agnès. Et depuis quelques temps, depuis ces fameuses fiançailles, nos hommes,
comme par hasard, tombent un à un.
- Guérin je t'ai remis une pellicule récemment.
- Quelle péllicule ?
- Tu le sais bien, je le lis dans tes yeux. Raconte ce que contenait la pellicule.
- Comment veux-tu que je le sache! Tu ne m'as rien remis depuis une bonne quinzaine.
- Tu mens. J'ai la preuve que je te l'ai bien remise. Seulement il faut que vous alliez voir le Major T.
Je vis Guérin pâlir sous son air détaché. Sa cigarette tremblait légèrement, mais je n'y vis qu'une émotion normale dans
l'affrontement qu'il subissait.
- Elle veut simplement gagner du temps! s'exclama-t-il. Elle sait très bien que le Major est à Londres en ce
moment.
- En effet, mais s'il faut attendre son retour, nous l'attendrons, dis-je. Nous devons rester équitables. Elle restera
ici, sous la garde de trois hommes, pendant que nous irons aux renseignements. En attendant Agnès tu peux nous dire ce que contenait la pellicule,
- Guérin le sait aussi. J'ai eu accès aux registres que tenait Strassberger. Une chance folle:
j'étais avec lui, dans un bistrot du centre. Un de ses camarades est venu lui demander un service. Il a laissé sa serviette sous la table. Alors je me suis tranquillement levée, la serviette sous
le bras et je suis allée aux toilettes. Ce registre notifiait les prochaines manoeuvres sur le sud avec les dates et les noms des troupes. J'ai photographié chaque page. Je suis revenue
m'asseoir. Strassberger était déjà là. Il était rouge de colère quand il m'a vue avec sa serviette. Je lui ai expliqué que j'avais eu un besoin urgent et que je ne pouvais pas laisser sa
serviette à la portée de tout le monde. Il me semble qu'il m'a crue.
Elle m'impressionnait. Elle avait parlé avec fermeté et conviction. Je commençais à avoir un doute, un mince filet de
doute. Seul le Major pouvait nous venir en aide.
On entendit des voix. Qui pouvait venir nous déranger, sinon...
On sortit nos armes, prêts à défendre chèrement notre peau. Agnès eut un regard de panique vers Guérin avant de se glisser
sous la table, les mains toujours liées. Je remarquai un imperceptible sourire sur le visage de Guérin, mais je ne l'enregistrai pas comme tel sur l'instant. Je crus plutôt à une crispation des
mâchoires.
On frappa.
- C'est moi, Gilles. Y a Cervan qu'a une mauvaise nouvelle. Il arrive de Lyon.
Soulagés, tous soupirèrent. Les armes retrouvèrent leur place, au chaud sous les manteaux. Cervan entra. Gilles referma la
porte derrière lui et partit reprendre son guêt. Agnès se releva. Elle avait le visage défait.
- Je viens d'apprendre l'arrestation du Major. A Lyon. Il n'a jamais atteint Londres. Frouquier, vous êtes désormais le
seul responsable du secteur. Je viens aux ordres.
Je sentis le sang se retirer de mon visage. Le Major était un ami. Il fallait immédiatement que les réseaux se
désorganisent. Chacun savait ce qu'il avait à faire. J'étais persuadé que le Major ne parlerait pas sous la torture, mais c'était la procédure.
- Prévenez tout le monde, Cerdan. Ne perdez pas de temps. Nous en terminons ici et nous ferons de même.
Tous les regards convergeaient vers Agnès. Tous les regards l'accusaient. Elle le sut. Elle se redressa, le visage fermé
et n'ajouta pas un mot.
Marthe V respira fortement avant de lancer.
- Je crois que ça suffit maintenant. Sa culpabilité est évidente. Pressons-nous.
Il se passa ce qui se passe toujours dans ces cas là. On vota, à main levée. J'ai levé la main : coupable. A l'époque
trouble que nous vivions, la condamnation à mort d'une personne, quelle qu'elle soit, ne me laissait pas d'état d'âme. Nous étions en guerre. Cependant, j'ai levé une main hésitante en regardant
le beau visage d'Agnès, son beau visage lisse qui ne vieillirait pas, son beau visage impassible et lointain, inaccessible. J'avais dans la poitrine un tremblement affreux. Mais j'ai voté la
mort.
Elle est partie sur ce chemin de neige. Les mains liées. Derrière suivait Gilles. Il a visé la nuque. Elle est tombée à
plat les bras sous son corps, la face dans la mollesse d'une neige lourde, la jambe doucement s'est posée sur l'autre, comme au ralenti. De la bergerie, on regardait tous la silhouette étendue,
cette ombre noire semblait marcher encore sur la pente du sentier.
C'est à la libération que j'ai commencé mes cauchemars. Cinq mois plus tard, cinq mois trop tard. J'avais réussi à
rejoindre Londres après le procès d'Agnès. Puis j'ai débarqué avec Leclerc. Enfin ce fut Paris. Là, j'ai retrouvé le Major. Vivant. Toujours actif dans les services de l'armée. J'aurais hurlé de
joie s'il ne m'avait lancé une oeillade glaciale et dit d'un ton sec:
- Vous avez manqué de discernement le 11 mars 44, Frouquier. Je n'ai jamais été arrêté à Lyon!
- C'est Cerdan qui nous a prévenus, plaidai-je.
- Inutile de vous justifier. Je sais tout. J'ai retrouvé Mathieu, j'ai lu chaque ligne de ce foutu procès. A aucun moment
vous n'avez mis en doute sa culpabilité. Vous êtiez donc si sûr de Guérin et sa bande?
- Oui. Je ne vois pas comment j'aurai pu douter de lui. Il était là avant moi, et il a souvent risqué sa vie pour
nous.
- Lui pourtant se méfiait de tout le monde. Il enquêtait sur vous, comme il enquêtait sur chacun de nous. Vous auriez dû
être plus vigilant et faire une contre-enquête dès que vous avez eu les premiers éléments. Malheureusement vous ne l'avez pas fait! Personne n'a été chargé de préparer la défense d'Agnès! Ce
n'était pas la justice que j'attendais de vous. Dès mon retour en France, j'ai retrouvé Guérin, Cerdan et trois autres complices. Ils ont avoué sans difficulté. Ils sont froids
maintenant.
Il me tourna le dos me laissant en plein désarroi. Je l'appelai:
- Mais Major...
Il fit demi-tour et d'une voix atone, presque dans un souffle ajouta:
- Agnès était ma fille. Je connaissais toutes ses missions. Son vrai nom est Armelle d'Amonville. Ne l'oubliez
pas.
Non Armelle, je ne t'oublie pas. J'ai reçu le journal que tu tenais en ces années noires,
cadeau hérité de ton père. J'ai compris alors ton terrible silence lorsque tu appris son arrestation. J'ai compris aussi ton arrogance, toi qui avais perdu ton amour dans les combats de la
première heure. Ce journal a rejoint la malle du grenier. Il est écorné, jauni, sali: j'ai tant pleuré sur lui.
Chaque fois que je le peux, un 11 mars, aux premières fontes, je me rends à la bergerie des Vernon. Et la flaque est là,
te contenant toute. Silhouette d'eau sur le chemin de neige, tu sembles avancer avec accablement, et je te regarde, je regarde cette souffrance que tu es devenue. Je te rejoins dans la pente et
je pose sur ton dos d'aquarelle l'orchidée blanche de mon remord.

photo de Bruno.
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