juste pour vous...


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Quichottine, j'ai créé une page juste pour vous.
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cest ici
.
Jeudi 30 août 2007
Voici mon texte pour le jeu: un début, un fin...




 L’initiation était derrière nous et j’avais survécu à la première élimination. Au choc de cette expérience se succéda une période d’accablement à laquelle aucun de nous n’échappa. Depuis un mois nous étions tous concentrés dans cet infâme pensionnat et depuis un mois que je participais à ces sélections barbares je n’avais vu ni mes parents, ni mon amie Louma, ni mes potes du collège, ceux avec qui j’avais l’habitude de m’entraîner au stade de mon quartier. Quand Monsieur Dubois avait rencontré mon père pour lui proposer cette sélection, il avait crié sa joie. Je n’ai pas voulu le contrarier. Mes parents ont signé les papiers et je suis parti dans cette lointaine ville où je ne connaissais personne.

            Au début, c’était correct, les autres gars étaient comme moi, un peu perdus, à l’exception de deux ou trois excités qui ambitionnaient les plus hauts grades. L’entraînement fut une épreuve à lui tout seul. Des heures d’affilée nous tapions dans le ballon. Des heures d’affilée nous étions incendiés par des cris grossiers, des injures, des insultes. Des heures qui se succédaient chaque matin et chaque soir pendant lesquelles nous devions prouver à tout un chacun notre courage, notre témérité, notre endurance, notre soumission. Humiliés, nous revenions à la cantine et nous n’avions pas faim. Les poissons, les lentilles, les semoules, les pâtes et le riz qui devaient nous gaver de sucres lents donnaient à gerber.  Pendant ce mois-là, jamais je n’ai entendu un adulte dire un mot aimable. Jamais. Je suppose que cette manière de procéder permettait d’éliminer les plus insoumis. Même Khalid, le petit dur des Minguettes se tenait coi, abasourdi.

Le jour de la première élimination, les parents furent invités. Je vis mes vieux, assis tranquillement dans les gradins. J’avais l’impression qu’ils arrivaient d’un autre monde. Mon équipe a gagné le premier match, ce qui ne voulait pas dire que tous ses équipiers étaient admis aux prochaines épreuves. Un banc d’arbitres nous observait, silencieux, sévères et si imprégnés de leur mission qu’ils ressemblaient à un étalage de poissons aux yeux exorbités et fixes. Toute la journée nous fûmes sur le grill. Après les quatre matches,  nous avons dû apporter la preuve que nous savions manipuler un ballon avec précision, nous dansions la balle au pied avec dextérité (si on peut dire), nous devions prouver que nos tirs étaient ciblés et malgré la fatigue qui s’accumulait nous n’avons jamais protesté. Vers 18 heures, on nous donna l’autorisation d’aller voir nos parents. Je ne trouvai pas les miens. Le concierge me demanda si j’étais Axel Dunan et il me tendit un bout de papier froissé sur lequel ma mère avait écrit à la hâte qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps, que la route était longue, que mes sœurs étaient restées seules à la maison, que j’avais été formidable, qu’ils étaient sûrs de ma réussite... Il n’y avait pas que moi dans ce cas mais la plupart de mes co-équipiers avaient eu plus de chance.
            Quand on nous appela pour les résultats, il était 20 heures tapantes. Un gros bonhomme avec un costume trois pièces sous lequel il suait s’avança vers le micro. Il se racla la gorge, fit un discours élogieux sur nos performances, puis nomma, non pas les rescapés, mais les éliminés. Un silence énorme s’abattit sur l’assemblée. Quelque chose ne tournait pas rond. Sofian, Julien, Mourad et Corentin exclus. Pour ainsi dire les « battants », « les mordus », les « pro ». Notre vingtaine de combattants s’amputait de nos molosses, nos anges gardiens, nos étendards.  De quoi s’étrangler. Et ils ne pipèrent mot. Ce long mois les avait sans doute rendus muets, tout comme nous qui les regardions récupérer leurs affaires et sortir. Sur le coup je les soupçonnai d’être soulagés de quitter cet enfer. Mais le soir, quand les feux furent éteints dans le dortoir, on s’extirpa des boxes et en catimini on rejoignit celui de Khalid et Jean-François pour discuter de cette incroyable sélection. Martin pensait qu’ils ne les avaient pas gardés justement parce qu’ils étaient les plus forts, qu’ils n’auraient pas besoin de ce stage pour se débrouiller, qu’ils avaient sûrement déjà été contacté par un club. Mais c’est Khalid qui eut le dernier mot.

-          Ils avaient trop de cervelle pour eux. Ils la ramenaient trop souvent.

C’était vrai. Ces quatre-là se laissaient moins faire que nous, ils avaient parfois l’ironie salutaire, ce qui nous détendait quand on n’en pouvait plus des grossièretés de l’adjudant.

-          Tu comprends, ajouta Khalid, ce qu’ils veulent c’est que dans la tête tu aies un ballon à la place du cerveau.

            Je trouvais l’expression très juste. On nous avait isolés du monde, les téléphones portables étaient confisqués toute la journée, ils nous étaient restitués trois heures après l’entraînement du soir. Certains malins avaient planqué le leur, mais ne pouvaient guère l’utiliser car dans les bâtiments les réseaux ne passaient pas, et on risquait de sévères réprimandes à s’exposer dans la cour ou sur le stade avec son mobile. Nous n’avions pas non plus de bibliothèque, ni d’ordinateurs, la presse entrait à peine avec quelques magazines spécialisés. Heureusement j’avais emporté quelques bouquins qui m’offraient un peu de respiration. Et maman m’en avait expédié deux autres. Personne ne comprenait trop comment je pouvais lire. Les copains m’appelaient l’intello, le personnel encadrant quand il ne se moquait pas de moi, me regardait comme un extra-terrestre. Un jour le directeur m’appela dans son bureau. Il me les laissait à condition que je ne les trimballe pas partout, comme je ne pouvais m’endormir sans lire quelques lignes, il admettait qu’ils me servent de somnifère. Ce qui l’embêtait c’est qu’il n’avait pas le contrôle de ce que je lisais. On pouvait interdire beaucoup de choses, mais la lecture, c’était presque impossible, d’une part parce qu’ils avaient été éduqués dans le culte du livre, et d’autre part parce qu’à l’heure actuelle, ce n’était plus un objet pernicieux ou dangereux, on était trop peu à lire pour former une bande de révolutionnaires. Et puis les titres le rassurèrent : Harry Potter était un héros positif, qui combattait les forces du mal et qui travaillait dur pour réussir à survivre. Je lui cachai cependant d’autres récits dont je me régalais en secret. J’aimais beaucoup Orwell et sa ferme des animaux. Pourtant je jure que je n’avais pas l’esprit politique, cependant je trouvais là tous les  animaux que nous étions dans cette microsociété et ça m’amusait beaucoup.

            Mais les livres n’allaient pas beaucoup m’aider pour poursuivre. On a eu trois journées de vacances, si on appelle ça des vacances ! On se levait toujours tôt, c'est-à-dire vers 7 heures, on allait courir, on déjeunait. Ensuite, ils équipaient nos sacs de variétés de sandwiches et nous conduisaient à la mare à canards du coin et on avait quartier libre jusqu’à 17 heures sous la surveillance constante de deux abrutis. Nous étions tellement amoindris que nous dormions la plupart du temps, même Khalid, ce fou de la drague ne regardait pas les donzelles dénudées qui minaudaient sur la plage. Je crois que nos cerveaux ne fonctionnaient plus normalement. Nous avions quinze ans, mais à nous regarder avachis sur ce gazon glauque on pouvait penser que nous étions une bande de fêtards ou de drogués. On se baignait un peu, à peine et on parlait un peu, à peine. L’accablement dans lequel nous pataugions était tel qu’on avait l’impression d’être devenus des zombis, si jamais on avait encore une quelconque impression. Je recevais des lettres de chez moi, mon père était fier, mes sœurs m’embrassaient, je manquais à ma mère. Louma m’avait abandonné, elle roucoulait avec un gars bien plus présent que moi. Et elle n’avait pas tort, si elle m’avait vu ici même, elle se serait enfuie. Je n’en étais pas plus attristé que si un moustique m’avait piqué, alors qu’à la fin de l’année scolaire je n’aurais jamais envisagé de la quitter un instant. Piètre Roméo.

            L’entraînement reprit et le tonus aussi. Les éliminations se succédaient mais les enjeux n’étaient plus les mêmes. Je n’avais plus vraiment envie d’être pris dans leur école sport études, et les discours de mon père paraissaient assez loin pour que je ne me batte plus avec autant d’entrain. C’est vrai que dans le Nord où j’habite, il n’y a pas de travail. Il a eu la chance de garder un poste pendant 20 ans, et après une période de chômage il a retrouvé une place de petit employé dans une petite entreprise où il gagne trois fois rien. Ma mère est serveuse et fait des extra, ce qui nous permet de vivre décemment. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Je me souvenais qu’il m’avait dit qu’aujourd’hui il fallait être dans le commerce, la finance ou la communication pour gagner du pognon et comme je n’ai pas l’âme communicante pour deux sous, ni la comptabilité chevillée aux neurones, ce foutu ballon pouvait m’aider. Et ce foutu ballon m’emmerdait.

            La quinzaine qui suivit fut oppressante. Le premier samedi, Seb, Mat, Elia et Khalid furent exclus, nous restions douze. Après une harassante semaine, nos acrobaties furent d’une médiocrité affligeante, ce qui parut tout à fait admirable aux poissons qui jugeaient sur leur banc. Nous n’étions plus que des loques d’enfants, seul Jean-François continuait à rire, tellement heureux d’être parmi nous et de manger à sa faim. Il arrivait du Mali et comptait bien rester jusqu’au bout. Sa peau sombre luisait de sueur ce soir-là quand le coup de sifflet final arrêta notre ballet. Son grand sourire éclairait pourtant un visage inquiet. Il se demanda s’il n’avait pas été trop bon, car on avait bien compris que les meilleurs partaient. On se demandait d’ailleurs pour quelles raisons ils n’avaient pas pris tout de suite les plus minables dans nos clubs, mais on ne s’interrogeait pas vraiment, trop abrutis par tous les exercices qu’on nous infligeait. Un moment, j’ai pensé qu’ils pourrissaient la bouffe, sinon comment en étions-nous arrivés aux légumes que nous étions. J’avais tout de même tenté de dire à mon père, un soir de déprime, que je n’étais plus très sûr de désirer faire ces études. J’aurais mieux fait de la fermer. Il a bavé dur sur ma fainéantise, ma couardise, que j’étais un sale gosse gâté, et j’en passe. J’ai attendu qu’il termine avant de raccrocher parce que j’avais encore des restes de courtoisie et de respect pour mes vieux. Je n’avais aucun réconfort à attendre du Nord. J’ai tenté mon grand-père. Il m’a consolé, puis m’a assuré que si je ne pouvais vraiment pas poursuivre, il m’aiderait, car « c’est pas  ton con de père qui peut comprendre ces choses-là. » Mon grand-père était l’homme le plus apaisant que je connaissais, avec lui, vous aurez toujours raison surtout si vous êtes son petit-fils préféré. De plus il détestait le ballon qu’il soit rond ou pas rond. Et il aimait aussi beaucoup contrarier mon père qui lui avait pris sa fille unique et adorée et pour d’autres raisons qui n’étaient pas de mon ressort. Ce soir-là, il m’avait redonné le moral, et je me suis traité d’imbécile de n’avoir pas pensé à lui plus tôt. J’ai vraiment joué royalement à cette dernière sélection, je ne pouvais pas faire mieux. J’étais dopé à mort. Alors quand je vis le visage angoissé de Jean-François, je me suis mordu les lèvres car je l’avais entraîné à jouer tout aussi bien. J’ai une qualité qu’on ne peut pas m’enlever, sur le terrain je ne joue jamais perso. Et ce jour-là, j’ai passé la balle avec une précision diabolique, on ne la ratait que si on était unijambiste.

            Comme un malheur ne vient jamais seul, j’ai été sélectionné et pas Jean-François qui a dû prendre le premier avion de rapatriement vers le Mali. Je lui ai dit bêtement qu’avec ce qu’il venait d’apprendre dans ce putain de centre ça ferait de lui une vedette là-bas. Parfois on ferait mieux de la fermer parce qu’il m’a regardé avec des yeux qui me réveillent encore la nuit. La dernière quinzaine d’août, je rentrai chez moi et j’avais la ferme intention de ne pas intégrer l’école qui m’était attribuée

        J’ai raconté à ma famille et à mes copains les odieuses vacances que je venais de passer et tous me plaignaient sauf mon père qui me regardait de plus en plus de travers. Quand j’ai annoncé ma décision mon père m’a hurlé dessus. Mais je tins bon jusqu’à ce que ma mère me dise qu’ils ne pouvaient pas revenir en arrière, qu’ils s’étaient engagés pour moi. Je leur dis que ce n’était pas important, que je pouvais rompre un contrat, que grand-Père m’aiderait. Maman hochait la tête et pleurait. Mon père m’avoua alors qu’ils m’avaient « vendu » à un club et qu’ils avaient relu toutes les clauses et que si j’abandonnais avant ma majorité, ils seraient plus que ruinés. Je ne sais si on est capable d’imaginer les sentiments qui m’agitèrent pendant cette période. Je crois que j’ai vomi tous les repas de ma mère et que je n’adressais plus la parole à mon père. D’ailleurs il évitait de me croiser, et si on se croisait il ne me regardait plus. Les derniers jours je suis parti chez mon grand-père car l’ambiance était devenue catastrophique. Ma haine emplissait mes nuits de cauchemars meurtriers. J’ai pris le contrat, je l’ai photocopié et je l’ai fait lire à Grand-Père. Il était atterré. Les toutes petites lignes me ligotaient plus que de raison. Est-ce qu’on peut attaquer, demandai-je plein d’un espoir fichu d’avance. Il téléphona à un juriste qu’il connaissait, et tous deux nous écoutions sa sentence. Il toussota avant de commencer ses palabres, on sentait là l’homme des assises, patient et pointilleux. Il annonça que dénoncer ce contrat équivalait à la mort financière de mes parents, car les indemnités qu’on leur demandait pour non respect, étaient honteusement faramineuses mais inattaquables sur le fond. La seule solution qu’il envisageait pour moi, sauf si je finissais par jouer le jeu du système, était de devenir médiocre sur toute la ligne et me faire rejeter par ce club qui ne pourrait même pas négocier pour moi avec un autre club. Pour l’instant je n’avais pas d’autre choix que de me soumettre et de jouer selon mes désirs. J’avais terminé la sélection, l’école serait sans doute moins terrible.

-          Et n’oublions pas, d’après ce que tu viens de me dire, qu’ils ont choisi les plus discrets des élèves, les moins remuants, les moins doués parce que leur objectif est d’avoir à leur merci des têtes soumises et malléables, capables néanmoins d’utiliser un ballon. Je ne vois pas pour toi d’autres solutions que d’accepter de passer trois ans dans leur école, à moins que tu ne deviennes tout à coup fort malade.

L’état dans lequel je suis sorti de chez ce magistrat anéantissait toute colère en moi. Je n’étais plus qu’un objet de caoutchouc qu’on se passait de main en main. Je suis revenu chez mes parents, je m’enfermais dans ma chambre avec mes livres et je passais mes nuits dans l’épouvante. Une lourde main me réveillait sans cesse au milieu de la nuit, c’était l’adjudant qui rigolait et se mettait à m’envoyer le ballon sur la tête. Ceux qui ont pratiqué savent bien que ce n’est pas une partie de plaisir, ces séances étaient terrifiantes, quand on se le passait entre nous ça allait, mais dès que ce fou nous prenait pour cible, on avait vraiment l’impression qu’il voulait que le ballon entre dans notre crâne. Parfois Jean-François avec son regard affligé me secouait énergiquement et je me réveillais brusquement au milieu d’un désert de nulle part. Les Molosses intervenaient aussi, Sofian ou Julien, Corentin ou Mourad  m’engueulaient de me laisser ratatiner comme ça. Mais le pire, c’était quand mon père pénétrait mon sommeil. Il agitait une feuille devant mon nez, je tentais de l’attraper pour la déchirer et comme il était tellement plus grand, tellement plus fort, il riait aux éclats pendant que je devenais fou furieux avec des désirs de meurtre. 

J’ai intégré l’école en septembre, ma mère seule m’accompagna. Avant de me quitter elle me dit combien elle regrettait, qu’elle croyait sincèrement que c’était une passion pour moi et que de se retrouver, maintenant, dans cette situation la mettait dans tous ses états. Je lui assurai que ses « états » n’étaient sûrement rien à côté des miens. Elle m’affirma que chaque fois que j’aurais besoin d’aide, je devais l’appeler, elle se débrouillerait pour arriver aussi vite que possible, que jamais elle ne m’abandonnerait à des brutes, que si elle avait su plus tôt elles ne m’aurait pas laissé là-bas. Peut-être qu’ici, ce n’était pas aussi terrible, que les entraîneurs étaient plus humains, que je me ferais des copains sympathiques, que je saurais me solidariser avec eux. Mon grand-père m’appela sur mon mobile pour m’encourager. Trois ans, c’est vite passé. J’avais l’impression qu’on m’envoyait à l’hôpital pour soigner je ne sais quoi. En fait on m’envoyait dans un centre de démolition, c’est ainsi que je terminai ma conversation avec Grand-Père, je sentais bien qu’il en était affecté mais pas autant que moi. Ma mère continua à me rassurer autant qu’elle put, on visita le centre, j’avais une chambre pour moi, la cantine était agréable, les jardins aussi, les jeunes qui circulaient de-ci de-là étaient joyeux, et libres sans doute. Vers midi, nous sommes allés déjeuner ensemble en ville, puis elle me raccompagna et m’embrassa. Elle devait partir. Une fois de plus, elle me confirma qu’elle viendrait me chercher dès que je le demanderais, Mais je savais bien qu’elle ne le ferait pas. Je savais bien que tous ces beaux discours de départ n’étaient qu’une dérobade pour se dédouaner de l’entrave qu’ils m’avaient mise. Je savais bien que j’allais retrouver l’imbécillité d’une ambiance faussement sportive où je devrais me méfier non seulement de l’esprit de compétition qui sévirait ici, mais des repas qu’on me servirait afin de ne pas retomber dans ces affres léthargiques qui nous engloutissaient, que je devrais me méfier des médecins et de leurs prescriptions, de mes enseignants et de leur endoctrinement, de tout un système que je honnissais et qui serait ma vie durant trois ans, sauf à devenir un incompétent notoire, ce dont je doutais car ma nature n’était pas de cet ordre. Je n’avais pas de stratégie et ça me donnait la nausée.

Vers 20 heures, les futurs champions furent appelés avant de rejoindre leur chambrée. Un costaud se présenta à nous comme notre entraîneur, et laissa la parole au maître de cérémonie, si j’ai bien compris, c’était le pourvoyeur de fonds du club. Ensuite, on nous invita à consommer les jus de fruits et les petits gâteaux qui décoraient la table. Mais ça me dégoûtait plutôt. Le costaud s’approcha de moi, il savait déjà mon nom, mes qualités et tentait de gagner ma confiance. J’osai lui poser des questions sur les entraînements, sur les horaires, les rencontres. Il esquivait. Je saurai demain avec l’emploi du temps, ce soir c’était la prise de contact, et ici, on savait recevoir, c’était la fête dès qu’on gagnait. Et quand on perdait ? Un rictus mi-moqueur, mi-sévère m’annonçait la couleur. Le gros bonnet s’approcha et mon costaud lui laissa la place. Je me demandai si c’était habituel qu’une nouvelle recrue comme moi, tellement insignifiante, soit ainsi abordée par les notables. Le bonhomme me prit l’épaule et fit l’éloge de mes capacités sportives. Il avait l’air de tout connaître de moi et à vrai dire, la surprise passée, quelque chose chez lui me rassurait. Alors je lui demandai s’il m’avait vu jouer aux sélections. La réponse était évidente. Pourquoi les meilleurs sont partis les premiers ? Il éclata d’un gros rire, un peu sarcastique, les meilleurs n’avaient rien à prouver. Là, j’étais scotché car ça confirmait bien qu’il m’avait choisi comme étant dans les plus mauvais. Il me regardait avec un malicieux sourire et ajouta qu’il s’agissait pour moi de parfaire mon entraînement, de confirmer mes compétences dans le travail d’équipe, car c’était ce qui avait retenu leur attention. Depuis le début, il savait que je viendrais les rejoindre. Je finis par lui demander franchement pourquoi ils m’avaient ligoté à ce point, il répondit  que je ne serais jamais aussi libre qu’avec eux et il poursuivit avec des blagues baveuses qui me firent rire malgré moi. Il dut sentir que j’avais encore trop de questions car, pour clore l’entretien, il me serra fort le bras et avant de me quitter me dit qu’il s’occuperait personnellement de mon confort, il n’y avait aucune raison pour que je ne sois pas heureux avec eux. J’avais un goût amer dans la bouche, on nous avait tous manipulé, et je pensais à Jean-François, là-bas dans son Mali natal. Que devenait-il ?

Je me couchai, hésitant entre colère, désespoir et résignation et ressassant interminablement les propos du grand ponte. J’aurais voulu me raccrocher à ses paroles, mais elles étaient trop glissantes et je retombai dans des cauchemars ordinaires.



 

par mpolly publié dans : Jeux d'écriture communauté : Ecriture Ludique
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Mercredi 29 août 2007


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                                   Dans le lit ravagé par une nuit d’insomnie, elle ouvre un oeil. Le réveil affiche en couleur fluorescente 04.43. Ses cheveux en broussaille s’étalent sur la taie. D’un geste rageur elle se tourne sur le côté opposé, ramenant sur elle le drap froissé. Les épaules frissonnent, sa main tâtonne et trouve le bout de la couverture qu’elle tente maladroitement de déplier pour se couler sous sa chaleur.
 

 - Et puis merde !

 

A peine murmurés, ces mots la libèrent de ses tentatives d’endormissement. Elle repousse tout des bras, puis des pieds et émerge de la couche, s’étirant en bâillant largement. Elle redresse la bretelle de sa nuisette, passe ses mains dans ses cheveux et les attache avec une barrette prise sur le chevet. Elle appuie sur le bouton alarme du réveil et d’un pas peu assuré quitte sa chambre traînant derrière elle un peignoir  en satin bariolé.

 
 
 
 
 
2
 

Le nez collé à la fenêtre, elle est assise de travers sur le siège du TGV. Le paysage matinal défile, des ombres d’arbres se dessinent, et sur le reflet de la vitre l’image de son visage s’insère en filigrane sur ce décor mouvant. Ses yeux absents lui donnent l’air de quelqu’un qui porte un gros chagrin. Elle se redresse, observant à la dérobée ses voisins, puis fouillant dans un grand cabas posé à ses pieds, elle extirpe un ordinateur portable qu’elle installe sur la tablette et allume. Derrière les vitres du train, les immenses champs céréaliers défilent à toute allure sous un soleil qui évapore les brumes.

A l’écran s’affiche un texte sur lequel elle se concentre, corrigeant de temps à autre un mot, une virgule. Quelques minutes plus tard, elle y prend un évident plaisir car un sourire éclaire ses yeux pervenche et creuse les fossettes dans les joues lisses et roses. Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté. Ses traits ne sont pas réguliers et son front trop large contraste avec un menton pointu. Cependant l’ensemble forme un tout équilibré qui ne manque pas de fraîcheur, d’autant plus que la chevelure dense et bouclée apporte une touche lumineuse qui attire les regards.

Elle se cale sur le siège de velours et tente de se reposer. Elle en est empêchée par les conversations bruyantes et l’agitation ambiante. Elle plonge à nouveau la main dans son grand sac noir, et sort un manuscrit au titre peu racoleur : « Mordants regrets ». Un pli à l’orée des narines peut témoigner quelque agacement de sa part, pourtant ses doigts longs glissent avec douceur sur les lettres du nom de l’auteur : Antoine Charmand.

Son voisin de droite, un homme aux joues rubicondes se penche vers elle indiscret

- Avec un tel nom comment comprendre un tel titre ! dit-il d’une voix pincée qui voudrait se donner le charme d’un snobisme de bon aloi.

Elle se tourne vers lui, un peu tendue, peu disposée à se lier.

- On se demande ! répond-elle avec une pointe d’ironie qu’il ne semble pas percevoir.

- L’avez-vous lu ?

- Des tas de fois.

- Et alors ?

- Je me demande toujours, réplique-t-elle d’un ton sec et pour clore cette conversation, elle plonge le nez dans les feuilles noircies, au milieu du manuscrit qui est fortement marqué d’avoir été ouvert bien des fois sur ce passage. Mais son voisin insiste.

- Etes-vous lectrice ? Pour quel éditeur ?

Elle se tasse au fond du fauteuil et sur un signe négatif de la tête ne s’occupe plus de personne.

Elle lit.

Les pages ont cessé d’être tournées, le regard se fixe et dans les prunelles bleues de la colère se devine.

 
 
 
3
 

Une très jeune fille est assise, les bras sagement croisés sur le bureau, elle regarde avec admiration le jeune professeur qui distribue les copies. Il a l’élégance sobre, la voix suave et une présence qui se palpe dans l’attention que les élèves lui portent. Sa voisine lui donne un coup de coude et murmure :

- Qu’il est beau !

Elle acquiesce de sa tignasse blonde et indisciplinée, bouche bée. Elle ne réagit pas quand il prononce son nom.

- Théa Pélissieux, je ne te félicite pas.

Elle sursaute, tout à coup concernée par la tension de la classe et la silhouette qui s’avance vers elle. Il lui tend une copie ciselée au stylo rouge. Un 5 sur 20 empourpre le visage enfantin dont les yeux s’écarquillent.

- Tu diras à ta maman... ou ton papa, que le style ampoulé ne convient pas au sujet donné.

Théa fièrement, dans le silence épais des autres, et d’une petite voix à l’accent désespéré répond qu’elle n’y manquera pas.

Le jeune homme ajoute qu’il ne donnera plus de rédaction à la maison.

- Je veux bien que vous soyez aidés, que vos parents corrigent votre orthographe, qu’ils vous donnent même des idées, ça m’est égal ! Mais je ne veux pas passer l’année à corriger les copies des mamans !

Il s’éloigne de Théa qui s’efforce de rester digne alors qu’au bord des paupières scintille une larme.

 
 

Dans le train, les passagers se bousculent pour récupérer leurs valises. La jeune femme range le manuscrit, l’ordinateur, saisit à son tour son bagage et, comme les autres, avance vers les portes, patiemment.

Quelques minutes plus tard, elle sort de l’agence de location Hertz. Sa démarche est assurée, elle est plutôt grande, à la mise impeccable, un peu trop engoncée peut-être dans un tailleur d’été pastel qui marque des rondeurs généreuses.

La petite 106 blanche atteint un bourg de montagne. Les maisons grisâtres s’alignent jusqu’à une belle bâtisse rénovée qui contraste avec l’ambiance morose de l’ensemble. Des drapeaux tricolores signalent l’hôtel de ville. Elle poursuit la courbe de la rue qui devient une avenue plus encombrée, plus animée. La jeune femme au volant est crispée, elle cherche son chemin et roule trop lentement, ce qui agace certains automobilistes qui klaxonnent derrière elle.

Enfin, elle se gare en épi devant un bâtiment austère sur le fronton duquel est inscrit « lycée polyvalent ». Ses longues jambes s’extirpent les premières du véhicule. Sur la dalle d’un long couloir extérieur qui longe des salles de classe ses talons claquent. Ce bruit mat semble inhabituel en ce lieu, car des visages apparaissent aux fenêtres ouvertes, des adolescents enfiévrés élaborent des scénarii chuchotés qui font glousser des filles. Elle frappe à la porte de la conciergerie.

- Pouvez-vous prévenir Monsieur Charmand que la personne des éditions « De tous temps » est arrivée, demande-t-elle à un gros monsieur essoufflé qui la dévisage sans gêne. Elle soutient le regard concupiscent avec une hauteur telle que l’homme finit par reculer et s’exécuter.

- Il sera là dans un petit quart d’heure. Allez l’attendre devant la grille... Moi, les affaires personnelles des profs, j’en ai rien à faire, mais qu’ils les traitent hors du lycée, ajoute-il d’une voix nasillarde et satisfaite.

Elle se dirige vers un jardin et avise un banc près d’un kiosque à musique. De jeunes gens s’esclaffent un peu plus loin, une maman pousse une voiture d’enfants où de gros jumeaux s’ébrouent. Elle observe tout ce monde provincial avec une petite moue méprisante. Elle soupire d’exaspération lorsqu’un vieil homme s’assoit sur le même banc. Se levant pour échapper à une proximité qu’elle ne semble pas désirer, elle aperçoit un homme d’une quarantaine d’années qui tourne la tête à droite à gauche, à la porte du lycée. Elle s’approche. Il la voit et s’avance.

- Monsieur Charmand ?

Elle le fixe, sans ciller, sur la réserve. Elle serre la main tendue, sans sourire, pendant qu’il l’accueille avec chaleur.

- Je ne m’attendais pas à une si jeune personne, je suis agréablement surpris.

Elle reste glaciale, un petit pli de contrariété creuse le visage hâlé d’Antoine Charmand.

- Nous pourrions peut-être nous installer quelque part, suggère-t-elle.

- Oui. Bien sûr, je suis désolé d’être aussi discourtois. Où êtes-vous garée ?

- Ici même.

- C’est parfait. Je vais à l’école juste en face récupérer ma fille, et je vous conduis chez moi.

 
  
 
5

- Vous vous dérangez pour refuser mon manuscrit ? Une lettre aurait suffi vous savez.

Antoine reste d’une apparence calme, indifférente face à la jeune femme confortablement installée dans de profonds coussins. Une petite fille entre dans le salon. Elle est toute blonde, les cheveux courts, le visage rond. Impérative elle interpelle son père.

- T’as bientôt fini ! J’ai ma poésie à réciter !

- Deux minutes ma Puce.

Elle vient se caler près de lui et observe la jeune femme en fronçant son petit nez mutin. Cette dernière se lève.

- Ce n’est pas un refus que je viens vous donner. Vous ne m’avez pas comprise. Votre roman a retenu toute notre attention. Je suis là pour vous aider à l’améliorer.

Se levant à son tour, il la raccompagne à la porte sans mot dire. Le silence est accablant, la jeune femme pour la première fois paraît embarrassée. La petite fille soupire, impatiente, enroulant et déroulant un élastique sur son doigt. Dès qu’elle peut, elle vise le dos de l’intruse, mais sous le regard sévère de son père ne lance pas le projectile.

- Je regrette Madame Becker, mais je ne vois pas comment on peut interférer dans l’écriture de quelqu’un.

- Je regrette aussi. Croyez-moi il ne s’agit pas d’interférer, seulement quelques détails que vous pourriez retravailler.

Il ne répond pas. Elle se glisse à l’extérieur et ajoute avant qu’il ne ferme la porte.

- Je suis là jusqu’à lundi. Tenez ma carte.

Il s’en empare et négligemment la met dans la poche de sa chemise. Immobile sur le seuil il l’observe qui s’éloigne. Elle a retrouvé son aplomb mais les hauts talons sur les pavés irréguliers ne lui donnent guère d’élégance. Elle avance prudemment, le dos très droit, son large cabas sous le bras. Antoine sourit de sa maladresse jusqu’à ce que l’enfant lui tire le bras.

- Je l’aime pas celle-là.

 
 
6
 

Dans la chambre d’hôtel, sur l’écran de l’ordinateur portable une femme âgée, les écouteurs sur les oreilles invective son interlocutrice. Elle a un visage un peu sec et long, mais malgré l’heure matinale, elle est déjà coiffée, bijoutée, maquillée.

- Mamy, s’il te plaît ! Laisse-moi parler ! Tu m’interromps tou...

- Tu n’es pas dégourdie ! Et s’il n’appelle pas ton oiseau !

- ce n’est pas MON oiseau, soupire la jeune femme, encore ensommeillée.

- Comment vas-tu t’y prendre ? Tu n’as pas fait tous ces kilomètres pour te prélasser. Je ne te paie pas des vacances. Et pense à cette pauvre Paula ! Elle doit se retourner dans sa tombe !

- Mamy, tu es insupportable. Paula ne m’aurait jamais traitée comme tu le fais.
- Ah ! Parce qu’en plus je te traite mal ! On t’a élevée toutes les deux, et je t’aime autant qu’elle t’a aimée. Alors pas de chantage affectif.

- Mais c’est toi qui en fais avec Paula !

- Taratata ! N’essaie pas de dévier la conversation ! Comment tu vas faire s’il ne te contacte pas ? Quel est ton plan ?

La jeune femme se tait, elle sourit devant le visage ridé.

- Hé ! Je te parle ! Et comme je ne te vois pas, j’aimerais t’entendre.

- Je n’ai pas de plan. On verra...

- On verra qu’elle dit !

- Oui ! On verra !

Et la jeune femme enlève ses écouteurs et éteint l’ordinateur.

- Coupure stratégique, murmure-t-elle.

Elle pénètre dans la salle de bain et surprend son visage dans le miroir. Elle s’ébouriffe puis approche le nez sur le reflet, elle lisse le contour des yeux, la bouche, la joue. Elle joue cinq secondes à se composer une sévérité démentie par le sourcil rieur. Elle mord les lèvres, puis les laisse s’épanouir humides. Peu à peu l’intérêt qu’elle porte à son image s’estompe, elle attache ses cheveux et pendant qu’elle ôte son pyjama fouille la valise. Le lit devient très vite champ de bataille. Elle enfile un tee-shirt, un short et lace ses baskets.

 
 
 
7
 

Attablée, elle tartine de confiture du pain grillé. La serveuse s’approche avec un petit pot de lait.

- Savez-vous où je peux aller faire un footing ? demande-t-elle.

- Vous prenez le sentier juste derrière l’hôtel.

- Ce n’est pas trop raide ?

- Un peu au début, après c’est un sentier tout à l’ombre, et vous arrivez au Paradis.

- Paradis ! Quel programme !

La jeune serveuse sourit et ajoute :

- C’est un coin magnifique avec des bosquets tranquilles et un immense champ. Le coin des amoureux.

- Ah ! Le coin des amoureux ! Mais c’est parfait ça ! Le paradis et les amoureux. Je vais me régaler.

Elle court à petites foulées. Elle dose son effort, son rythme sûr et vif ne faiblit pas dans les côtes. Elle évite parfois une racine, une branche morte, un feuillage trop bas. Elle est légère, presque aérienne. Enfin, elle s’arrête, s’étire, prend avec sa main une jambe, la plie à l’arrière, fait de même avec l’autre et contemple heureuse le cirque de verdure qui s’étale devant elle. Très loin, les montagnes dentelées se cerclent de nuées roses. Elle bondit dans l’herbe haute, elle tournoie comme une enfant, chantant à tue-tête le refrain d’une chanson de Barbara. Elle se couche bras et jambes écartés au milieu du champ. Tout est calme et beau et l’herbe tendre frémit sous la brise légère du matin. Elle respire largement, gonflant poitrine et ventre lentement, aspirant l’air avec un délice qui apaise ses traits. Elle ferme les paupières et se laisse chauffer par un soleil qui l’inonde. Elle réajuste les écouteurs de son baladeur, s’assoit, ses lèvres chuchotent « ma plus belle histoire d’amour c’est vous... ». Et les yeux soudain s’attristent.

 
 
8
 

Théa Pélissieux rend sa copie, blanche. La sonnerie retentit, elle range sa trousse, son cahier de brouillon. Les élèves sortent.

- Attends-moi Mélanie, dit-elle.

Mais Mélanie s’esquive avec les autres parce qu’une voix ferme vient de couper l’élan de l’adolescente.

- Théa, je veux te parler.

Théa se fige, on sent bien qu’elle voudrait fuir au regard qu’elle lance vers la sortie où le dernier de ses camarades vient de disparaître. Mais le ton autoritaire la retient.

- Approche-toi.

-Elle accroche aux épaules le cartable et s’avance vers le bureau du professeur, les yeux baissés, la mine contrite.

- Je te rends ta copie. Avec le zéro habituel.

Elle ne répond pas, prend la feuille et la triture entre ses mains.

- Théa, tu es la meilleure élève de la classe. Excellente en orthographe, en grammaire, en lecture. Pourquoi ne veux-tu pas faire les rédactions ?

Elle se tait, obstinée.

- J’ai peut-être été maladroit avec toi en début d’année... j’en suis profondément désolé.

Théa, les yeux toujours baissés, s’entête dans son silence. Le jeune professeur soupire d’exaspération.

- Je vais convoquer tes parents.

- Ils ne viendront pas, répond-elle, se redressant de toute sa fierté.

- Ah ! Bon ! Et puis-je savoir pourquoi ? s’exclame-t-il, irrité.

- Parce qu’ils sont morts.

Totalement désarmé le jeune homme tend vers elle un visage bouleversé. Maintenant c’est lui qui ne peut plus parler.

- Puis-je disposer ?

Il acquiesce de la tête puis la rappelle.

- Théa.

Elle se retourne vers lui, la lippe chagrine.

- Je suis désolé... j’avais oublié.

Elle hausse les épaules.

- Vous pouvez toujours convoquer mes grands-mères.

  
 
9
 

La jeune femme en sueur arrive sur la terrasse de l’hôtel. Elle reprend son souffle, s’étire, un bras après l’autre, une jambe après l’autre, et pratique quelques exercices d’assouplissement. Elle ne voit pas l’homme, qui derrière la vitre du bar l’observe. Elle s’approche de l’accueil et demande une bouteille d’eau fraîche, puis file dans les couloirs. C’est à ce moment-là qu’elle se retourne et le voit. Elle se dirige vers la table où il est assis et tend la main.

- Je vous attendais. Vous êtes vraiment très matinale, dit-il.

Elle s’assoit face à lui.

- Comment saviez-vous que je serais dans cet hôtel ?

- Pas très difficile, c’est le seul qui offre quelque confort...

-Vous permettez ?

Elle décapsule la bouteille d’eau et s’abreuve directement au goulot. Leurs regards ne se quittent pas.

- Vous avez changé d’avis, dit-elle.

- Non.

- On pourrait seulement en parler, le titre par exemple...

- Oui je sais, il est exécrable. Ce n’est pas pour ça que je suis là.

Autour d’eux des ombres se déplacent, mais comme enchaînés l’un à l’autre ils sont isolés du monde. N’importe qui les observerait palperait une vive tension comme si tournoyait au-dessus de leur tête une multitude d’idées noires. C’est lui qui le premier se détend, s’adosse au fauteuil de rotin et croise les jambes.

- Je peux vous poser une question, demande-t-il.

- Si je peux y répondre...

- Pourquoi êtes-vous venue ?

Les fossettes se creusent, le sourire s’esquisse, les yeux se rident.

- Vous avez des doutes sur mes intentions Monsieur Charmand ? Vous me prenez pour quelqu’un d’autre ?

- …

- Vous avez fait votre enquête ?

- Vous m’aviez laissé votre carte, j’ai téléphoné mais votre mobile était éteint. Donc, je me suis seulement renseigné, ajoute-t-il avec un agacement certain.

- Et vous me cherchiez pour quoi ? dit-elle avec un petit sourire mutin.

Le regard d’Antoine s’assombrit d’énervement, ils se toisent quelques secondes puis il choisit d’en rire. Cet éclat déstabilise la jeune femme qui recule dans son fauteuil et croise les mains sur son ventre, comme pour se retenir de ne pas faire d’esclandre.

- Ecoutez, vous n’êtes vraiment pas le genre de femme que j’apprécie. Celle qui s’immisce dans les affaires des autres... et en plus vous faites du jogging ! Je déteste le sport !

- Mais je ne vous drague pas Monsieur Charmand, réplique Norma glaciale. Vous vous trompez sur mes intentions. Complètement.

Elle se lève brusquement.

- Je vous ai vexée, on dirait.

- Je vous fais grâce de le croire, répond-elle en esquissant le mouvement de partir. Il la retient par le bras.

- J’ai relu cette nuit votre dernier roman, dit-il, asseyez-vous.

Elle se tend. Une vague plissure d’inquiétude barre le front large et blond qu’elle masque aussitôt, trop tard pour qu’il n’ait pas perçu la faille. Elle dégage son bras et se penche vers lui.

- Monsieur Charmand, je suis ici pour vous, pas pour moi. Parlons de votre travail, vous avez du talent. Alors ne le gâchez pas en orgueil mal placé. Je vous invite à dîner ce soir. Ça vous convient ?

Désarmé, il acquiesce avec dans les yeux comme une lueur d’admiration.

  
 
10
 

Elle atteint sa chambre, et claque la porte, derrière laquelle elle se cale.

- Quel crétin ! Mais quel crétin ! Pour qui se prend-il celui-là !

Elle dégage le lit parsemé de ses effets, pose tout dans la valise ouverte, en pagaille, et s’étend de tout son long. Elle serre les paupières et clos la bouche avec son poing. D’un mouvement de rage elle enfonce son visage dans le traversin. Quelques minutes plus tard, calmée, elle s’assoit, enlève la barrette qui tenait ses cheveux et les ébouriffe. Elle disparaît dans la salle de bain, l’eau jaillit de la douchette quand le téléphone sonne. Elle revient dans la chambre et décroche le combiné.

- Oui.

- ...

- Non, Mamy ! C’est pas vrai ! Mais c’est encore à 40 kilomètres. Tu vas faire comment pour venir ?

- ...

- Bravo pour les frais ! Un taxi !

- ...

- Tu pouvais t’abstenir, je dîne avec lui ce soir.

- ...

- Ecoute, tu restes à Paris. Rentre chez toi, je te promets...

- ...

- Pas question, j’ai des trucs à faire.

-...

-  J’ai compris, je serai à la gare, demain 10h. Je réserve. Ok Mamy.

Elle raccroche, un gros soupir d’accablement accompagne son geste. Elle s’effondre à nouveau sur son lit, abattue.

 
  
 
11
 

Elle marche sur les trottoirs encombrés par la sortie de l’école. Des mères irritées traînent leurs enfants. Elle trottine gaiement, les affres de sa matinée semblent avoir disparu. Elle s’affaire cinq minutes devant la vitrine d’une lingerie, puis se décide et pénètre dans la boutique. Un peu plus tard, un paquet sur le bras elle ouvre la porte de la librairie. Elle aspire cette odeur particulière de papier, et avance vers les rayonnages et à l’aide de sa main parcourt les titres et les noms d’auteur. Elle saisit un ouvrage sur le plan d’exposition, lit la quatrième de couverture, le repose. Elle contourne la table et se baisse, elle vient de repérer quelques recueils de poésie.

- Oh ! Génial ! Apollinaire dans les éditions de la renaissance.

Elle passe à la caisse et au moment où elle se dirige vers la sortie, un grand homme encore jeune s’exclame :

- Alors ça ! Norma ! Mais que fais-tu là ?

- Mince ! Eric !

Ils s’embrassent, joyeux de se retrouver.

- Je débarque chez des amis, en vacances ; justement je cherche un cadeau. Tu vas m’aider.

- C’est incroyable ! Tu as des amis ici ?

- Oh ! Tu sais bien j’en ai un peu partout.

- Viens on va prendre un verre, tu repasseras après.

- Non, je suis avec Lise, elle est chez le pâtissier. Oh ! Mais j’ai une idée. Tu es là jusqu’à quand ?

- Lundi.

- Alors viens avec nous.

- Non, ce soir j’ai un rencart d’enfer et demain je vais récupérer ma grand-mère.

- Ecoute, samedi soir, c’est la fête chez Laurence. Je t’invite.

- Mais quelle indélicatesse ! Vraiment. Je ne la connais pas ta Laurence.

- Elle sera comblée si je lui amène Norma Becker, elle adore tes livres. Justement, je vais prendre ton dernier, c’est un cadeau super !

Il se retourne vers la libraire qui n’avait pas perdu une miette de leur conversation malgré les sollicitations des clients. Elle s’adresse à Norma.

- J’avais l’impression de vous connaître, je comprends maintenant. Je vous ai vue à la télé il y a moins d’une quinzaine.

Eric paye le livre et se tourne vers Norma.

- Tu le dédicaces ?

Et c’est ainsi que, dans la petite librairie bondée, Norma est assaillie par un essaim de lecteurs qui veulent tous leur autographe

 
 
 
12
 

- Ouf ! s’exclame Norma en fermant la porte de sa chambre. Elle file vers la salle de bain, apparemment pressée. Quand elle réapparaît, les cheveux humides, les joues roses, emmitouflée dans le peignoir de l’hôtel, elle défait ses paquets, et sort d’une boîte un bustier blanc finement dentelé de vert clair.

Elle le met, admirant l’effet dévastateur dans le miroir. Elle choisit une petite robe courte et légère et s’habille. Elle trace sur les paupières une ligne bleue qui donne au regard plus de pétillance, imbibe ses lèvres d’un rose clair discret, puis ajuste de lourdes boucles aux lobes des oreilles. Elle sèche rapidement ses cheveux, bouffant leur masse, puis épingle une barrette brillante au côté gauche.

Norma s’admire devant la glace, elle s’amuse à quelques effets glamour, puis haussant les épaules, son regard se fait plus lointain.

- Ciel ! Que ça m’emmerde ! Mais tu l’auras ton histoire, Mamy.

Elle enfile ses chaussures à talons, passe une étole de soie sur l’épaule et descend.

Antoine Charmant l’attend. Quand il voit apparaître cette jeune femme pleine de vivacité, son visage est pendant quelques secondes comme ébloui. Pourtant, ses premiers mots ne sont guère amènes.

- Vous êtes resplendissante... mais vous n’auriez pas... hum ! Un pantalon tout simple, un chemisier... Hum ! Je sais pas quelque chose de plus... hum !... banal.

Elle le regarde avec insistance, tournant autour de lui, remarque la chemise noire, bien coupée, le pantalon gris au pli impeccable.

- Vous savez, je voulais vous emmener au bord du lac et vous aurez du mal avec vos talons et...

- Pas question, nous allons dans un hameau, au château d’Aspres.

- Mais c’est au moins à 50 kilomètres.

- Oui. Mais c’est moi qui décide. J’appelle un taxi.

- un taxi ? J’ai ma voiture.

- Comme vous voulez. Mais si vous conduisez...

- Je ne bois pas.

- Alors parfait.

  
 
13
 

Antoine fait quelquefois grincer les pneus dans les virages serrés, mais Norma ne prête guère attention à sa façon de conduire. Elle hoquette.

- Oh ! Je crois que j’ai trop bu !

- Je ne vous le fais pas dire ! Presque une bouteille de côte rôtie à vous toute seule.

- C’est un bon vin et on a bien mangé, vous ne trouvez pas ?

Il se tait concentré sur un virage en épingle plus délicat à prendre.

- Vous n’auriez pas un peu de musique, dit-elle en appuyant sur le bouton du lecteur de CD. Une aria s’élève, une voix gigantesque envahit l’habitacle. Norma hoquette à nouveau. Elle se cale sur le siège et retient sa respiration. Ses yeux se ferment à moitié.

- Vous aimez l’opéra ?

- Surtout Pavarotti dans Othello, dit-il, c’est le seul enregistrement qu’il ait fait, à Chicago.

- Ah ! Répond-elle, à Chicago.

Elle baille et s’excuse. Quelques secondes plus tard, elle fait une nouvelle tentative.

- Vous n’auriez pas autre chose ?

- Vous n’aimez pas ?

- Pas trop.

Il choisit une autre piste. La voix de Brassens surgit.

- Quel choc après Pataroti !

- Pavarotti. Vous n’aimez pas Brassens non plus ?

- Si, si... enfin... c’est surtout ma grand-mère qui l’adore. Oh ! Mais cette chanson...

- La Princesse et le croque-notes, je l’adore aussi.

- Quoi cette chanson ? Ou Brassens ?

- Les deux.

- Vous n’avez pas quelques chose de plus... dynamique. Je vais m’endormir.

- Non, je n’ai pas. Désolé.

Elle l’observe et hoquette à nouveau. Il éteint l’appareil et un silence gêné s’établit.

- Vous avez passé une bonne soirée ? demande-t-elle quelques minutes plus tard pour alléger l’atmosphère.

- Oui. Assez bonne. Vous avez été parfois un peu rude pour mon roman, mais j’ai apprécié vos critiques. Elles sont fondées. Et intelligentes.

- Merci pour le « intelligentes ».

- Intelligentes surtout quand elles sont bonnes.

- Je m’en doutais. Vous savez pour ma remarque... le point de vue de l’ado ?

- Je ne sais pas si je pourrais rédiger une lettre comme ça.

- Oh ! Je suis sûre que si ! Vous qui lisez tant de copies d’élèves.

La voiture s’arrête face à l’hôtel. Il sort du véhicule et ouvre galamment la portière à Norma.

- Je vous raccompagne.

- Je ne suis pas ivre à ce point.

- Dans ce cas... je vous rappelle bientôt.

- Oh ! Attendez... la jeune fille, tout ça, c’est autobiographique ?

- Non.

- Parce que... c’est dommage la fin... Ce professeur est trop timoré, il pourrait céder à la tentation.

- Sûrement pas.

- Comme vous voulez. A bientôt.

Et seule sous le réverbère de l’hôtel, elle reste immobile pendant que le véhicule s’éloigne, avec dans les yeux une tristesse infinie. Antoine regarde dans le rétroviseur la silhouette claire qui diminue peu à peu puis disparaît de son champ de vision.

 
 
14
 

 Des coups sonores réveillent Norma. Elle surgit de ses rêves, toute chamboulée.

- Merde ! C’est quelle heure ?

- Norma ! Ouvre-moi, nom de nom !

- Mamy ? demande-t-elle d’une petite voix peu assurée.

- Norma ! Tu vas ouvrir !

Elle déverrouille la porte et la silhouette maigre de sa grand-mère surgit devant elle. Elle l’embrasse plutôt mal que bien, la vieille dame furieuse tente d’échapper à l’étreinte, Norma écrase un bâillement sous sa main molle et s’assoit sur le lit pendant que sa grand-mère ouvre les rideaux ; éblouie par la lumière vive, elle plisse les yeux.

- On peut compter sur toi ma fille ! J’ai appelé dix fois, le téléphone est coupé ?

- Non, je ne crois pas, répond-elle en regardant la prise.

- Eh bien ! Tu dormais pour 10 ! C’est quoi tout ce chantier ? Je me pose où ? Sur ta valise ? ...Oh ! C’est mignon ça, dit-elle en soulevant le bustier de dentelle. C’était pour lui ?

- Mais non !

- Tu l’as porté hier soir !

- Non, je l’ai essayé avant d’aller dîner, ment-elle... quelle histoire tu t’inventes encore ?

La grand-mère redresse la tête d’une petite moue qui en dit long sur la connaissance des choses de la vie.

- Et alors ?

- Mamy, tu ne veux pas aller déjeuner pendant que je me prépare.

- Déjeuner ? Toute seule ? ... On mange bien ici ?

- Ça va.

- Oui, parce que ces bleds de montagne je n’ai pas trop confiance côté cuisine fine. C’est généralement très lourd : genre raclette, fondue, et autres tourtes de pays qui calent un mammouth.

- Non, ils ont fait des progrès depuis ta jeunesse. Tu me donnes un quart d’heure et je te rejoins.

- Oh ! La ! La ! Pas question ! Je te connais ! Ton quart d’heure va se transformer en heure.

Elle met la valise de Norma sur le lit et s’installe sur la seule chaise disponible. La jeune femme contrariée, prend quelques effets et s’enferme dans la salle de bain. La grand-mère, peu patiente, s’approche de la porte et questionne Norma.

- Je t’ai attendue à la gare ! Mazette !

- Je m’en veux, mais j’ai mal dormi...

- Bien sûr, tu te lèves à midi, et tu as mal dormi.

La porte s’ouvre sur le visage effaré de Norma.

- Tu as dit midi ?

- Moins dix. J’ai attendu une heure avant de me décider pour le taxi.

Norma se brosse les cheveux, elle a enfilé rapidement une chemisette et un pantalon.

- II est presque d’accord pour les modifications. Je crois qu’il va rédiger la lettre de la jeune fille.

- Ca veut dire quoi ce presque ? demande la grand-mère peu convaincue.

 
  
 
15
 

- Madame Becker, demande la réceptionniste en voyant arriver la vieille femme.

J’ai une enveloppe pour vous. Pour Norma Becker.

- C’est ma petite fille, je vais la lui remettre. De la part de qui ? ajoute-elle plus discrètement.

- De Monsieur Charmand. C’est lui qui l’a déposée tout à l’heure.

- Vous le connaissez ce monsieur Charmand ?

- Oh ! Mais tout le monde le connaît. Il est né ici. Alors pardi ! En plus c’est un excellent prof du lycée. Mais depuis qu’y-a eu ce malheur avec sa femme, il est plus le même.

- Un malheur ?

- Elle est partie avec son frère, vous vous rendez compte.

- Oh ! Si je me rends compte !

- Et il est courageux, il élève sa fille tout seul.

- En effet quel courage ! dit la grand-mère, et merci beaucoup, passez une bonne journée.

Elle s’éloigne rapidement, avec une vivacité qu’on n’attend pas d’une femme de son âge. Assise sur la terrasse ombragée, Norma regarde sa grand-mère avec tendresse.

- Tiens, une enveloppe pour toi.

Elle décachette soigneusement, prenant son temps. La vieille dame s’agite impatiente. Elle extirpe le manuscrit et immédiatement regarde la dernière page.

- 10 de plus.

- Il a dû travailler toute la nuit. Et tu crois qu’il a suivi tes conseils pour la lettre.

- Ah ! Ça ! Il faudra lire attentivement. Pour l’instant j’ai faim.

- Mais il a fait vite ! Incroyablement vite !

- Dis Mamy, on se paye le champagne ?

- Eh ! Pourquoi ?

- C’est ton anniversaire aujourd’hui. Tu crois que j’allais oublier. Alors 63 ans, ou il ne faut pas le dire.

Les yeux de la grand-mère s’emplissent de vague à l’âme.

- Je suis encore jeune pour être la grand-mère d’une vieille fille comme toi. Pas vrai ?

- Eh ! Ma mère est née tu n’étais qu’une adolescente.

- 17 ans ! Le foin que ça a fait !

- Allez Mamy, raconte encore.

- Mais dis-moi, tu n’es pas précoce toi ! 26 ans et pas d’enfant ! Ta mère avait 20 ans à ta naissance. Tu attends quoi ? Je me verrais bien arrière grand-mère.

 
  
 
16
 

Norma plongée dans le manuscrit n’entend pas le bruyant tapage que produisent les joueurs de bridge au fond de la salle. La grand-mère a su séduire son monde, et ça rit, ça crie, ça joue, ça triche aussi avec bonhomie. Elle est installée sous la lumière d’une applique, lovée dans un gros fauteuil de velours rouge. Alors que le chahut joyeux des joueurs s’intensifie, elle lâche sa lecture, cale la tête sur le dossier et ferme les yeux. Les larmes s’écoulent, elle ne tente pas de les essuyer. Recroquevillée, elle laisse un peu de place à sa peine.

 
 
17
 

Théa accourt chez sa grand-mère. Elle ferme la porte avec fracas. Et sur son lit d’enfant, encore plein de poupées, de peluches, de coussins, elle écrase ses pleurs. A la porte, une dame aux cheveux gris paraît. Elle s’approche et s’installe près d’elle, discrète. Elle attend que les sanglots s’apaisent et caresse doucement le dos de la jeune adolescente, puis quand elle sent que le corps est libéré de la pression du chagrin, elle fredonne doucement « les sabots d’Hélène ». Théa se redresse et s’abandonne dans le giron de sa grand-mère.

- Doux, doux, ma jolie. C’est quoi qui fait si mal ?

- Tu as eu 5 en rédaction.

- Oh ! répond-elle, surprise. Je suis si mauvaise que ça ?

- Il paraît que ton style est ampoulé !

- Ampoulé ! C’est qui ce petit malotru qui ose critiquer mon style ! Ampoulé ! Ça alors ! Je téléphone à Gaby, elle saura me dire franchement.

- Non, Grand-Ma. On parlera ce soir à Mamy. Je le déteste.

- Qui ?

- Ben l’enflure qui t’a mis 5.

- Tu parles de ton professeur ma jolie !

- Je le déteste et ne ferai pas une seule de ses rédactions !

Grand-Ma fronce le sourcil. Elle soupire mais ne dit rien. Elles sortent toutes deux de la chambre, Théa soutient sa grand-mère, elle ne paraît pas en très bonne forme.

- Ça te fait du chagrin aussi.

- Non ma chérie. C’est absolument insignifiant. Je n’aurais pas dû t’aider, voilà tout.

- C’est de ma faute, je voulais l’épater.

- C’est réussi ! À mes dépens !

- Oh ! Grand-Ma ! Je te vengerai.

- J’y compte bien. En attendant, aide-moi à m’installer.

Elle se laisse aller dans un fauteuil de relaxation, et Théa approche un pouf sur lequel elle lui pose les pieds. Elle lui donne ensuite sa revue et s’assoit près d’elle, prend dans son cartable un livre, un cahier, et sur la table de la salle à manger, surveillant sa grand-mère, elle se met au travail. La grand-mère somnole pendant que la jeune fille s’applique. Elle est concentrée, mais de temps à autre jette sur le corps vieilli un regard d’inquiétude. Théa écrit de plus en plus vite, comme pressée par un besoin impératif, elle ne voit plus rien que sa feuille qu’elle noircit d’encre bleue. Quand, enfin elle met le point final en poussant un profond soupir, elle se tourne vers Grand-Ma.

- Je peux te lire...

Elle ne finit pas sa phrase. Grand-Ma est un peu de travers, la bouche ouverte plongée dans un sommeil de plomb. Elle s’approche doucement pour ne pas la réveiller, remet sur l’accoudoir le bras pendant, caresse la main ridée, pose sur les doigts un baiser tendre. Grand-Ma sursaute légèrement, ouvre les yeux, et sourit à sa petite fille.

 
 
18

La salle est devenue plus silencieuse, les uns et les autres ont rejoint leur chambre, Madame Becker s’approche du fauteuil dans lequel Norma est assoupie. Elle est accompagnée d’une autre dame d’un certain âge. Elles observent un moment la jeune femme. La grand-mère se plaint de la dormeuse qui non seulement l’a oubliée ce matin mais qui ce soir ne s’occupe pas d’elle. Ingrate jeunesse. Puis elle souhaite le bonsoir et se penche sur Norma. Elle la secoue légèrement, puis comme aucune réaction ne vient, appuie énergiquement sur l’épaule. Norma se dresse brutalement.

- Elle les connaît par coeur.

Un peu surprise la grand-mère ne réagit pas. Norma qui sort d’un sommeil agité reconnaît celle qui lui fait face.

- Elle connaissait tout Brassens. 

- De qui parles-tu ? De Paula ou de ma fille ?

- De Grand-Ma. Mais Maman aussi ? demande-t-elle avec une pointe d’étonnement sur le visage.

- Elles s’entendaient bien toutes les deux. Mais c’est vrai que Paula a connu ta mère au berceau.  Mais pourquoi tu parles d’elles ?

- J’ai rêvé d’elle. Du 5 en rédaction... de ce jour-là, ajoute-elle en plissant son visage tristement.

Elles ne se regardent pas mais entre elles s’établit un silence d’une rare connivence. Elles affichent le même air lointain, le même deuil, la même misère zèbre les pupilles claires et si semblables. La grand-mère pose sa main sur le bras de Norma.

- Paula ne s’est jamais consolée de la perte de tes parents. Satané avion !

- Et toi ?

- J’ai lutté pour toi. Il fallait bien, Paula se laissait manger par le chagrin. Ça ne veut pas dire que je n’en avais pas.

Norma se lève pour mettre fin à l’entretien qui devient pesant car la grand-mère a les yeux qui se troublent.

- Je vais dormir. Je te raccompagne jusqu’à ta chambre.

Elles sont bras dessus, bras dessous dans le couloir. Arrivées devant la porte n° 12, Norma prend la clef dans les mains de sa grand-mère, et ouvre. Sur le seuil, avant qu’elle ne referme, Norma demande précipitamment si elle se souvient du titre de la chanson de Brassens avec le mot Princesse.

- La princesse et le croque-notes, répond Madame Becker, bonne nuit ma chérie.

Désormais seule, Norma se dirige vers sa chambre.

- Croque-notes. Vraiment ! dit-elle avec perplexité.

 
 
 
19

Elle court, elle a trouvé un autre sentier, très pentu, rocailleux qui serpente le long d’un dôme verdoyant. Les écouteurs dans les oreilles, elle chantonne de temps à autre quand elle peut souffler, dans les descentes ou les plats. Parfois, sa voix s’élève forte, libérée, elle lâche les notes sans souci d’être entendue, Dutronc a sa faveur aujourd’hui. Elle s’arrête de temps en temps et contemple la majesté du paysage, au loin, des lacs scintillent, et les cimes s’égaient sous le soleil levant. Elle atteint le large espace du Paradis, se roule dans l’herbe, et comme la dernière fois pratique une respiration ventrale qui l’apaise. Dans le large chemin qu’elle emprunte pour la descente, elle croise deux vététistes casqués, lunettés, soufflant fort. Le deuxième s’arrête à son niveau. Elle passe devant lui sans un mot.

- Hé ! Norma !

Elle se retourne et ralentit. Quand le cycliste enlève son casque, elle reconnaît la toison rousse de son ami.

- Hou ! Eric ! Tu fais du VTT maintenant ?

- J’essaie, dit-il en reprenant son souffle. Tu viens ce soir ?

- Pourquoi pas, répond-elle.

- Je viens te chercher à l’hôtel ?

Elle lui demande s’il se plaît dans le pays et Eric répond que c’est un coin formidable, été comme hiver, on a toujours quelque chose à faire. Elle ne semble pas partager son avis vu la moue dubitative qu’elle offre à Eric.

- On en reparle ce soir. Cours bien.

D’un geste aérien de la main, elle lui dit au revoir, et reprend sa vive foulée.

par mpolly publié dans : scénarii
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Mercredi 29 août 2007
 
 
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Antoine Charmand, accompagné de sa fille pénètre dans le hall de l’hôtel. Il cherche Mme Becker. La réceptionniste lui indique le restaurant, table 12. Il s’avance mais n’apercevant pas Norma s’en retourne quand une serveuse l’entraîne vers la table où la grand-mère est en train de déjeuner. 

- Excusez-moi, il doit y avoir une erreur, dit-il à la serveuse, je cherche Madame Becker.

- Et qui la cherche ? demande la grand-mère. 

- C’est Monsieur Charmand, dit la jeune employée. 

La grand-mère se lève, un bon sourire sur les lèvres. 

- Je suis Gabrielle Becker, la grand-mère de Norma. Venez, asseyez-vous, dit elle impérative. Les éditions « De tous temps » : c’est moi. 

Antoine obéit, sa fille s’accroche à lui, il la prend sur ses genoux. 

- Cette petite fille veut boire quelque chose ? 

Elle fait non de la tête, impressionnée par la personnalité exubérante de Gabrielle. 

- Elle a quel âge cette enfant ? 

- Neuf ans, répond-elle. 

- Et tu t’appelles ? 

- Théa. 

Sur le visage de la grand-mère s’agitent des sentiments contradictoires. Elle voudrait bien continuer à sourire, mais le sourire se crispe de colère. Elle se reprend cependant assez vite, faisant tournoyer son bracelet de perles, elle propose d’aller s’installer en terrasse avec un café. Ils sortent. 

- Oh ! Une piscine, dit l’enfant. Je peux me baigner ? 

- Je ne sais pas. Il faut demander, nous ne sommes pas clients. 

- Laissez faire, dit la grand-mère. 

Pendant que la petite fille enlève sa robe,  et découvre son joli petit maillot rose vif, un silence gêné s’installe que Gabrielle interrompt. 

- Elle n’a pas classe ce matin ? 

- Ici, c’est la semaine de 4 jours. On partait au lac. 

- De si bon matin ? 

- C’est le meilleur moment. La plage est vide, et l’eau étale. Elle adore se baigner. 

En effet, l’enfant ravie s’ébroue joyeusement dans la piscine, elle nage parfaitement et pirouette avec plaisir dans la fraîcheur du bassin. Gabrielle observe Antoine qui surveille l’enfant. Ils n’ont pas vu arriver Norma qui plonge prestement, et crawle lentement de bord à bord, indifférente aux jeux de la petite. 

- C’est Norma, dit Gabrielle. 

- Où ? 

- Dans l’eau avec votre fille. 

La jeune femme parle avec l’enfant, et lève les yeux vers la terrasse. Elle jaillit hors de l’eau, s’enroule dans une serviette et rejoint la table. Antoine se lève et lui approche une chaise. 

- Tu veux un café ? demande la grand-mère. 

- Non, plutôt un jus de fruit, je vais le chercher. 

- J’y vais, dit Gabrielle, je dois régler une petite affaire. 

Et elle les laisse face à face. Antoine ne quitte pas sa fille des yeux, Norma s’essuie le visage avec un coin du drap de bain. 

- J’ai commencé à relire, dit-elle. 

- Pardon ? 

- J’ai relu la moitié. C’est meilleur. Vous avez travaillé toute la nuit ? 

- Toute la nuit, oui, presque, je ne sais plus. C’est mieux ? 

- Oui. C’est bon. Je vais finir aujourd’hui, je peux vous voir demain ? 

La petite fille vient de sortir, Antoine se lève, se dirige vers elle avec une serviette et la frotte vigoureusement. Il exige qu’elle se change complètement. 

- Pas devant tout le monde ! boude-t-elle. 

- Va aux toilettes, je t’attends. 

Elle s’éclipse prestement, emportant son petit sac à dos. Antoine a les traits tirés. 

 - Asseyez-vous, vous avez l’air vanné. Des soucis ? 

Il regarde Norma comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle lui dit. 

- Je ne savais pas que votre grand-mère était là. C’est vraiment elle les Editions ? 

- Oui. Le pilier de la maison. 

- On se revoit demain ? 

- Vous passez du coq à l’âne. Je vous trouve bizarre, dit Norma. 

Antoine secoue la tête et la regarde avec un petit sourire perdu. 

- C’est possible. Je suis épuisé. Les fins d’année scolaires... et ce roman qui n’en finit pas. Je voudrais oublier tout ça. 

- Oublier quoi au juste ? 

Il la regarde de travers, son visage s’assombrit. 

- Je vous le répète, rien d’autobiographique. On se voit à quelle heure demain ? 

- Vers 15 heures. Ça vous va ?

 
 
21
 

Norma recopie un passage du manuscrit sur son ordinateur portable. Elle tape rapidement, et ne regarde que rarement la page. Elle fronce les sourcils, et des gouttelettes de sueur perlent à son front. De temps à autre, elle lève le nez et regarde par la fenêtre ouverte sans vraiment apercevoir le paysage, car ses yeux sont pleins de brume, obsédés par on ne sait quelle histoire. Elle ébouriffe ses cheveux et reprend la saisie du texte. A d’autres moments, elle se lève, pénètre dans la salle de bain et passe son visage sous l’eau du robinet. Elle appelle la réception pour obtenir une bouteille d’eau fraîche et s’installe face à l’écran. La venue d’un jeune homme la perturbe à peine, il pose le plateau sur le chevet. Elle remercie d’un sourire et termine une phrase. Elle saisit la bouteille et à petites gorgées se désaltère. 

Elle continue sa frappe encore quelques instants puis s’arrête. Elle étire les bras, les mains croisées sur le devant, au-dessus de la tête, les soulève très haut et les écarte de chaque côté. Un bâillement, un autre et des larmes de fatigue humidifient le regard. Le dos se cale enfin sur le dossier de la chaise et elle relit.

   
 
22
 

Théa vient de ranger ses affaires dans le cartable. Elle s’approche du bureau où le professeur note sur un grand cahier vert le contenu du cours et les exercices donnés. Juin vient d’installer ses premières chaleurs, la fin d’année est proche. 

- Je peux vous donner ça, dit Théa en tendant une liasse de copies. 

Il saisit le paquet et après avoir feuilleté plusieurs pages lève le nez, et ses yeux interrogent ceux de la jeune fille. Mais, comme à son habitude quand elle est face à lui, elle a les paupières mi-closes, intéressée seulement par le bout de ses souliers. 

- Tu me rends aujourd’hui toutes tes rédactions ? Que dois-je en faire ? 

Elle a un imperceptible mouvement d’épaules, et se tourne pour rejoindre la sortie. 

- Non, attends. 

Elle se fige, collée au sol mais ne répond pas. Le jeune enseignant se lève, se place face à elle bras croisés, observe avec compassion le visage encore plein d’enfance de Théa. Il serre les mains sur ses bras comme pour éviter qu’elles ne livrent le léger tremblement d’émotion. 

- Théa, peux-tu me dire pourquoi tu as mis si longtemps à les faire. 

Elle le regarde enfin, sans ciller. 

- Je les ai faites au fur et à mesure, dès que je rentrais à la maison. 

- Alors pourquoi ne me les as-tu pas remises ? 

- Impossible. J’ai promis à Grand-Ma de la venger. 

- Et tu crois que tu l’as vengée ainsi ? 

- Vous étiez tellement embêté par mes zéros! 

Et un petit sourire malin pince les lèvres roses. Il sourit aussi et reconnaît que son attitude l’avait vraiment désemparé. Il promet de les lire et de les lui rendre la semaine prochaine. 

- Il y en a une bonne douzaine, et tu sembles avoir beaucoup écrit. 

Théa le remercie, mais avant de sortir et de fermer la porte, elle ajoute : 

- La dernière est un sujet libre. C’est celle que je préfère.   

 
23
 

Un frappement énergique sur la porte de la chambre de Norma la fait sursauter. 

- Oui, Mamy, entre, c’est ouvert. 

- Alors ma fille, tu as fini ? 

Elle opine du chef, se lève un peu brutalement, la chaise qui râcle la moquette se déséquilibre, vivement Norma la rattrape. 

- Il est quelle heure ? 

- Cnq heures, peut-être six… j’ai dormi comme une marmotte, l’air de la montagne sans doute, répond la grand-mère. 

- Je crois que je vais aller me baigner. Et toi que vas-tu faire ? 

- Prendre un thé avec toi. Et il faut qu’on parle… 

- Oh ! Mamy, ne prends pas ce ton sentencieux ! Tout va pour le mieux. Son roman est bon. 

- Oui, mais… 

- Il a inséré la lettre, telle quelle. Sans changer une virgule. 

- Ah !

- Je l’ai reprise, mot à mot… Je me défendais bien à 13 ans ! 

- Oh ! Ça oui ! Canaille ! 

Norma éclate de rire et après une moue d’hésitation la grand-mère sourit. 

- Et comment termine-t-il ? 

- Moins bien, il n’assume pas!

 
 
 
24
 

Le jeune professeur vient de remettre à Théa les notes qu’il aurait attribuées à ses rédactions si elle les avait rendues à temps. Ils sont seuls dans la classe, elle est debout face à lui qui reste assis derrière le bureau. Elle l’observe, c’est lui qui baisse les yeux, comme gêné. 

- Quant à ton sujet libre… je… je ne peux pas l’évaluer. C’est une très belle lettre. Tu as beaucoup de talent, Théa. Ton style est vraiment… comment dire… 

- Ampoulé ! 

- Non ! s’exclame-t-il indigné. Ciel ! Tu n’as pas oublié, ajoute-il très vite en la regardant pour la première fois. 

- C’est ma grand-mère qui n’oublie pas, dit-elle de son plus beau sourire. Ses fossettes se creusent, il baisse à nouveau les paupières. 

- Tu es très douée. 

Elle attend un peu, espérant quelque chose de plus car son front qui quelques minutes plus tôt était plein d’espoir se fronce.

- Je te remercie pour ce cadeau… hésite-il… je ne mérite pas…

- Ce n’est pas un cadeau, vous ne comprenez pas.

- Oh ! Mais si je comprends… seulement je ne peux pas répondre. C’est impossible. Tu es mon élève, et si jeune.

- Vous ne m’aimez pas, voilà tout.

Le jeune homme se lève et pose les deux mains sur la table avançant le buste vers elle.

- Ne dis pas ça. Tu n’en sais rien. Tu ne peux pas savoir Théa. Je suis seulement plus vieux que toi et il m’est impossible d’accepter ta proposition. Impossible. Tu n’es qu’une enfant et je ne suis pas un satyre.

Il dit ça avec dans la voix un tremblement de colère et de déception.

- Vous n’êtes pas si vieux ! Et je ne suis pas aussi jeune que vous pensez, insiste-elle.

- Je ne peux pas Théa, ajoute-il adouci. Je ne peux pas. Te porterais-je tout l’amour du monde, je ne peux pas.

Les joues pleines de larmes, Théa s’enfuit.

 
  25
 

Beaucoup de monde se bouscule sur la petite piste consacrée à la danse. Le rock est rude, les bras s’embrouillent, les rires fusent. Des plateaux circulent sur des bras levés haut. La maîtresse de maison s’assure que tout son monde est servi. Elle se dirige vers un groupe de femmes qui grignotent près d’une table.

- Ça va ?

- Ton pâté est délicieux, répond une brune corpulente, c’est qui la jeunette en robe noire hyper sexy ?

- Norma Becker, tu connais ses romans ?

- Norma Becker ! Mince alors ! Je la croyais vieille. C’est toi qui l’as invitée ?

- C’est une ex d’Eric.

- Pour un ex, il est tout allumé !

Dans la salle le bruit s’intensifie, la sono hurle une vieille valse, et les danseurs huent le disc-jockey. Mais Norma saisit Eric et tous deux se lancent entraînant d’autres couples. Quelques-uns, émoustillés par la vieille romance de Paris chantent à tue-tête. Un cavalier saisit la maîtresse de maison qui se laisse emporter dans le flot. Au chambranle de la porte, la silhouette d’Antoine apparaît. Il salue de ci de là mais ne perd pas de vue Norma qui tournoie, heureuse.

Les rythmes se succèdent, et l’ambiance est plutôt bon enfant. Certains plus amateurs de petits fours et de bon vin discutent de ci de là. Les baies de la vaste demeure sont ouvertes sur une nuit noire et étoilée. Quelques-uns se sont installés sur la terrasse, lascifs ils contemplent philosophiquement la voie lactée, fumant un bon cigare. On entend rire plus loin dans le parc, près de la piscine.

- Tout doux, Eric, tout doux, ta Lise n’est pas loin, dit Norma qui se laisse peloter par les grandes mains baladeuses d’Eric. Elle tente de maintenir en équilibre sa coupe de champagne.

- Va me chercher un peignoir moelleux, je vais me dessoûler dans la piscine.

Il s’exécute après avoir obtenu un bon baiser. Il ne tient pas bien sur ses grandes jambes, et sa tignasse rousse est en broussaille. Norma s’approche de l’eau et enlève ses chaussures. Elle s’assoit, trempant ses pieds et boit à petites gorgées tranquilles son champagne. Posant le verre sur le bord, elle essaie de descendre la fermeture de sa robe. Une main secourable se tend et zippe jusqu’au bas du dos le crochet. Elle se tourne brusquement, renversant son verre.

- Antoine ?

- On peut dire que vous avez fait fureur ce soir !

Son rire se déploie.

- J’ai trop bu.

- Vous buvez toujours autant ?

- Seulement dans les fêtes où je connais personne. Ça désinhibe.

 - Et vous comptez vous baigner nue, sous les projecteurs de la piscine. Vous êtes vraiment très, comment vous dites déjà… désinhibée à moins que vous ne soyez très imbibée.

- Hic ! Les deux. Je fête un anniversaire ce soir, le plus beau de tous les anniversaires, Hic ! On est le 29 juin…

- Vous avez quel âge ?

- Non… non… c’est pas ça ! C’est mon premier amour, Hic !

Elle relève la robe, la dégageant de dessous le fessier, la roule sur le corps avant de l’ôter par le haut, bras en l’air la passe par-dessus la chevelure ébouriffée. Antoine jette un regard à la poitrine offerte, si ronde et si tentante. Il s’empare du bout de tissu qu’elle lui tend et le pose sur le fauteuil le plus proche.

- Vous venez ?

- Je déteste l’exhibition.

Elle glisse et s’immerge totalement. Il s’éloigne pendant qu’elle nage moitié chantant, moitié riant « ma plus belle histoire d’amour c’est vous ».

 
  
 
26
 

Elle traîne une grosse fatigue quand elle rejoint l’hôtel. Le ciel s’éclaircit déjà. Elle monte l’escalier devant la porte et heurte quelque chose de mou. Elle est à quatre pattes, les mains sur le seuil d’entrée, les pieds encore sur la première marche. Elle sent une main qui caresse sa cuisse, elle est prête à hurler quand une autre main s’abat sur la bouche. Antoine se penche à son oreille.

- Chut ! Ce n’est que moi. Je vous attendais.

Comme il la relâche, elle s’assoit lourdement sur la pierre fraîche, et secoue sa léthargie.

- Mais qu’est-ce qui vous prend ? Ne restons pas là, j’ai froid.

Ils sont dans sa chambre, elle est étalée sur son lit et tente de ne pas succomber au sommeil. Il est assis sur la chaise, l’air absent. Elle finit par s’oublier, se tourne sur le côté et s’endort. Il la déshabille tendrement, déroule la petite robe noire par les pieds. Il ne résiste pas et caresse de ses deux mains les lourds seins, puis la recouvre du drap, et s’allonge à ses côtés. Il soulève la belle chevelure et embrasse la petite tache brune à la forme étoilée qui orne la nuque de Norma.

 
 
27
 

Quand Norma se réveille, il fait sombre, le rideau est tiré, elle tâte le creux que le corps d’Antoine a laissé sur la couche. Elle jaillit des draps, file à la salle de bain et longuement laisse l’eau de la douchette couler sur sa tête, sur son cou, sur toute sa peau. Elle s’asperge encore le visage, frotte vigoureusement les bras, les seins, le ventre, les cuisses. Elle se rince à l’eau froide et frissonne de désagrément.

Réveillée, elle jette un regard circulaire à la chambre, ouvre le capot de l’ordinateur qui est resté éteint, saisit son baladeur, ajuste un écouteur, puis repose l’appareil. Elle farfouille dans sa valise, enfile prestement la première chemisette qui lui tombe sous la main et l’assortit à une jupette de coton. S’emparant de son sac dans lequel elle met une disquette, elle se précipite hors des lieux.

Elle se gare près de la maison d’Antoine, pénètre dans la cour. Les battants de la fenêtre du salon sont ouverts, elle entre poussant le voilage. Il est debout près des étagères. Il pose un disque sur une platine, et la voix particulière, si sensuelle et écorchée de Barbara envahit la pièce. Ils ne bougent ni l’un ni l’autre. Les mots, la musique les maintiennent dans un silence grave. Sans se quitter des yeux, ils se rejoignent avec lenteur, il lui tend les bras, et tous deux, sur les notes douces, tournoient. Les corps se touchent à peine, il la tient par la taille, elle a une main sur son épaule, le bras plié, l’autre est dans celle d’Antoine, comme pour une valse. Et dans leurs yeux brille la complainte du passé. Ils dansent dans l’accord parfait de leur mouvement et dans une communauté de pensées attentives aux paroles nostalgiques «  du plus loin que me revienne l’ombre de mes amours anciennes, du plus loin du premier rendez-vous… lors j’avais 15 ans à peine, … les morsures d’un amour fou… ». Aucun des deux ne sourit, aucune mimique ne soulève une question, un assentiment. Seule se devine dans leur regard la solennité des moments rares.

 
 
 
28
 

Théa essoufflée vient de frapper à une porte épaisse. Elle martèle plusieurs fois avant qu’elle ne s’ouvre. Elle a noué ses cheveux sur la nuque, a légèrement rosi ses lèvres fraîches, sous ses yeux un trait gris appuie l’éclat de ses prunelles bleues. Il paraît embarrassé mais la fait entrer. Ils sont tous deux bras ballants. Elle s’approche de lui et se pend à son cou tendant les lèvres maquillées vers la bouche convoitée. Il défait les bras roses, repousse l’avance. Pour atténuer sa brusquerie il lui caresse la joue avec tendresse, elle saisit sa main et l’embrasse. Il ne la retire pas.

- Théa…. Tu dois partir.

Elle sourit avec un petit geste coquet de la tête. Elle a toujours la main de son professeur dans la sienne, elle la porte sur ses cheveux. Il se laisse faire, dans ses yeux s’installe comme une lutte. Après quelques secondes, il ramène son bras vers lui d’un coup brutal, et met les mains dans les poches.

Les yeux clairs s’emplissent de larmes.

- Théa… assieds-toi, je vais te chercher un verre d’eau.

Pendant que les bruits de la cuisine le tiennent éloigné, elle fouille la pile de disques, et en retire un album. Elle s’est assise par terre, les jambes en ciseaux, la jupe recouvre à peine le haut des cuisses.

- Tu aimes la musique Théa ?

- Surtout les chansons.

- Et la grande musique ?

Elle hausse ses épaules frêles.

- Grand-Ma écoute parfois Chopin et Liszt mais mes grands-mères préfèrent les chansons, l’une est fan de Nougaro et Barbara, l’autre de Brassens et Ferré. Et quelquefois elles innovent avec un chanteur à la mode. Mais c’est tout ce qu’on entend à la maison.

Il sert une eau fraîche et tend le verre à la jeune adolescente qui le porte à peine à ses lèvres et le repose. Elle lève la tête, la silhouette est tout près, trop près, le petit visage est offert, tendu vers l’homme accroupi qui l’observe, avec dans le regard un désir qui vacille. L’eau dans le pichet tremblote.

- Tu dois partir, rappelle-t-il, d’une voix plus faible.

Elle saisit de ses deux mains la nuque de l’homme et l’approche de ses lèvres. Il pose maladroitement sur le carrelage le broc d’eau. Les bouches se joignent, il se relève entraînant l’enfant légère qu’il serre à la taille. Et la danse des mains brunes sur le dos fin s’enfièvre. Elle vibre aux caresses, totalement consentante à ce qu’il advient d’elle. Son visage se pose sur l’épaule et s’épanouit d’une beauté nouvelle.

 
 
 
29
 

Le chant se termine, Norma lâche le bras d’Antoine. Elle saisit dans son sac, posé sur le sofa, la disquette. Il l’entraîne vers une autre pièce, petite et saturée de livres, un bureau encombré de manuels et de classeurs, et sur une table longue un ordinateur ronronne doucement. Il insère la disquette et ouvre le dossier. Norma, derrière lui, pose les mains sur les épaules qui frémissent quand il lit le titre qui s’affiche : « Jusqu’à vous ». Il commence la lecture à haute voix, elle le bâillonne d’une main légère, va s’asseoir dans la chaise confortable du bureau qu’elle s’amuse pendant quelques minutes à faire pivoter, enfin se cale, posant les pieds sur le rebord du bureau et attend. Antoine captivé par les mots qu’il découvre sur l’écran, se passe plusieurs fois la main sur le menton, sur la bouche. Norma s’endort.

« L’amour que j’éprouvai pour lui dès qu’il apparut dans la classe fut foudroyant. C’était la première fois que je ressentais un tel bouleversement en moi. Ce n’est pas venu au fil du temps comme pour certaines de mes camarades qui le trouvaient beau, et qui appréciaient la passion qu’il mettait à son enseignement. Non, c’était là tout de suite, immense et terrible. Alors que je ne savais pas encore qu’il était beau et intéressant, n’ayant pas encore levé le nez vers lui.  C’est par sa voix que je suis tombée dans ce puits d’amour. C’est par la voix que le fil se noue. Quand il passait dans l’allée, tout près de moi, je me surprenais à aspirer l’air plus intensément, et je me suis rendue compte que lui aussi restait plus souvent près de moi. Au début je pensais que c’était le coin de la classe qu’il préférait pour nous surveiller pendant les devoirs ; alors j’ai changé de place, lui aussi. Je ne crois pas que ce soit fantasme d’adolescente et qu’il ait eu lui-même conscience de me chercher. Je constatais cependant avec un tremblement d’effroi que sa proximité me paralysait…. »

Antoine se tourne vers Norma, elle est profondément endormie. Il se lève, se penche, hume son corps, sourit et hoche la tête, il retourne vers le texte mais fait défiler les lignes, puis les pages. Il arrive enfin sur l’instant qu’il cherche avec sur les traits un pli d’inquiétude.

« Alors il craque, tremblant de la tête au pied. Il craque, laissant jaillir son propre amour. Il m’étend sur son lit, et  me déshabille délicatement. Tout est délicat chez lui, sa main, son regard, toute cette tendresse avec laquelle il me caresse, avec laquelle il écarte mes cuisses et se penche et pose ses lèvres sur mon sexe. Tant de douceur, je n’imaginais que ce serait si doux. J’avais une petite expérience de flirts un peu poussés, mais jamais je n’avais senti autant de douceur, et dans cette douceur je me love tout entière, je m’oublie livrée à cet échange intense qui me dépèce de l’intérieur. Je halète, et je vois son crâne, son front, ses yeux perdus entre mes cuisses. Les battements de mon cœur s’accélèrent, et je sais que je crie. Il a levé vers moi un regard si attristé que je suis venue chercher sa bouche pleine de mon odeur, que j’ai ouvert son pantalon pour libérer le pénis gonflé, que je l’ai moi-même obligé à cette pénétration que je désirais ardemment. J’ai eu un sursaut quand l’hymen s’est déchiré, et les assauts de son corps contre le mien toujours très lents et doux me transformèrent totalement. Je fondais, je n’étais plus rien qu’un bout de chair accroché à un autre bout de chair, ces bouts de chair eux-mêmes centre du monde, unis à l’origine du monde, et loin, si loin dans le cosmos… »

 Norma s’étire près de lui, bâille puis pivote de son côté. Le front bas, il ne lit plus. Ses grandes mains brunes soutiennent le menton.

- Théa ! murmure-t-il Théa !

Comme elle se tait, il tend le bras vers elle tâtonnant, elle saisit la main et la porte à ses lèvres.

- Je savais que c’était toi dès le début. J’ai écrit pour toi, seulement pour toi. J’étais au courant pour les éditions, pour ton pseudonyme… Mais quand tu es arrivée j’ai eu un doute. C’était toi et une autre. Et cette autre ne me plaisait pas, elle avait gommé Théa, ma Théa. Celle de mon livre, le seul que je n’écrirai jamais.

Il la regarde douloureusement. Elle avale sa salive, pince les lèvres, écarte les yeux comme pour éviter de pleurer.

- J’ai raté mon couple. J’ai essayé, sincèrement essayé. Mais ce regret de toi. Ce regret qui me minait… J’ai fui car je ne pouvais rien pour nous. Nous ne pouvions pas poursuivre quelque chose, tu étais si jeune. Et moi aussi, j’étais jeune, sans grande expérience, tu sais… Tout ça c’était effrayant… J’étais terrifié.

- Et moi j’ai pleuré sans arrêt. J’ai couru chaque jour pendant tout l’été jusqu’au meublé où vous m’aviez aimée et jamais personne ne répondait. En septembre, un nouveau locataire était là. Et au collège on vous avait remplacé.

Elle tend les lèvres vers lui mais ce sont les doigts d’Antoine qui répondent par un effleurement tendre.

- Je ne peux pas plus te promettre aujourd’h