L’initiation était derrière nous et j’avais survécu à la première élimination. Au
choc de cette expérience se succéda une période d’accablement à laquelle aucun de nous n’échappa. Depuis un mois nous étions tous concentrés dans
cet infâme pensionnat et depuis un mois que je participais à ces sélections barbares je n’avais vu ni mes parents, ni mon amie Louma, ni mes potes du collège, ceux avec qui j’avais l’habitude de
m’entraîner au stade de mon quartier. Quand Monsieur Dubois avait rencontré mon père pour lui proposer cette sélection, il avait crié sa joie. Je n’ai pas voulu le contrarier. Mes parents ont
signé les papiers et je suis parti dans cette lointaine ville où je ne connaissais personne.
Au début, c’était correct, les autres gars étaient comme moi, un peu perdus, à l’exception de deux ou trois excités qui ambitionnaient les
plus hauts grades. L’entraînement fut une épreuve à lui tout seul. Des heures d’affilée nous tapions dans le ballon. Des heures d’affilée nous étions incendiés par des cris grossiers, des
injures, des insultes. Des heures qui se succédaient chaque matin et chaque soir pendant lesquelles nous devions prouver à tout un chacun notre courage, notre témérité, notre endurance, notre
soumission. Humiliés, nous revenions à la cantine et nous n’avions pas faim. Les poissons, les lentilles, les semoules, les pâtes et le riz qui devaient nous gaver de sucres lents donnaient à
gerber. Pendant ce mois-là, jamais je n’ai entendu un adulte dire un mot aimable. Jamais. Je suppose que cette manière de procéder permettait d’éliminer les plus
insoumis. Même Khalid, le petit dur des Minguettes se tenait coi, abasourdi.
Le jour de la première élimination, les parents furent invités. Je vis mes vieux, assis tranquillement dans les gradins. J’avais l’impression
qu’ils arrivaient d’un autre monde. Mon équipe a gagné le premier match, ce qui ne voulait pas dire que tous ses équipiers étaient admis aux prochaines épreuves. Un banc d’arbitres nous
observait, silencieux, sévères et si imprégnés de leur mission qu’ils ressemblaient à un étalage de poissons aux yeux exorbités et fixes. Toute la journée nous fûmes sur le grill. Après les
quatre matches, nous avons dû apporter la preuve que nous savions manipuler un ballon avec précision, nous dansions la balle au pied avec dextérité (si on peut dire),
nous devions prouver que nos tirs étaient ciblés et malgré la fatigue qui s’accumulait nous n’avons jamais protesté. Vers 18 heures, on nous donna l’autorisation d’aller voir nos parents. Je ne
trouvai pas les miens. Le concierge me demanda si j’étais Axel Dunan et il me tendit un bout de papier froissé sur lequel ma mère avait écrit à la hâte qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps,
que la route était longue, que mes sœurs étaient restées seules à la maison, que j’avais été formidable, qu’ils étaient sûrs de ma réussite... Il n’y avait pas que moi dans ce cas mais la plupart
de mes co-équipiers avaient eu plus de chance.
Quand on nous appela pour les résultats, il était 20 heures tapantes. Un gros bonhomme avec un costume trois pièces sous lequel il suait
s’avança vers le micro. Il se racla la gorge, fit un discours élogieux sur nos performances, puis nomma, non pas les rescapés, mais les éliminés. Un silence énorme s’abattit sur l’assemblée.
Quelque chose ne tournait pas rond. Sofian, Julien, Mourad et Corentin exclus. Pour ainsi dire les « battants », « les mordus », les « pro ». Notre vingtaine de
combattants s’amputait de nos molosses, nos anges gardiens, nos étendards. De quoi s’étrangler. Et ils ne pipèrent mot. Ce long mois les avait sans doute rendus muets,
tout comme nous qui les regardions récupérer leurs affaires et sortir. Sur le coup je les soupçonnai d’être soulagés de quitter cet enfer. Mais le soir, quand les feux furent éteints dans le
dortoir, on s’extirpa des boxes et en catimini on rejoignit celui de Khalid et Jean-François pour discuter de cette incroyable sélection. Martin pensait qu’ils ne les avaient pas gardés justement
parce qu’ils étaient les plus forts, qu’ils n’auraient pas besoin de ce stage pour se débrouiller, qu’ils avaient sûrement déjà été contacté par un club. Mais c’est Khalid qui eut le dernier
mot.
- Ils avaient trop de cervelle pour eux. Ils la ramenaient trop souvent.
C’était vrai. Ces quatre-là se laissaient moins faire que nous, ils avaient parfois l’ironie salutaire, ce qui nous détendait quand on n’en pouvait plus des grossièretés de l’adjudant.
- Tu comprends, ajouta Khalid, ce qu’ils veulent c’est que dans la tête tu aies un ballon à la place du cerveau.
Je trouvais l’expression très juste. On nous avait isolés du monde, les téléphones
portables étaient confisqués toute la journée, ils nous étaient restitués trois heures après l’entraînement du soir. Certains malins avaient planqué le leur, mais ne pouvaient guère l’utiliser
car dans les bâtiments les réseaux ne passaient pas, et on risquait de sévères réprimandes à s’exposer dans la cour ou sur le stade avec son mobile. Nous n’avions pas non plus de bibliothèque, ni
d’ordinateurs, la presse entrait à peine avec quelques magazines spécialisés. Heureusement j’avais emporté quelques bouquins qui m’offraient un peu de respiration. Et maman m’en avait expédié
deux autres. Personne ne comprenait trop comment je pouvais lire. Les copains m’appelaient l’intello, le personnel encadrant quand il ne se moquait pas de moi, me regardait comme un
extra-terrestre. Un jour le directeur m’appela dans son bureau. Il me les laissait à condition que je ne les trimballe pas partout, comme je ne pouvais m’endormir sans lire quelques lignes, il
admettait qu’ils me servent de somnifère. Ce qui l’embêtait c’est qu’il n’avait pas le contrôle de ce que je lisais. On pouvait interdire beaucoup de choses, mais la lecture, c’était presque
impossible, d’une part parce qu’ils avaient été éduqués dans le culte du livre, et d’autre part parce qu’à l’heure actuelle, ce n’était plus un objet pernicieux ou dangereux, on était trop peu à
lire pour former une bande de révolutionnaires. Et puis les titres le rassurèrent : Harry Potter était un héros positif, qui combattait les forces du mal et qui travaillait dur pour réussir
à survivre. Je lui cachai cependant d’autres récits dont je me régalais en secret. J’aimais beaucoup Orwell et sa ferme des animaux. Pourtant je jure que je n’avais pas l’esprit politique,
cependant je trouvais là tous les animaux que nous étions dans cette microsociété et ça m’amusait beaucoup.
Mais les livres n’allaient pas beaucoup m’aider pour poursuivre. On a eu trois journées de vacances, si on appelle ça des vacances !
On se levait toujours tôt, c'est-à-dire vers 7 heures, on allait courir, on déjeunait. Ensuite, ils équipaient nos sacs de variétés de sandwiches et nous conduisaient à la mare à canards du coin
et on avait quartier libre jusqu’à 17 heures sous la surveillance constante de deux abrutis. Nous étions tellement amoindris que nous dormions la plupart du temps, même Khalid, ce fou de la
drague ne regardait pas les donzelles dénudées qui minaudaient sur la plage. Je crois que nos cerveaux ne fonctionnaient plus normalement. Nous avions quinze ans, mais à nous regarder avachis sur
ce gazon glauque on pouvait penser que nous étions une bande de fêtards ou de drogués. On se baignait un peu, à peine et on parlait un peu, à peine. L’accablement dans lequel nous pataugions
était tel qu’on avait l’impression d’être devenus des zombis, si jamais on avait encore une quelconque impression. Je recevais des lettres de chez moi, mon père était fier, mes sœurs
m’embrassaient, je manquais à ma mère. Louma m’avait abandonné, elle roucoulait avec un gars bien plus présent que moi. Et elle n’avait pas tort, si elle m’avait vu ici même, elle se serait
enfuie. Je n’en étais pas plus attristé que si un moustique m’avait piqué, alors qu’à la fin de l’année scolaire je n’aurais jamais envisagé de la quitter un instant. Piètre Roméo.
L’entraînement reprit et le tonus aussi. Les éliminations se succédaient mais les enjeux n’étaient plus les mêmes. Je n’avais plus
vraiment envie d’être pris dans leur école sport études, et les discours de mon père paraissaient assez loin pour que je ne me batte plus avec autant d’entrain. C’est vrai que dans le Nord où
j’habite, il n’y a pas de travail. Il a eu la chance de garder un poste pendant 20 ans, et après une période de chômage il a retrouvé une place de petit employé dans une petite entreprise où il
gagne trois fois rien. Ma mère est serveuse et fait des extra, ce qui nous permet de vivre décemment. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Je me souvenais qu’il m’avait dit qu’aujourd’hui il
fallait être dans le commerce, la finance ou la communication pour gagner du pognon et comme je n’ai pas l’âme communicante pour deux sous, ni la comptabilité chevillée aux neurones, ce foutu
ballon pouvait m’aider. Et ce foutu ballon m’emmerdait.
La quinzaine qui suivit fut oppressante. Le premier samedi, Seb, Mat, Elia et Khalid furent exclus, nous restions douze. Après une
harassante semaine, nos acrobaties furent d’une médiocrité affligeante, ce qui parut tout à fait admirable aux poissons qui jugeaient sur leur banc. Nous n’étions plus que des loques d’enfants,
seul Jean-François continuait à rire, tellement heureux d’être parmi nous et de manger à sa faim. Il arrivait du Mali et comptait bien rester jusqu’au bout. Sa peau sombre luisait de sueur ce
soir-là quand le coup de sifflet final arrêta notre ballet. Son grand sourire éclairait pourtant un visage inquiet. Il se demanda s’il n’avait pas été trop bon, car on avait bien compris que les
meilleurs partaient. On se demandait d’ailleurs pour quelles raisons ils n’avaient pas pris tout de suite les plus minables dans nos clubs, mais on ne s’interrogeait pas vraiment, trop abrutis
par tous les exercices qu’on nous infligeait. Un moment, j’ai pensé qu’ils pourrissaient la bouffe, sinon comment en étions-nous arrivés aux légumes que nous étions. J’avais tout de même tenté de
dire à mon père, un soir de déprime, que je n’étais plus très sûr de désirer faire ces études. J’aurais mieux fait de la fermer. Il a bavé dur sur ma fainéantise, ma couardise, que j’étais un
sale gosse gâté, et j’en passe. J’ai attendu qu’il termine avant de raccrocher parce que j’avais encore des restes de courtoisie et de respect pour mes vieux. Je n’avais aucun réconfort à
attendre du Nord. J’ai tenté mon grand-père. Il m’a consolé, puis m’a assuré que si je ne pouvais vraiment pas poursuivre, il m’aiderait, car « c’est pas ton con de père qui peut
comprendre ces choses-là. » Mon grand-père était l’homme le plus apaisant que je connaissais, avec lui, vous aurez toujours raison surtout si vous êtes son petit-fils préféré. De plus il
détestait le ballon qu’il soit rond ou pas rond. Et il aimait aussi beaucoup contrarier mon père qui lui avait pris sa fille unique et adorée et pour d’autres raisons qui n’étaient pas de mon
ressort. Ce soir-là, il m’avait redonné le moral, et je me suis traité d’imbécile de n’avoir pas pensé à lui plus tôt. J’ai vraiment joué royalement à cette dernière sélection, je ne pouvais pas
faire mieux. J’étais dopé à mort. Alors quand je vis le visage angoissé de Jean-François, je me suis mordu les lèvres car je l’avais entraîné à jouer tout aussi bien. J’ai une qualité qu’on ne
peut pas m’enlever, sur le terrain je ne joue jamais perso. Et ce jour-là, j’ai passé la balle avec une précision diabolique, on ne la ratait que si on était unijambiste.
Comme un malheur ne vient jamais seul, j’ai été sélectionné et pas Jean-François qui a dû
prendre le premier avion de rapatriement vers le Mali. Je lui ai dit bêtement qu’avec ce qu’il venait d’apprendre dans ce putain de centre ça ferait de lui une vedette là-bas. Parfois on ferait
mieux de la fermer parce qu’il m’a regardé avec des yeux qui me réveillent encore la nuit. La dernière quinzaine d’août, je rentrai chez moi et j’avais la ferme intention de ne pas intégrer
l’école qui m’était attribuée
J’ai raconté à ma famille et à mes copains les odieuses vacances que je venais de passer et tous me plaignaient sauf mon père qui me regardait de plus en
plus de travers. Quand j’ai annoncé ma décision mon père m’a hurlé dessus. Mais je tins bon jusqu’à ce que ma mère me dise qu’ils ne pouvaient pas revenir en arrière, qu’ils s’étaient engagés
pour moi. Je leur dis que ce n’était pas important, que je pouvais rompre un contrat, que grand-Père m’aiderait. Maman hochait la tête et pleurait. Mon père m’avoua alors qu’ils m’avaient
« vendu » à un club et qu’ils avaient relu toutes les clauses et que si j’abandonnais avant ma majorité, ils seraient plus que ruinés. Je ne sais si on est capable d’imaginer les
sentiments qui m’agitèrent pendant cette période. Je crois que j’ai vomi tous les repas de ma mère et que je n’adressais plus la parole à mon père. D’ailleurs il évitait de me croiser, et si on
se croisait il ne me regardait plus. Les derniers jours je suis parti chez mon grand-père car l’ambiance était devenue catastrophique. Ma haine emplissait mes nuits de cauchemars meurtriers. J’ai
pris le contrat, je l’ai photocopié et je l’ai fait lire à Grand-Père. Il était atterré. Les toutes petites lignes me ligotaient plus que de raison. Est-ce qu’on peut attaquer, demandai-je plein
d’un espoir fichu d’avance. Il téléphona à un juriste qu’il connaissait, et tous deux nous écoutions sa sentence. Il toussota avant de commencer ses palabres, on sentait là l’homme des assises,
patient et pointilleux. Il annonça que dénoncer ce contrat équivalait à la mort financière de mes parents, car les indemnités qu’on leur demandait pour non respect, étaient honteusement
faramineuses mais inattaquables sur le fond. La seule solution qu’il envisageait pour moi, sauf si je finissais par jouer le jeu du système, était de devenir médiocre sur toute la ligne et me
faire rejeter par ce club qui ne pourrait même pas négocier pour moi avec un autre club. Pour l’instant je n’avais pas d’autre choix que de me soumettre et de jouer selon mes désirs. J’avais
terminé la sélection, l’école serait sans doute moins terrible.
- Et n’oublions pas, d’après ce que tu viens de me dire, qu’ils ont choisi les plus discrets des élèves, les moins remuants, les moins doués parce que leur objectif est d’avoir à leur merci des têtes soumises et malléables, capables néanmoins d’utiliser un ballon. Je ne vois pas pour toi d’autres solutions que d’accepter de passer trois ans dans leur école, à moins que tu ne deviennes tout à coup fort malade.
L’état dans lequel je suis sorti de chez ce magistrat anéantissait toute colère en moi. Je n’étais plus qu’un objet de caoutchouc qu’on se passait
de main en main. Je suis revenu chez mes parents, je m’enfermais dans ma chambre avec mes livres et je passais mes nuits dans l’épouvante. Une lourde main me réveillait sans cesse au milieu de la
nuit, c’était l’adjudant qui rigolait et se mettait à m’envoyer le ballon sur la tête. Ceux qui ont pratiqué savent bien que ce n’est pas une partie de plaisir, ces séances étaient terrifiantes,
quand on se le passait entre nous ça allait, mais dès que ce fou nous prenait pour cible, on avait vraiment l’impression qu’il voulait que le ballon entre dans notre crâne. Parfois Jean-François
avec son regard affligé me secouait énergiquement et je me réveillais brusquement au milieu d’un désert de nulle part. Les Molosses intervenaient aussi, Sofian ou Julien, Corentin ou
Mourad m’engueulaient de me laisser ratatiner comme ça. Mais le pire, c’était quand mon père pénétrait mon sommeil. Il agitait une feuille devant mon nez, je tentais
de l’attraper pour la déchirer et comme il était tellement plus grand, tellement plus fort, il riait aux éclats pendant que je devenais fou furieux avec des désirs de meurtre.
J’ai intégré l’école en septembre, ma mère seule m’accompagna. Avant de me quitter elle me dit combien elle regrettait, qu’elle croyait sincèrement que c’était une passion pour moi et que de se retrouver, maintenant, dans cette situation la mettait dans tous ses états. Je lui assurai que ses « états » n’étaient sûrement rien à côté des miens. Elle m’affirma que chaque fois que j’aurais besoin d’aide, je devais l’appeler, elle se débrouillerait pour arriver aussi vite que possible, que jamais elle ne m’abandonnerait à des brutes, que si elle avait su plus tôt elles ne m’aurait pas laissé là-bas. Peut-être qu’ici, ce n’était pas aussi terrible, que les entraîneurs étaient plus humains, que je me ferais des copains sympathiques, que je saurais me solidariser avec eux. Mon grand-père m’appela sur mon mobile pour m’encourager. Trois ans, c’est vite passé. J’avais l’impression qu’on m’envoyait à l’hôpital pour soigner je ne sais quoi. En fait on m’envoyait dans un centre de démolition, c’est ainsi que je terminai ma conversation avec Grand-Père, je sentais bien qu’il en était affecté mais pas autant que moi. Ma mère continua à me rassurer autant qu’elle put, on visita le centre, j’avais une chambre pour moi, la cantine était agréable, les jardins aussi, les jeunes qui circulaient de-ci de-là étaient joyeux, et libres sans doute. Vers midi, nous sommes allés déjeuner ensemble en ville, puis elle me raccompagna et m’embrassa. Elle devait partir. Une fois de plus, elle me confirma qu’elle viendrait me chercher dès que je le demanderais, Mais je savais bien qu’elle ne le ferait pas. Je savais bien que tous ces beaux discours de départ n’étaient qu’une dérobade pour se dédouaner de l’entrave qu’ils m’avaient mise. Je savais bien que j’allais retrouver l’imbécillité d’une ambiance faussement sportive où je devrais me méfier non seulement de l’esprit de compétition qui sévirait ici, mais des repas qu’on me servirait afin de ne pas retomber dans ces affres léthargiques qui nous engloutissaient, que je devrais me méfier des médecins et de leurs prescriptions, de mes enseignants et de leur endoctrinement, de tout un système que je honnissais et qui serait ma vie durant trois ans, sauf à devenir un incompétent notoire, ce dont je doutais car ma nature n’était pas de cet ordre. Je n’avais pas de stratégie et ça me donnait la nausée.
Vers 20 heures, les futurs champions furent appelés avant de rejoindre leur chambrée. Un costaud se présenta à nous comme notre entraîneur, et laissa la parole au maître de cérémonie, si j’ai bien compris, c’était le pourvoyeur de fonds du club. Ensuite, on nous invita à consommer les jus de fruits et les petits gâteaux qui décoraient la table. Mais ça me dégoûtait plutôt. Le costaud s’approcha de moi, il savait déjà mon nom, mes qualités et tentait de gagner ma confiance. J’osai lui poser des questions sur les entraînements, sur les horaires, les rencontres. Il esquivait. Je saurai demain avec l’emploi du temps, ce soir c’était la prise de contact, et ici, on savait recevoir, c’était la fête dès qu’on gagnait. Et quand on perdait ? Un rictus mi-moqueur, mi-sévère m’annonçait la couleur. Le gros bonnet s’approcha et mon costaud lui laissa la place. Je me demandai si c’était habituel qu’une nouvelle recrue comme moi, tellement insignifiante, soit ainsi abordée par les notables. Le bonhomme me prit l’épaule et fit l’éloge de mes capacités sportives. Il avait l’air de tout connaître de moi et à vrai dire, la surprise passée, quelque chose chez lui me rassurait. Alors je lui demandai s’il m’avait vu jouer aux sélections. La réponse était évidente. Pourquoi les meilleurs sont partis les premiers ? Il éclata d’un gros rire, un peu sarcastique, les meilleurs n’avaient rien à prouver. Là, j’étais scotché car ça confirmait bien qu’il m’avait choisi comme étant dans les plus mauvais. Il me regardait avec un malicieux sourire et ajouta qu’il s’agissait pour moi de parfaire mon entraînement, de confirmer mes compétences dans le travail d’équipe, car c’était ce qui avait retenu leur attention. Depuis le début, il savait que je viendrais les rejoindre. Je finis par lui demander franchement pourquoi ils m’avaient ligoté à ce point, il répondit que je ne serais jamais aussi libre qu’avec eux et il poursuivit avec des blagues baveuses qui me firent rire malgré moi. Il dut sentir que j’avais encore trop de questions car, pour clore l’entretien, il me serra fort le bras et avant de me quitter me dit qu’il s’occuperait personnellement de mon confort, il n’y avait aucune raison pour que je ne sois pas heureux avec eux. J’avais un goût amer dans la bouche, on nous avait tous manipulé, et je pensais à Jean-François, là-bas dans son Mali natal. Que devenait-il ?
Je me couchai, hésitant entre colère, désespoir et résignation et ressassant interminablement les propos du grand ponte. J’aurais
voulu me raccrocher à ses paroles, mais elles étaient trop glissantes et je retombai dans des cauchemars ordinaires.
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