Vendredi 9 mai 2008

 

 

La salle s'alluma doucement. Sur l'écran du cinéma se déroulait le générique. Quelques rares spectateurs sortaient. Deux jeunes filles attendaient encore. L'une d'elles reniflait. L'autre, les yeux humides, retenait sa respiration. Elle tendit un mouchoir à sa compagne et s'exclama:

-  C'est nul ces films qui jouent sur l'émotion!

- Mais tu pleures aussi!

- Ouais! Allez partons! Ces histoires me renversent!

Elles se levèrent; celle qui s'exprimait ainsi était longue, fine, très blonde. Elle ajouta:

- Tu crois qu'on peut aimer aussi loin... comme elle ?

- Moi, ce que je voudrais c'est qu'on m'aime comme elle aime, et pas l'inverse, répondit la petite brune, car finalement il est sauvé grâce à elle et il continue de vivre... tranquille le mec!

Elles quittèrent la salle poursuivant leur discussion.


Dans la même salle, occupée par quelques passionnés, la même jeune fille blonde mâchait un caramel dans l'attente du lever de rideau. C'était un cinéma de quartier, comme il n'en existe plus guère, avec balcon et vieilles lanternes. A deux fauteuils d'elle, un monsieur âgé la regardait. Elle le sentit et se tourna vers lui.

- Vous connaissez ce film ? lui demanda-t-il.

- Oui.

- Alors, si vous revenez, c'est que vous avez aimé, n'est-ce pas?

- Peut-être. Je veux vérifier si j'ai tout bien compris comme je pense... En fait, il m'a bouleversée, avoua-t-elle.

- Ce n'est pas triste, j'espère.

- Si, terriblement.

- Oh!

Il se tut, l'expression un peu inquiète de ses yeux amusa la jeune fille.

- Mais c'est du cinéma! Il faut pas prendre tout ça très au sérieux!

Il ne répondit pas, la dévisageant avec un bon sourire. Il réajusta les lunettes qui avaient glissé sur le nez. Il observait l'impatience de la jeunesse qui se manifestait par des petits mouvements secs de la tête.

- Que signifie ce titre anglais, vous le savez ?

- "En brisant les vagues", ou quelque chose d'approchant. Break  veut dire casser, et wave c'est la vague. Mais je ne suis pas très douée en anglais, on peut sûrement traduire autrement. Ca pourrait vouloir dire "en franchissant les ondes" !

- Et vous savez pourquoi ce titre ?

- On en reparle après le film, dit-elle plus bas car l'obscurité s'étendait doucement et les premières images apparurent sur l'écran.


Deux heures plus tard, dans la salle qui se vidait une jeune fille tendait à un vieil homme un mouchoir. Elle pleurait aussi et se mouchait sans pudeur.

- J'aurais pas cru que je pleurerais encore! C'est affreux ce film ! et pourtant il me fascine. Et j'aurais pas cru non plus qu'un vieux monsieur pouvait pleurer! dit-elle en nettoyant le pourtour de ses yeux.

Il ôta ses verres, essuya les dernières larmes et réajusta sa monture.

- Je suis très ému. Très très ému. Et surtout ne me consolez pas en me rappelant que ce n'est que du cinéma !

Ils se sourirent. Elle se leva. Il se dressa difficilement sur des jambes encore chancelantes. Elle lui tendit la main pour l'aider. Il s'en saisit le temps de s'assurer un bon équilibre. Lentement, côte à côte, ils sortirent de la salle.


Ils n'arrivaient pas à se quitter. Ils marchaient sur le trottoir. Elle se forçait à ralentir le pas. Quand elle avançait trop vite, elle s'arrêtait, se tournant vers lui. Ils discutaient. Il était plus petit qu'elle, ou plus courbé. Elle serrait ses bras contre elle pendant qu'il laissait ses mains s'agiter au gré de ses paroles. Ils atteignirent un abribus. Ils s'installèrent sur le banc.

- Et les Italiens ! Du très grand cinéma! s'exclama-t-il.

- Fellini.

- Oui, et Antonioni, et De Sica. Ah! De Sica!

- Le voleur de bicyclette.

- Pour une très jeune fille vous en savez beaucoup, dites donc!

- Mon père était passionné.

- Etait ? demanda le vieil homme, le visage soudain attristé.

- Je me suis mal exprimée, rectifia-t-elle. Mes parents sont divorcés. Il vit en Guyane. Je ne l'ai pas vu depuis deux ans.

Elle se leva comme si la discussion devenait gênante pour elle. Il regardait cette haute silhouette qui avait du mal à s'éloigner. Il dit:

- J'ai une vidéothèque bien fournie. Si vous voulez en profiter, je vous prêterai tous les films que vous voulez.

- Oh, merci!... Euh !... "Délicatessen", vous connaissez? J'adore ce film et je voudrais bien le revoir.

- j'adore aussi! Quand le voulez-vous ?

- Demain. On se retrouve ici, à la même heure, d'accord ?

Il fit un signe de tête affirmatif. Avant de partir elle ajouta:

- Je m'appelle Laure.

Il se leva.

- Charles, à votre service, dit-il en se courbant légèrement comme on salue une princesse.

Elle eut un bel éclat de rire et s'éloigna la démarche joyeuse. Il la suivit un moment du regard puis traversa la chaussée, s'engageant dans une direction opposée.



Tous les jours, vers dix-sept heures, on apercevait une jeune fille blonde échanger avec un vieil homme des cassettes de films.

- Formidable! Vous en avez d'autres de lui ?

- Je les ai tous, j'ai un petit faible pour Clint Eastwood.

Ils restaient-là, sous l'abribus, à discuter cinq minutes, dix minutes, parfois plus. Laure arrivait souvent avant le vieil homme, le lycée était à deux pas. Elle s'asseyait et attendait. Ce soir-là, elle attendit plus longtemps. Elle regarda sa montre, se leva, observant le bout de la rue où généralement il apparaissait chétif et branlant. Elle soupira en se laissant lourdement tomber sur le banc. Plusieurs bus étaient passés. Un jeune garçon d'une dizaine d'années s'approcha timidement d'elle.

- C'est toi Laure ?

- C'est moi, répondit-elle surprise.

- Je viens de la part de Monsieur Charles. Il ne peut pas sortir, il a pris froid. Il m'a donné ça pour toi.

Il lui tendit un paquet. Elle le remercia. L'enfant s'éloignait déjà quand elle le rappela.

- Hé ! tu peux me donner son adresse. Tu lui diras que demain j'irai le voir.

- Il habite dans mon immeuble, allée 4, rue Grenelle, c'est par là-bas, tu connais?

- Oui, j'ai une amie qui habite cette rue. Merci.


Laure frappa à la porte. Des pieds traînants vinrent lentement à sa rencontre. Charles ouvrit. Un gros mouchoir à carreaux sur le nez, il s'excusa de son mauvais état. Elle pénétra dans la pénombre de l'appartement. Elle s'étonna devant les étagères chargées de livres ou de cassettes.

- Et vous vous y retrouvez parmi tous ces livres, tous ces films ?

- Bien sûr ils sont classés. Je tiens un registre. Il est là, en bas. Vous pouvez vérifier. Prenez-le.

Elle tira le registre, un lourd classeur. Elle s'installa près de la fenêtre, dans un fauteuil confortable et l'ouvrit. Visiblement impressionnée, elle leva le nez sur le visage fatigué mais souriant de Charles.

- Waouh! Ca m'épate. 833 films! Comment avez-vous fait ?

- Au fil du temps...

- C'est le titre d'un film de Wenders ?

- Exact. Très beau film.

- Très lent!

- On vit dans un monde où tout va trop vite. Justement, ce genre de film nous permet de prendre le temps.

Elle ne répondit pas, absorbée par les titres qui défilaient à longueur de page. Son doigt s'arrêtait par moments, sa mémoire en fixait les mots. Il la regardait, attendri par les gestes avides de la jeune fille. Elle levait parfois la tête, les yeux rêveurs, ou curieux, ou rieurs. Elle s'exclamait de connaître celui-la, d'avoir découvert celui-ci avec un tel ou une telle, d'avoir tant ri  ou pleuré sur tel autre. Elle s'étonnait aussi d'en connaître si peu. Enfin elle reposa le classeur.

- Je veux que vous me guidiez. Il y a tant de films que je ne connais pas. Par quoi dois-je commencer ?

- Je crois qu'il faut que tu regardes les plus grands d'abord. Si tu commençais par Citizen Kane ?

- De ce très cher Orson! Okay! Mais je veux ma leçon avant.

- Ta leçon ? Sûrement pas! Tu regardes et on en parle. Je préfère ainsi.

- Je voudrais être mieux préparée, surtout pour des films qui me motivent absolument pas. Je suis si paresseuse! Juste un bout d'idée...Allez, faites un effort.

Elle prit une moue si enfantine qu'il ne put résister et céda en riant à la pression de Laure.

- Alors juste le début d'un commencement d'un bout d'idée!



Chaque jour, Laure frappait à la porte de Charles. Charles ouvrait et dans son petit appartement si encombré d'images et de mots soufflait un air de jeunesse. Elle exprimait son enthousiasme ou sa déception.

- Et la scène où il enlève sa chemise pour caresser le piano de la femme aimée, c'est fabuleux.

- Ce geste-là est une trouvaille géniale. On comprend d'un coup que cet homme à l'apparence frustre cache une grande sensibilité, on saisit alors tout son amour. Jane Campion a trouvé l'image juste. Je pense que seule une femme pouvait avoir cette idée-là.

Il en fut ainsi pendant quelques mois. Mais un matin, Laure trouva porte close. Elle revint le soir. Elle revint le lendemain. Elle s'avisa auprès des voisins. Personne ne sut rien lui dire. Monsieur était un homme tranquille, discret, sans histoire. Elle revint plusieurs fois, pendant trois jours. Le troisième jour, les traits tirés par l'inquiétude, elle vit la porte entrebâillée, elle la poussa. Une femme d'une cinquantaine d'années rangeait des albums dans une valise.

- Bonjour, dit Laure d'une petite voix chevrotante.

- Qui êtes-vous ?

- Je suis Laure. Que se passe-t-il ? Pourquoi  Charles n'est plus là ?

- Je suis Marguerite, sa soeur. Il m'a parlé de vous, de vos heures passionnantes... Il a eu un malaise cardiaque. Il est à peu près remis mais il restera encore une ou deux semaines à l'hôpital.

- Je peux le voir ?

Marguerite hésitait. Il faudrait qu'elle le lui demande. Il était très fatigué, il avait besoin de beaucoup de repos. Il faudrait lui promettre de ne pas trop parler. Laure tendue, promit.



Elle le trouva assis dans le parc. Le menton appuyé sur le pommeau d'une canne. Il ne la vit pas arriver. C'est l'ombre qu'elle fit sur lui qui l'éveilla de sa torpeur.

- Laure! Quelle gentille surprise!

- Votre soeur ne vous avait pas prévenu ?

- Si. Mais je ne vous attendais pas si tôt. C'est tellement désagréable de venir voir un malade.

Elle haussa les épaules. Ce n'était pas un malade ordinaire. Elle lui rappela leurs nombreux rendez-vous, elle lui rappela leurs heures passionnantes à parler ciné.

- Et...vous me manquez, ajouta-t-elle hésitante.

Il planta ses yeux gris dans les pupilles sombres de la jeune fille. Un large sourire illumina soudain le visage amaigri et terne.

- Toi aussi, tu me manquais.

Embarrassée, elle détourna le regard et remarqua posé sur une chaise un des albums que Marguerite avait rangés dans la valise.

- Ce sont tous vos souvenirs?

Il prit sur les genoux le vieux livre usé et l'ouvrit. Des photographies jaunies, écornées, de tous formats apparaissaient au fil des pages. Sa main tremblante s'arrêta sur l'une d'elles. Un portrait de femme  l'occupait toute entière. Il tourna l'album vers Laure.

- Seulement ce souvenir-là.

- Qu'elle est belle!

- C'était ma femme.

Ils ne dirent rien pendant quelques minutes, ils partageaient un lien nouveau, celui de l'image prise il y a longtemps, de ce chignon blond épinglant une chevelure soyeuse, de la clarté de ce regard presque distant, de ce sourire presque triste.

- Nous étions jeunes mariés...Elle était déjà malade. Je l'ai accompagnée jusqu'au bout...mais je n'ai pu, comme l'héroïne de "Breaking the waves" la sauver. Pourtant je l'ai cru, je l'ai cru de toutes mes forces...

Les épaules de Charles s'affaissèrent. Laure se taisait, mais son silence était plein d'attention. Elle caressait le contour du visage blond sur la photographie chérie. Il leva à nouveau les yeux sur Laure et sourit timidement.

- Pauvre Laure! Je ne suis pas très délicat avec vous. Vous faites déjà preuve d'amitié en venant me voir et voilà que je vous accable avec mes souvenirs!

- Pas du tout. Je trouve au contraire que c'est une preuve de confiance formidable, et j'en suis très touchée. Vous ne vous êtes jamais remarié ?

- Eh!... mais je vous attendais ! dit-il dans un éclat de joie.

- Ah! Si j'étais plus vieille, répondit-elle, je vous épouserais sur l'heure.

Leur rire réveilla quelques oiseaux qui pépièrent plus fort. Ils se levèrent en même temps. Charles s'appuya sur le bras de Laure. Sous l'autre bras elle portait précieusement l'album.

- Je crois, je suis persuadé que ma femme m'a accompagné tout au long de ma vie. Je l'ai sentie souvent près de moi. Et je suis sûr qu'elle m'attend.

Devant le silence de Laure, il ajouta

- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?

Il s'arrêta, et se tourna vers la jeune fille. Elle dit:

- Ce que j'aime chez vous c'est que vous ne me prenez jamais pour une gamine. Vous me considérez comme une personne et c'est rare chez les adultes, ils ont souvent tendance à penser qu'on sait pas ce qu'on fait, qu'on comprend rien... Et vous êtes là à attendre une réponse de moi, et ça vous paraît important.

- Oui, ça l'est.

- Je vous crois. Je crois que vous avez éprouvé ce sentiment-là. Peut-être vous a-t-il empêché de refaire votre vie, d'aimer quelqu'un d'autre.

- Mais pas du tout! Au contraire, j'ai aimé chaque seconde. Je suis devenu, grâce à elle, quelqu'un de parfaitement lucide sur le temps. J'en ai goûté la moindre parcelle, et aujourd'hui encore c'est ce que je fais, ici, avec vous. Et c'est merveilleux parce que du temps je n'en ai plus beaucoup devant moi.

- Gardez-vous encore un peu. J'ai besoin de vous.



Ils prirent l'habitude de se rencontrer dans le parc. Le cinéma devint un sujet de conversation secondaire. Elle parlait d'elle, il parlait de lui. On les voyait souvent rire. Elle apportait parfois des revues qu'ils feuilletaient ensemble, ou encore quelque gâterie qu'ils dégustaient avec gourmandise. Quelquefois au détour d'un propos, tel ou tel film surgissait de la mémoire de Charles.

- Exactement comme dans "Cinéma Paradiso". Je ne manquais aucune séance. Les spectateurs n'avaient jamais honte de rire fort, de pleurer fort, d'applaudir, de conseiller les héros, de les traiter d'imbéciles ou de les prévenir d'un danger. On apportait sa chaise, et c'était comme une veillée, la magie en plus. Et on en parlait pendant des semaines.


Ce jour-là, il n'était pas sous leur arbre. Elle s'avança vers la porte d'entrée quand Marguerite en sortit. Elles se regardèrent. Laure comprit avant que rien ne fût dit. Les yeux noyés qui l'observaient ne trompaient personne.

- Ses derniers mots sont pour vous.

- Ses derniers mots ? Vraiment ? Les derniers ? il n'y en aura plus jamais ?

Le petit visage de l'adolescente se crispa brusquement. Elle mit la main devant sa bouche pour empêcher les cris. La soeur de Charles la prit dans ses bras.

- Chut ! il n'aimerait pas vos sanglots. Il vous lègue sa vidéothèque à une condition.

Laure leva le nez, des larmes plein les joues.

- Toute sa vidéothèque ?

- Toute.

- Quelle condition ?

- Que vous preniez aussi les livres.

Derrière les pleurs surgit le rire. Marguerite la regarda perplexe.

- C'est...voulut expliquer Laure dans un hoquet...c'est...que je ne suis pas très bonne lectrice, et c'était un sujet de discorde. Il voulait que je lise aussi. C'est un grand malin! Je vais être obligée maintenant.

Elle baissa la tête, soudain intimidée devant l'évènement.

- Je peux le voir, murmura-t-elle.

- Si vous voulez.

Elles disparurent dans le bâtiment.



Laure se dirigeait vers le cinéma du quartier. Elle semblait plus âgée. Peut-être était-elle un peu plus voûtée, comme si elle portait quelque charge sur le dos. En passant devant l'abribus, elle regarda leur banc et s'arrêta les yeux écarquillés. Charles l'attendait, le visage serein, débarrassé de la dernière fatigue, rayonnant. Elle voulut traverser mais dut attendre que le passage fût libre. Quand elle s'avança vers lui, son sourire la quitta. Il avait disparu. Elle s'assit, décomposée.

Dites-moi au moins que vous l'avez retrouvée. Faites-moi un signe, n'importe lequel que je comprenne qu'elle vous attendait, dit-elle.

Un passant s'arrêta, personne n'a l'habitude d'entendre soliloquer autrui, puis il continua son chemin devant le regard noir que lui lança Laure. Juste un signe. Allez, faites un effort... je vous promets de lire...tiens! Je vais lire Madame Bovary. D'accord ? Alors dans l'abribus où pas un brin d'air ne passait ce jour-là, où la chaleur estivale s'était engouffrée pesamment, une brise fraîche et forte fit voler les cheveux fins de Laure. Elle frissonna, peut-être de joie, car son visage levé vers le haut des arbres souriait, émerveillé.

 


 

 




 

par polly publié dans : scénarii communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 4 mai 2008

Pour la petite fabrique sur un tableau de Joëlle.

 

 

 



J'avais à peine cinq ans quand mes parents m'ont vendue au patron de cet atelier de tissage. La première chose qui frappa la petite fille crasseuse que j'étais fut l'odeur âcre qui était à peine respirable, odeurs de laine et de teinture, odeurs de la poussière et de ces hommes et femmes qui suaient, silencieux, et qui sans cesse avaient leurs mains à l'ouvrage. Je n'étais pas la seule enfant, certains de deux ans mes aînés tissaient déjà, un très jeune garçon était chargé de récupérer tous les bouts de fil. A mon arrivée il ne me regarda pas, perdu dans des pensées que je ne connaîtrais jamais. On m'affecta près d'un homme déjà âgé, je devais trier le fil pour lui et le lui tendre dès qu'il en avait besoin, et en même temps je devais apprendre ses gestes. Le soir, je dormais sur une paillasse près des autres enfants, ils étaient très organisés déjà, et ne me firent que peu de place. Mais je survécus.

Je regardais les mains qui allaient, venaient, tiraient le fil, coupaient, revenaient sur le métier, repartaient. Il ne parlait jamais, m'ordonnait d'un coup d'œil ou de tête ce que j'avais à faire. Il ne souriait jamais non plus.

J'admirais sa dextérité, c'était le meilleur ouvrier de la fabrique, il mariait les couleurs dans des tissages toujours renouvelés, dans des arabesques, des ondulations, des ornements qui naissaient au gré de sa fantaisie et qui racontaient tant de légendes de notre grand pays. Je les écoutais, fascinée.

Le patron houspillait les autres, jamais mon tisserand; il passait à côté, regardait, poussait un soupir satisfait et s'en allait. Je ne sais pas si j'apprenais, mais je sais que ses mains furent mon paysage quotidien, douze heures, parfois quinze heures d'affilée.

J'étais là depuis une trentaine de jours quand le tisserand vint me chercher une nuit. Il avait repéré mon coin de repos, il me secoua légèrement, posant un doigt sur la bouche et je le suivis. Dehors, il m'enroula dans une couverture et m'emporta sur son dos comme un vieux sac. Je sais qu'il marcha longtemps, je me souviens d'avoir dormi au rythme régulier de son pas.

Il me déposa devant une maison blanche, dans un quartier riche, il frappa doucement à une porte latérale, on l'attendait sûrement car une femme vint ouvrir aussitôt. Elle me regarda à la lumière du hall, fit un signe d'acquiescement à mon tisserand, et il partit, me laissant à ce luxe et à mon anxiété.

Je fus choyée comme une princesse, on me lava, on me coiffa, on me revêtit de beaux atours, on me donna une chambre immense avec un lit moelleux. La femme s'appelait Madja, elle s'occuperait de moi pour l'instant. Mais d'abord il fallait que je fasse bonne impression, on me présenterait au maître de la maison le lendemain.

Du haut de mes cinq années je trouvai que le maître ressemblait à une grosse barrique rose. Il me fit tourner trois fois sur place, observa ma denture comme on le fait à un cheval. J'avais peur. Il rit de ma peur et je ne comprenais pas son dialecte.

-          Ton mari a su trouver l'enfant idéale. Mes compatriotes arriveront dans une semaine, prépare-la, qu'elle apprenne l'anglais, c'est primordial.

Madja me traduisit ses propos. Je ne savais pas si je saurais apprendre une langue en si peu de temps. Mais je ne voulais pas décevoir, le lit était confortable, la nourriture excellente, pour le moment c'était l'essentiel pour l'enfant affamée et déshéritée que j'étais.

L'institutrice me harcela tous les jours pendant des heures, j'en regrettais le silence de mon tisserand, mais je progressais rapidement. Quand elle était satisfaite, elle me donnait une feuille et des crayons, et je dessinais.

Des mains.

Les mains du tisserand. Comme une obsession.

Ils arrivèrent.

La femme, toute en hauteur et maigreur, fut séduite par ma lourde toison noire et bouclée et mes grands yeux verts qui illuminaient mon visage brun. J'avais l'impression qu'elle était là pour choisir un chiot, et c'était un peu ça. Son époux rigide dans son uniforme colonial me toisa impassible mais je vis dans ses prunelles une petite lueur malicieuse.

Pendant qu'ils discutaient autour d'un verre de Brandy, je me concentrais sur mon dessin. Les mains du tisserand devenaient de plus en plus réelles malgré mes maladresses. Ma future mère adoptive se délecta de ce talent précoce. Je ferais un jour les beaux arts. J'eus presque pitié d'elle devant ses rêves fous. Ne savait-elle pas d'où je venais ? Dans ma petite tête, je révisais mes leçons de conduite, mes leçons d'anglais, je devais être conforme aux attentes pour sortir de la misère. Cela ressemblait à un conte, mais je restais sur la réserve. Privée d'amour, je n'avais jusque là été qu'une marionnette qu'on vendait aux plus offrants. A cinq ans j'avais accumulé une expérience bien lourde. Je me méfiais. Et avec le recul, je sais que je les ai bien déçus ces parents fortunés qui voulaient peut-être mon bonheur, mais au fond de moi, je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais là pour la décoration et pour faire valoir leur charitable générosité.

Cependant, elle a tenu sa promesse, j'ai pu suivre les beaux arts à Londres.

Ma consolation : je peins.

Des mains.

 

par polly publié dans : Jeux d'écriture communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Mardi 29 avril 2008

En attendant que l'inspiration revienne, je ressors des tiroirs ce baiser...
Bonne lecture.

 
 
 Parfois, un nuage encercle le sommet du Dôme bleu. Il se reflète alors dans les eaux transparentes du lac. Rarement, ce reflet forme les deux lèvres charnues d'une bouche entrouverte qui s'interroge sur le mystère du monde. Si, par tristesse, une fine pluie auréole la surface grise de l'eau, ce sont mes larmes : les pleurs d'avoir égaré à jamais ce baiser que je ne donnerais plus.

 

 Il fut un temps où j'eus vingt ans. Vingt ans et l'espoir, vingt ans et la foi. La foi en un avenir radieux d'amour.

 

 Le jour de sa première apparition j'étais prêt à plonger pour ma nage quotidienne qui me menait au milieu du lac. Là, sur le dos, je cessais tout mouvement. L'eau me portait, généreuse, et je contemplais le ciel qui prenait les couleurs de sa journée. Souvent de gros moutons nuageux se dorlotaient encore avant le lever du vent. Le ciel de mon enfance est un ciel occupé, bruyant, étonnant par ses brumes et ses colères estivales. C'est ici que je récitais la musique, que je me remémorais toutes les arias de mes opéras préférés.

 

 Ce matin-là, j'entendis des pas casser les fougères. Je me cachai derrière les roseaux. Jusqu'à ce jour personne n'avait dérangé ma baignade: la pêche restait interdite ici, et je venais toujours très tôt. Elle surgit de l'épaisseur fraîche d'un petit bois de saules. Elle surgit, la démarche assurée de ceux qui savent porter leur beauté. Elle se déshabilla aussitôt, sans s'inquiéter de la température de l'eau. Elle ôta le fin tricot de coton, laissant le plaisir poindre au bout de ses seins ronds et lourds. Pendant ces quelques secondes où elle mariait son corps à la sauvagerie du lieu, j'eus le temps d'admirer le dos droit, les épaules solides et les courbes charnues qui s'offraient impudiques au soleil levant. Elle eut un geste d'un charme fou lorsqu'elle remonta ses lourds cheveux bruns en chignon sur une nuque que j'aurais voulu frôler de mes lèvres brûlantes. Elle entra avec prudence dans l'eau, s'aspergea le ventre, le visage, les épaules puis plongea. Elle allait d'un crawl tranquille, droit devant. Petit point flottant, elle continuait infatigable. Je me levai, transi. J'approchai du petit tas que formaient ses effets, en saisis la courte jupe et enfouis le nez dans son parfum. La magie poursuivait son long empoisonnement. Imprégné d'elle, je me retirai, la tête à l'envers.

 

 Tous les matins de cet été-là, je l'attendais. Tous les matins, le même rituel se renouvelait, immuable. Et, moi, dans le froid de mes roseaux, je grelottais de désir. Elle était femme, je n'avais connu que des jeunes filles. J'étais plutôt bien bâti, je plaisais. Les amourettes se succédaient, sans grande importance. Les filles s'offraient avec tant de facilité que je ne gardais d'elles que peu de souvenance. Je ne saurais les décrire, nos plaisirs étaient trop rapides, nos étreintes ne comblaient que le corps. L'amour en moi demeurait vierge. Vaste territoire inoccupé.

 

 Je la regardais dévoiler des rondeurs qui me bouleversaient. Elle prenait tant de joie à cet exercice matinal. Elle était libre ici, sa peau se livrait tout entière aux caresses du lac. Elle me ressemblait, je les connaissais bien ces fiançailles charnelles. Depuis ma plus tendre enfance je m'y soumettais avec délectation.

 

 J'inventais son histoire. Je la voyais mariée, mal mariée. Prise dans une vie conjugale sans saveur, ennuyeuse à souhait. Prisonnière d'une brute qui ne savait pas apprécier et trouver sur elle les voies de son évidente sensualité.    

 
 
 

 Un jour, je la suivis. J'avais médité longuement sur la meilleure manière de le faire sans attirer son attention. Je ne voulais pas détruire l'harmonie du matin. Elle devait rester dans la certitude de sa solitude.

 

 Elle remonta le petit chemin des saules. J'attendais. Je savais qu'elle ne pouvait emprunter qu'une seule route pour rejoindre les premières maisons. Je savais aussi qu'elle était à pied, aucun moteur n'avait ronflé à mes oreilles jusqu'à ce jour. J'émergeai du bois. Je vis sa silhouette avancer d'un pas allègre. Ses cheveux humides dansaient sur le dos. Le soleil qui perçait plus fort jouait ses premiers reflets sur les gouttes qui habillaient encore ses longues jambes. Son allure était vive. Je pressai le pas de peur de la perdre. Elle s'arrêta une minute, dégageant de la sandale un gravillon inopportun. J'eus l'impression qu'elle m'observait derrière son bras tendu vers le pied. Je m'arrêtai, figé, mais elle reprit son avance. Elle logeait au village, je la vis pénétrer dans un gîte que je connaissais bien. Je pouvais désormais l'imaginer dans la maison, dans la chambre, dans le lit.

 

 A partir de ce moment, je passai souvent devant l'habitation. Je découvris, amèrement, deux petites têtes brunes jouer dans le jardin. Je croisai une fois un homme. D'âge mûr, il affichait une musculature aussi puissante que la mienne. Il était grand et élancé. Il n'avait rien de l'ogre que j'avais imaginé. Je m'abstins de revenir rôder dans le village. J'étais trop déçu. Je ne voulais plus rien apprendre qui altérerait l'image que je voulais me forger.

 

 Les matins me restaient. Je commençais à échafauder des plans pour la rencontrer. Mais je restais paralysé dans mes roseaux. Ma fascination empêchait toute tentative d'approche. En révélant ma présence, je risquais de rompre le fragile lien qui m'unissait à elle. Alors je retardais chaque jour le moment fatidique où je la perdrais.

 

 Un soir de fête au village, je discutais, attablé avec quelques amis à la terrasse de l'unique café. Les festivités prenaient fin. Le feu d'artifice sur les eaux sombres venait d'exploser son dernier pétard. Je la vis s'approcher d'une table, suivie de son compagnon et de ses deux enfants. J'avais l'impression que tout le monde entendait les battements de mon coeur. Elle se tourna vers moi et sembla me reconnaître. Elle me dédia un sourire malicieux et complice. Je rougis et espérai que personne ne le remarquait sous mon hâle. Un de mes amis me secoua.

 

-         Hé ! Julien ! T'as les yeux comme des marmites ! C'est la dame qui t'renverse comme ça?

 

Je me gardai de répondre, haussant les épaules et me mêlant à nouveau à leur conversation sans vraiment la quitter des yeux. Elle m'observait à la dérobée. Je sentis des picotements de joie tout le long de l'échine. Demain serait un autre jour.

 

 Elle ne vint pas. J'ai nagé à en perdre haleine. J'ai nagé comme un fou. J'ai plongé préservant l'apnée jusqu'à l'étouffement. Et je suis revenu, meurtri, épuisé.

 

 Elle était là, nue et sereine, assise sur les petites cailloux coupants. Elle me regardait émerger de l'onde.

 

-         Aujourd'hui, c'est moi qui te regarde, dit-elle en riant.

 

 Essoufflé, je ne pus répondre. Elle se redressa face à moi, me prit la main et m'entraîna dans les roseaux de tous mes matins d'enchantement.

 

 La danse de l'amour nous secoua. Je reçus la morsure de ses lèvres. Je reçus ma première leçon de douceur et de violence mélées. L'eau qui vaguait autour de nos ébats participait à l'acuité de notre plaisir. Je caressais ses courbes connues et reconnues, ma bouche léchait chaque morceau de peau, je la buvais goutte à goutte, assoiffé par toutes mes attentes matinales. Elle me dévorait de la même ardeur.

 

 Chaque seconde de cette heure merveilleuse est gravée dans ma mémoire. Je l'ai prise, reprise, ne sentant plus de fin à mon désir. Je devenais fondant, soumis aux caprices de ses cambrures. Elle devenait fondante, soumise à la fantaisie de mes assauts. Nous roulions dans l'eau, nous immergeant, émergeant, l'écume aux lèvres. Elle s'offrait. Je m'offrais. Aucune retenue n'enserrait notre étreinte. Nous n'étions plus qu'un et même corps traversé par une explosion de joie.

 

 J'avais atteint le Walhalla. Tout Wagner tremblait dans ma tête. Je me suis effondré à ses côtés. Nos béatitudes se reflétaient l'une l'autre. Je remarquai pour la première fois le vert clair de ses yeux. Il était empreint de gravité.

 

 Elle se leva la première, rejoignit ses vêtements, s'habilla avec des gestes lents, fatigués. Elle se saisit de son sac et partit. J'eus une réaction tardive. Elle avait déjà atteint le haut du sentier quand je l'appelai. Elle cria qu'elle n'avait plus le temps. Je m'habillai rapidement pendant qu'elle patientait. Elle m'embrassa une dernière fois, me suppliant de ne pas la suivre.

 

-         A demain. Je reviendrai demain.

 

 Elle n'est pas revenue. Je courus jusqu'au gîte. La propriétaire nettoyait. Ils étaient partis hier soir. J'obtins sans mal leur adresse, prétextant un livre à leur rendre. Mais l'adresse ne formulait qu'un impersonnel nom de famille dans une ville du nord. Je n'avais pas son prénom pour la vêtir d'une réalité plus tangible. Je pleurai.

 

 Quelques mois plus tard, je pus me rendre dans le nord. J'avais construit des rêves de rencontres incroyables. Ils avaient déménagé. Personne ne put me renseigner sur leur nouvelle destination.

 

 J'ai fui dans la musique. Je suis devenu un chef d'orchestre réputé. Peut-être est-elle venue écouter un concert que je dirigeais. Peut-être m'a-t-elle aperçu à la télévision. A-t-elle jamais aimé la musique ? Je ne sais rien d'elle sinon l'essentiel : la fusion de nos chairs dénudant nos âmes, nous étions l'un et l'autre, à ce moment là, complets.

 
 Je fuis toujours, à travers le monde.
 

 Mais chaque été, je suis là. Je regarde ma vie défiler à la surface du lac et je me souviens de toutes ces femmes qui m'ont aimé mais n'ont pas pu me retenir. Les plaisirs me semblaient usés, défraîchis dans leurs bras. Je n'ai plus reçu en moi cette onde divine.

 

 Chaque matin de chaque jour, je l'attends. Je l'attends depuis vingt ans, cent ans, mille ans. Je l'attendrai jusqu'au bout.

 

 Et chaque matin de chaque jour, quand je ne suis pas à Londres, ou à Berlin, ou à Philadelphie, je viens chercher dans la fraîcheur des eaux du lac le noyé que je suis devenu. Parfois, quand les ombres du ciel sont clémentes, j'observe ces lèvres en reflet sur le lac, et je nage, je nage, je nage pour me saisir d'un dernier baiser qui ne vient jamais.

 
 
 
                                                                              
par polly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 24 avril 2008
 
Pour ceux qui partent et nous laissent pantois, dans l'immense vide de leur départ.
Et pour Alain qui a eu un coup de doute, un coup de blues et qui je sais adore Peter Gabriel.










in this proud land we grew up strong
we were wanted all along
I was taught to fight, taught to win
I never thought I could fail

no fight left or so it seems
I am a man whose dreams have all deserted
I've changed my face, I've changed my name
but no one wants you when you lose

don't give up
'cause you have friends
don't give up
you're not beaten yet
don't give up
I know you can make it good

though I saw it all around
never thought I could be affected
thought that we'd be the last to go
it is so strange the way things turn

drove the night toward my home
the place that I was born, on the lakeside
as daylight broke, I saw the earth
the trees had burned down to the ground
don't give up
you still have us
don't give up
we don't need much of anything
don't give up
'cause somewhere there's a place
where we belong

rest your head
you worry too much
it's going to be alright
when times get rough
you can fall back on us
don't give up
please don't give up

'got to walk out of here
I can't take anymore
going to stand on that bridge
keep my eyes down below
whatever may come
and whatever may go
that river's flowing
that river's flowing

moved on to another town
tried hard to settle down
for every job, so many men
so many men no-one needs

don't give up
'cause you have friends
don't give up
you're not the only one
don't give up
no reason to be ashamed
don't give up
you still have us
don't give up now
we're proud of who you are
don't give up
you know it's never been easy
don't give up
'cause I believe there's the a place
there's a place where we belong

par polly publié dans : humeurs communauté : La gazette des blogs
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Mercredi 23 avril 2008

Pour l
a petite fabrique:

évoquer un vêtement ou un accessoire vestimentaire adoré, rêvé, détesté...

 

Non, je ne m'en souviens pas. Mais j'ai la preuve.

Je ne sais pas comment vous appelez cet infâme nœud dans les cheveux que les fillettes des années 50 se devaient de porter, chez nous c'était le kiki.

Sur toutes les photos prises dans ma plus tendre enfance j'abhorre ce nœud blanc, bien raidi d'amidon qui fait comme un énorme papillon dans mes fins cheveux clairs.

Je ne m'en souviens plus.

Décoration désuète.

Je ne m'en souviens plus mais j'imagine mes mères me coiffer pour la photo que tonton veut prendre avec son appareil tout neuf.

J'imagine maman patiente car l'enfant ne l'est pas, elle bougeotte sans arrêt sur sa chaise haute,

J'imagine ma grand-mère moins patiente qui se met à l'ouvrage, prenant le relais de sa fille épuisée par les cris stridents que je dois pousser quand la barrette méchante écorche le crâne doux.

J'imagine leurs efforts pour transformer ce petit caractère insoumis en fillette sage qui sourira à peine à son oncle.

De l'oncle je me souviens, plein de rires et de grimaces, celui qui me levait très haut au-dessus de sa tête dans des voltiges que j'adorais pendant que mes mères hurlaient contre lui. Des fois qu'il m'abîme. Qu'il abîme le kiki.

Partout sur les photos le kiki prend toute la place, je ne vois que lui. Il est là comme un clin d'œil de ce que je devais subir pour ressembler à l'image idyllique que se forgeaient mes mères de la femme que je serais.

De photo en photo je grandis, et j'ai dû gagner contre lui car il n'apparaît plus dès mes quatre ans.

Ma petite sœur avait hérité du kiki blanc dans sa toison brune, et là je me souviens de la liberté dans mes cheveux et aussi dans mes jeux, mais c'est une autre histoire.

 

 


par polly publié dans : Jeux d'écriture communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Samedi 19 avril 2008




J'édite ce diaporama composé de photographies de Bruno Thomas et de quelques poèmes.
La musique que vous pouvez écouter est de
Romain Baret.
Tous droits réservés, bien entendu.


par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 16 avril 2008
Republication, faute de temps malgré les vacances. 
 

1
Etrange. Etrange ce lieu de nulle part. L'homme posa son sac à dos au sol sur le talus. Il observa ce manque d'horizon, ces nuages de fumée qui noyaient on ne sait quel sommet, on ne sait quelle montagne. Il devinait derrière les collines d'autres collines. Il devinait d'autres bosquets, d'autres champs, d'autres bois et jusqu'à l'infini un désert de mousse herbeuse. Il contemplait le ciel entre le gris et le bleu, seul territoire qui lui semblait connu avec ses moutonnements blancs, ses auréoles grises, son soleil frais en cet après-midi automnal. Ce ciel encombrait l'espace. Il s'assit à côté de son sac, ses grandes jambes de randonneur repliées sous lui. Il alluma une cigarette. Plissant les yeux, son regard chemina un bref instant sur la chaussée bombée qui disparaissait trop vite. Il ne savait où. Depuis des heures qu'il avait emprunté cette étroite départementale, cherchant un abri chez un habitant pour la nuit, il n'avait trouvé nulle maison, nul hameau, pas même un mur derrière lequel s’abriter. Pourtant les lignes téléphoniques et électriques aboutissaient forcément chez quelqu'un. Un cheval hennit derrière lui. Il se leva, s'approcha des barbelés et caressa l'encolure de l'animal qui montrait son ravissement en tendant le cou. Il se glissa dans le champ.
- M'acceptes-tu près de toi ? demanda-t-il. Il souriait car la bête semblait comprendre, elle frotta son museau sur le buste de l'homme. - Tu as faim peut-être ? Pourtant tu as là une herbe appétissante.
Il ouvrit son sac, en extirpa une poche. Il élargit l'ouverture pour saisir un vieux morceau de pain qu'il tendit à l'animal. Ensuite il chercha une surface plane et propre, étendit une toile fine et plastifiée et s'allongea en tête à tête avec le gris du ciel.
  2 - Maman, je suis fatiguée, s'exclama une petite voix de fillette. - Encore un petit effort Marianne. On va sûrement arriver quelque part, alors on téléphonera à Papy. Il viendra nous chercher. - Mais tu sais pas où on est! dit l'enfant avec agacement. - Bon! On se repose dix minutes. J'ai encore des biscuits dans mon sac.
Toutes deux couchèrent leur bicyclette sur le talus qui avait été une heure plus tôt le siège de l'homme errant. Elle ouvrit un paquet de petits beurres et le donna à la fillette. Elles grignotaient toutes deux en silence quand le hennissement du cheval dérangea leur repos.
- Oh! Qu'il est mignon! s'exclama l'enfant, tu crois que je peux le caresser?
Avant d'attendre la réponse de sa mère elle tendit la main vers l'encolure qui s'étirait vers elle. Elle gratta le col et de l'autre main frotta le nez. Le cheval s'approcha plus près, cherchant de son museau le cou tendre. Elle recula un peu surprise, peut-être un peu effrayée. La mère observait la scène le visage attentif, le muscle tendu, prête à intervenir s'il donnait quelque signe d'agressivité. Mais apparemment il ne voulait que tendresse. C'est alors que surgit derrière lui une longue silhouette masculine, la face barbue, l'oeil clair et le sourire accueillant.
- Bonjour. Vous êtes peut-être du coin ? demanda-t-il. - Oui et non, répondit la femme. Etes-vous le propriétaire de ce tendre animal ?
- Absolument pas. Figurez-vous que je suis perdu. Je cherchais une maison pour passer la nuit et la seule présence que j'ai trouvée est celle de ce cheval. Peut-être pourriez-vous m'aider ?
- Pas vraiment, répliqua la fillette, nous sommes perdues aussi. Ca fait des heures qu'on cherche une pancarte pour nous dire où on est! - Incroyable! Nous voilà alors tous trois égarés! s'exclama l'homme. - Egarés, égarés, peut-être pas, dit la mère. Il suffit de retourner sur nos pas.
Il regardait l'enfant dont la moue signifiait nettement le peu de confiance qu'elle manifestait envers le propos de sa mère. Lui non plus n'était pas si sûr qu'un demi-tour eût suffi. Il s'interrogea tout haut, habitué sans doute, à soliloquer dans ses promenades solitaires.
- Bizarre tout de même qu'elles se soient arrêtées justement là! - Que dites-vous ? demanda la mère. - Excusez-moi, je pensais tout haut! Pourquoi vous êtes-vous arrêtées justement ici? - J'étais fatiguée, ça faisait trop longtemps qu'on roulait, répondit Marianne. - Moi aussi j'étais fatigué, juste à cet endroit! Et il fera bientôt nuit! - Nous sommes parties tard, expliqua la mère. Il devait être trois heures trente, pas loin de quatre heures. Je ne me suis pas souvenue que la nuit tombait plus vite désormais. Et d'ordinaire Marianne est une bonne pédaleuse. - Vous habitez loin ? - Aux Charmailles, c'est un petit village où on passe nos dimanches. C'est à vingt kilomètres, c'est ce que j'ai à mon compteur. Et vous, que faites-vous ici ?
Il l'observait, elle avait bien la trentaine. Petite et musclée, elle avait l'air d'être une femme décidée et solide, peu encline à s'effrayer. Elle ne manquait pas de charme, son visage présentait quelque irrégularité, plein de taches de rousseur, mais une bouche aux lèvres bien dessinées et de larges yeux verts le rendaient agréable et sympathique. Une coupe au carré au niveau de l'oreille mettait en valeur l'ovale du menton et donnait plus de chair à des joues plutôt creuses.
- Je passe mes vacances ainsi, à marcher dans les campagnes. C'est ma façon à moi de prendre pied dans le monde rural. La ville m'asphyxie! Et généralement je dors chez l'habitant. Ce n'est pas par économie, je gagne assez bien ma vie, c'est surtout pour rencontrer des gens. Des gens comme vous. - Je m'appelle Béatrice et ma fille Marianne. Enchantée de rencontrer un de ces marcheurs! Je croyais que ça n'existait que dans les pays exotiques. Il souriait, d'une belle denture étincelante entre les poils noirs de sa barbe. On ne pouvait lui donner d'âge. Quelques rides pourtant ourlaient le coin de l'oeil. - J'ai pas mal baroudé! L'Inde, la Jordanie, le Sahara. Mais de temps à autre j'aime assez rester avec mes compatriotes. Je m'appelle Jean-Yves. Le cheval hennit en gambadant loin d'eux. Il disparut très loin au fond du champ. La fillette émit un soupir déçu. - Dommage ! Tu crois qu'il va revenir ? - Je ne sais pas, je ne l'avais pas revu depuis votre arrivée. Il est venu m'accueillir et puis il est parti. - On fait demi-tour, soupira Béatrice. Tu es prête Marianne ? - Il va faire nuit d'ici une petite heure. Serez-vous rentrées chez vous? s'inquiéta Jean-Yves. - Normalement oui! - Et pas normalement? demanda la fillette, je sais qu'on est perdu! Tu sauras retrouver la route dans la nuit?
Béatrice baissa les yeux d'incertitude., évoqua son père qui penserait peut-être à un enlèvement et alerterait les secours, tout ce souci… Elle hésitait. Jean-Yves lui proposa de s'installer avec lui. Il avait une couverture de survie, quelques vivres, le dessus d'une toile de tente avec ses piquets. Il suffisait de tout préparer avant l'obscurité, car sa lampe de poche n'avait plus de pile.
- Dis oui, maman. Pour une fois qu'on dort dehors!
Elle le remercia pour cette aimable invitation et accepta comme soulagée de cette proposition. La fillette heureuse cria: "C'est l'aventure!", "c'est l'aventure!"...
    3 Sous la toile improvisée, la fillette dormait recouverte d'une fine couverture de survie. A ses côtés, Béatrice cherchait une position confortable. Jean-Yves, les mains sous la tête, le corps détendu murmura: - Vous avez froid ? - Non, pas vraiment, le sol est dur. Ca n'a pas l'air de gêner Marianne. Elle s'est endormie très vite. Vous n'avez pas sommeil ?
Il ne répondit pas. Absorbé par la pensée de l'étrange situation. Voilà trois êtres perdus dans un lieu inconnu. Seul un cheval par intermittence occupait les lieux. Pas un seul moteur n'avait dérangé leur solitude. Ils semblaient enfermés dans une prison naturelle. Le cheval n'avait plus donné signe de vie. Où était-il passé? Quel havre avait-il atteint pour les oublier ainsi? Et cette route qui gondolait à l'infini ? Même dans le désert il n'avait jamais ressenti une telle impression d'isolement. Ce paysage n'avait pas d'issue. Il était clos, sans début, ni fin. Une enclave de nulle part. Demain, avec le jour, ils trouveraient sans doute la clé. Tous les trois s'étaient laissés guidés par le tracé de la départementale, ils n'avaient vu aucune pancarte, aucune borne kilométrique. Il avait marché, elles avaient pédalé, occupé chacun à faire encore un pas, à donner encore un tour de roue... Mais pourquoi trouvait-il cela si étrange. Il ne ressentait pas de peur, elles non plus n'avaient pas peur, Marianne avait beaucoup ri pendant le frugal repas, ils l’avaient laissé dévorer la petite boîte de germon, et son sommeil était lourd d'une saine fatigue. Mais quelque chose de particulier l'étreignait, un tiraillement cérébral, un malaise diffus : il ne maîtrisait pas la situation, voilà ce qui l'agaçait. Il avait toujours su exactement où il était et tout à l'heure en consultant sa carte il n'avait pas trouvé cette route. De plus sa boussole donnait des indications fantaisistes, l'aiguille virevoltait à droite à gauche, indécise. Elle était sans doute cassée. Il s'en persuadait. Pourtant la veille, elle fonctionnait très bien, et ce matin encore quand il avait décidé de bifurquer à l'est, elle n'avait manifesté aucun signe d'usure. Béatrice interrompit ses pensées.
- Que faites-vous dans la vie ? - Je cherche, répondit-il distraitement. - Vous cherchez ! Vous cherchez quoi ? - Tout! Le sens de tout ça! Pourquoi on est là cette nuit à discuter alors qu'on ne se connaissait pas ce matin.
Il se tourna vers elle, appuya la tête sur sa main. La nuit n'était pas complètement noire. Il ne distinguait ni ses yeux, ni son visage, mais la silhouette était nettement découpée.
- Excusez-moi, dit-il, je vous réponds un peu à côté. C'est vrai que je cherche. Je cherche des informations sur l'histoire géologique de la Terre. Je travaille essentiellement sur des carottes glaciaires et avec mon équipe on élabore des théories. - C'est passionnant! - Si on veut. On se sent parfois bien seul devant l'étendue de son ignorance. On a l’impression d’être un peu icarien. - Que voulez-vous dire ?
- Que la vérité nous brûle souvent les ailes comme Icare, qu’on y croit et puis, patatras ! On s’effondre. Que les sciences sont encore dans les langes. Qu'on sait encore trop peu de choses. Que devant nous tout reste à faire. Que je ne sais pas si c'est bien utile! Mes réponses vous conviennent ?
- Imparfaitement. Vous avez l'air bien compliqué! - Déformation professionnelle! A force de toujours vouloir tout expliquer, on ne sait plus rien alors on se repose des questions sur le sens de tout ça. On manque parfois de nez, on fait des erreurs, et aussi que le progrès n’a pas apporté du bonheur. Et vous, que faites-vous?
- C'est plus prosaïque. Je tente d'aider des gens qui sont en difficulté. Je suis assistante sociale.
- C'est plus prosaïque mais encore plus complexe!
Ils laissa tomber sa tête sur son bras et ferma les yeux, non par fatigue, mais pour entendre la nuit. Au loin, une chouette répondait à une compagne. D'autres nocturnes criaient, il ne les identifia pas. Rien d'inquiétant. Une campagne, la nuit, normale. Sauf, et il s'en rendait compte maintenant, qu'aucun ronflement de voiture ne les atteignait. C'était rare, c'était exceptionnel, sinon lorsqu'il dormait en refuge, sur des hauteurs inaccessibles à tout véhicule. Il se leva pour regarder le ciel. Sans doute apercevrait-il quelques clignotants d'avion? Mais il était couvert, deux ou trois étoiles scintillaient pauvrement à travers le voile, la lune, fin croissant, n'osait pas briller non plus. Il se recoucha. Béatrice demanda la voix déjà endormie:
- Avez-vous entendu quelque chose ? - Non mais je trouve ce silence anormal!
Il se reprocha aussitôt ses paroles. Il allait l'inquiéter inutilement. Autant qu'elle dorme. Il veillerait.
- Quel silence ? Vous n'entendez pas les hibous ? - Si, bien sûr! Je suis fatigué, je vais essayer de dormir. Vous aussi, dormez.
Elle se tourna et se roula sur elle-même. Jean-Yves observa la silhouette enroulée près de lui. Elle lui plaisait bien et il ne se reconnaissait pas de rester avec elle comme un vieux copain des jours anciens. En temps habituels il aurait déployé tout son charme pour lui tenir chaud. Il comprit soudain qu'il était inhabité. Vide de désir, vide de sensations, vide de sentiments. Vide de vie. Etait-ce cela la mort: avoir l'impression d'exister et ne plus rien éprouver? Etait-il mort? Vraiment? Et elles? Etaient-elles mortes aussi, au même moment? Et où? Et quand? Non, il délirait encore, il se laissait porter par la brume opaque qui occupait cet espace particulier. Quelle magie se dégageait de ce lieu? Quelle magie opérait sur eux pour les empêcher de s'orienter? Cet arrêt obligatoire, suspendu dans le temps, avait-il un sens?
Et brusquement il s'endormit comme assommé par des questions trop grandes pour lui.   4 - Alors, c'est décidé, vous faites demi-tour? - Oui, c'est plus raisonnable répondit Béatrice. Et vous? Etes-vous sûr de continuer par là ? - Oui, je poursuis vers l'est, ou ce que je crois être l'est! Marianne embrassa Jean-Yves sur les deux joues. Béatrice s'approcha de lui et lui tendit la main en le remerciant. - Bonne route, et passez nous voir. Vous avez notre adresse. - Promis, à bientôt. Ils se saluèrent d'un dernier geste large et se tournèrent le dos.         5
Seize heures cinq. Jean-Yves reconnut le décor. Seize heures cinq, exactement comme hier. Il s'assit sur le talus. Exactement comme hier. Il savait qu'elles arriveraient, toutes les deux, épuisées. Exactement comme hier. Le ciel avait la transparence grise, le ciel avait la liberté pour lui, le ciel se moquait assurément de ce bout de terre coincé sur lequel il venait de s'écrouler, abattu. Le cheval vint, hennissant. Exactement comme hier.
- Où avais-tu disparu?
Aucune réponse. Pourtant, Jean-Yves aurait parié qu'il lui parlerait. Il venait d'atteindre la certitude qu'il avait, à un moment donné, franchi une ligne invisible qui l'avait conduit dans une autre dimension.
- Je n'ai plus de pain à te donner. Et moi je meurs de faim. J'ai ramassé des châtaignes mais il faut les faire cuire.
Il décida de préparer leur arrivée. Il entassa autour de quelques pierres des brindilles et du petit bois pas très sec. Il rapporta des branches et avec son briquet alluma un feu qui prit dans l'instant. Il s'étonna encore, comme s'il fallait s'étonner, que malgré l'humidité le bois s'enflammât si vite.
Elles arrivèrent à pied, poussant les bicyclettes, pleurant. Elles arrivaient en sens inverse de leur départ. Tout comme lui, elles avaient bouclé un parcours. - Vous êtes là ? A vrai dire je m'y attendais, dit Béatrice. - Ne pleure pas Marianne. Nous allons manger des châtaignes grillées, car je suppose que tu pleures de faim, demanda Jean-Yves. - Oui, dit-elle d'une voix presque inaudible.
- Je ne comprends pas, dit Béatrice d'une voix égale presque atone, pourquoi ne nous sommes-nous pas croisés ? Et nous n’avons vu personne. Juste un lapin, et une hermine perchée sur un caillou et qui avait l’air de se moquer de nous.
- Mystère! Moi non plus je ne comprends pas. Mais je vous attendais. J'avais cette certitude que vous alliez arriver. - J’ai peur, c’est comme l'apolytpique, ajouta l’enfant. - C’est quoi ? demanda Jean-Yves. - Je crois qu’elle veut dire « apocalyptique ».
Le cheval revint. Il tendit le cou à Marianne ravie de le revoir. Elle le caressa, s'accrocha farouchement à son col. Et Jean-Yves lui ordonna:
- Ne le lâche pas! Surtout tiens-le bien, qu'il ne parte pas. Il s'approcha du cheval à son tour et le caressa, frottant sa barbe contre le nez. Béatrice aussi vint caresser l'animal. Comme si lui seul pouvait exorciser le sortilège.
- Ne le quittons pas des yeux. Il va bientôt partir, nous devons nous tenir prêts à le suivre. Aussi vite que possible.
- Et les vélos ? - Prenez le vôtre, je prends celui de Marianne. Passons-les sous les barbelés. Vite.
Il cala son sac sur les épaules, souleva la roue avant de la petite bicyclette. Béatrice était prête aussi. Marianne lâcha le col du cheval. Il hennit, et partit sur la gauche, au petit trop. La fillette courait, derrière elle le couple à large foulée avançait. Le cheval s'arrêta, se retourna et patienta quelques secondes. Quand Marianne l'eut rejoint, il trotta à nouveau.
- On dirait qu'il nous attend, constata Béatrice. - Où nous emmène-t-il ? Béatrice regarda son compagnon et découvrit sur ses traits fatigués la même angoisse. Dans le champ, les silhouettes rétrécissaient à vive allure, puis disparurent.   Sur la petite route départementale, un moteur de tracteur bourdonnait.

photo de Bruno
Voilà, Rom la photo à laquelle tu pensais.
             
par mpolly publié dans : nouvelles communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 14 avril 2008

Proposition défi de Bigorphéa.


Il taille.
Le bois est tendre, il taille.
La commande est presque achevée, il ne manque plus que les reines.
Les reines.
Son moment royal.

Il prend sa lame, sculpte lentement la silhouette, et par petites touches précises lisse le dos de ce qu'il faut de droiture et de courbes...
La courbe des reins.
Elle se dessine voluptueuse.
Le galbe des cuisses, des jambes qu'il effacera plus tard d'un coup de rabot délicat les parant d'un drapé majestueux donné par la veine marbrée du bois.

Elle sera divine celle-là, il la sent presque palpiter sous ses doigts. Elle sera brune, la Dame Noire, à la chevelure dénouée, toute arrogante devant son petit roi massif et tremblotant.

Concentré sur la face, sa lame experte creuse les grands yeux sombres, le nez mutin, la bouche large, une moue enfantine naît malgré lui sur le volume du visage. Quel dommage qu'elle reste de bois cette invitée royale ! Il tarde à l'habiller, il voudrait la garder ainsi, nue et pure dans sa beauté diaphane. Il la pose dans sa main large, la tourne et la retourne, retouche de ci de là quelques détails et la lustre de la petite toile râpeuse pour lui donner un doux grain.

Depuis longtemps il rêve que l'une d'elles s'éveillera enfin, depuis si longtemps. Elle s'étirerait de son long sommeil et lui sourirait.

Il soupire. Et de ses doigts fins d'artiste la caresse tendrement.

Il rêve, il ne voit pas que la silhouette grandit dans sa paume, il ne voit pas que les cheveux lourds se déplacent et forment un coussin de soie, il ne voit pas que les bras blancs se plient sous le visage en repos.

Son regard est loin, il est à l'intérieur de sa peau qui va qui vient sur le corps fin.

Rêve-t-il encore quand il sent de la chaleur animer l'intérieur de ses doigts, quand il sent un souffle léger chatouiller son poignet, quand il sent un petit cœur qui bat ?






par polly publié dans : vous avez dit poésie? communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 12 avril 2008

Devoir de Roland.
Cinq en un.
Roland part en vacances et nous laisse une consigne par jour. Le temps manquant, j'ai utilisé cinq consignes à la fois.
La première pour nous dégoûter fut d'inclure les mots suivants : affût, secourir, improbable, télécommande, indubitablement, tâter, possible, souhait, martinet, sustenter, gaillard, orifice.
La deuxième : la phrase du début, la troisième la phrase finale, la quatrième utiliser les pages roses (débrouillez-vous avec Internet), la cinquième: le thème de la rupture (succinctement traité, désolée Roland).


Bien que dans l'obscurité la plus absolue, je sentais la rue qui s'éveillait. Je pouvais m'endormir. Je ne m'endormais jamais sans ce bruit de pas qui claquait au-dessus de ma tête, il me rassurait. Et dans la soirée je saurais comme d'habitude m'extraire discrètement pour aller chercher pitance et une bonne bouteille pour m'aider à passer ma nuit avec quelques convives trouvés dans les jardins de ville.
J'avais depuis un mois trouvé cette cave dans un immeuble ancien où je m'étais réfugié un jour de grosse pluie. J'avais profité du silence des vacances pour l'explorer, et avec un rossignol j'en avais visité les allées, puis les profondeurs. Et miracle, j'avais découvert ce trou noir tout vide du débarras habituel. Il sentait encore le charbon d'antan, une planche clouée en obstruait la trappe, mais j'en avais perforé un bout, l'orifice me permettant parfois de rester à l'affût des jambes qui couraient sur le trottoir et parfois me rincer l'œil de belles entalonnées dont le bas à résilles émoustillait le gaillard que j'étais encore. Ce n'est pas parce qu'on est pauvre qu'on n'a plus de désir.
Mais mon sommeil fut de courte durée. Des outils martelèrent mes tympans fragiles. Le problème dans ce refuge précaire est que je ne pouvais me montrer en plein jour car je courais le risque d'expulsion immédiate et pire une possible arrestation qui était d'autant moins improbable que je nichais dans un immeuble cossu, empli de bien pensants peu enclins à secourir le pauvre hère que j'étais. Et je dus patienter toute la journée et résister au souhait terrible qui me tenaillait de fuir cet enfer acoustique.
Quand l'heure des téléviseurs sonna, je me glissai hors de la tanière et comme je tâtai le mur qui me guidait jusqu'à l'escalier - j'évitais l'interrupteur pour ne pas éveiller la curiosité d'un quidam qui aurait quelque retard - je posai la main sur ce qui avait été creusé. Indubitablement, on avait préparé une tranchée, et ma main la suivit jusqu'au hall d'entrée et même jusqu'à la porte. Je supposai qu'ils installaient quelque fermeture à télécommande, ce qui me contraria car contre l'électronique mon rossignol ne pouvait rien.
Mais pour l'instant je devais sustenter mon estomac engourdi par la faim, je connaissais quelques poubelles riches pas loin d'ici. Quand j'eus récupéré les restes d'un repas de fête, c'était rare en ce moment, je me dirigeai vers le parc habituel où j'étais sûr de trouver mes potes. On connaissait l'astuce pour entrer, il suffisait de se glisser là où le grillage avait été scié discrètement et en se protégeant franchir la haie touffue.
Marcel et Constance m'attendaient. Constance avait dans la main un petit oiseau au bec recourbé qu'elle avait ramassé près d'ici. Je reconnus d'emblée un jeune martinet. Je lui dis qu'il était sans doute tombé d'un nid, et que cette espèce ne se posait jamais car elle ne savait pas s'envoler. Elle s'étonnait toujours de l'étendue de mes connaissances et me répétait sans cesse qu'avec le bagage que j'avais elle ne comprenait pas que j'étais dans la rue. Ce soir là, je ne sais pourquoi je m'épanchai un peu plus à cause sans doute du bon vin qu'avait trouvé Marcel. Je racontai longtemps ma vie d'avant, mon épouse, mes enfants, son départ un jour, si imprév