"Quelqu’un qui s’est habitué à considérer la vie de n’importe quelle créature vivante comme sans valeur, finit par penser qu’une
vie humaine ne vaut rien"
Dr Albert Schweitzer.
Elle tapait sur les touches de son clavier rapidement. Son petit visage brun était très concentré. Un homme aux cheveux gris passa près d’elle, ajusta ses lunettes,
tenta de lire sur l’écran.
- Tu t’intéresses trop à ces cons, dit-il.
- J’ai envie qu’ils comprennent, tu crois pas que c’est important ?
- Non, il vaut mieux en rire, va ! Ce sont des paumés de la ville qu’ont jamais vu un taureau de près, ni même un mouton, complètement déconnectés de la
réalité. Tu vois bien qu’ils connaissent rien à nos traditions.
Il haussa les épaules, et se servit un grand verre de vin. Il se cala dans son fauteuil et observa le dos tendu de la jeune fille, puis appuya sur le bouton de la
télécommande de la télévision.
Elle entendit le ronronnement habituel et continua une conversation numérique qui semblait la passionner.
Elle entra dans un box, embrassa sur le chanfrein l’étalon qui baissa la tête pour accueillir la jeune fille et la caressa d’un frottement de joue. Elle se munit
d’une étrille et longuement brossa la robe baie. Il restait tranquille, de temps à autre il tournait la tête vers elle et poussait un léger hennissement, comme on parle. Elle lui parlait
aussi.
Dans d’autres box travaillaient, comme elle, de jeunes gens plus ou moins attentifs, plus ou moins bavards. Quelques rires fusaient parfois, ou quelques moqueries
qui perturbaient les moins aguerris. Elle ne prêtait guère attention aux autres, mais elle interpela son voisin.
- Manès va arriver, tu devrais te dépêcher Manu.
- Stella est prête, répondit-il sèchement.
Elle haussa les épaules.
- Tu veux pas y mettre un peu du tien ! On peut plus discuter avec toi.
- Ecoute Mélissa, tu es gentille, mais je préfère me taire, je veux garder ma place encore quelques temps.
- Mais que racontes-tu ! Mon grand-père ne parle pas de te virer !
Il se retourna, mit la bride à la lourde jument noire, et sortit.
A son tour, elle emmena le jeune étalon, le harnacha puis l’attacha en attendant qu’arrivent ceux qui devaient les monter. Elle le laissa là après une tape amicale
sur la croupe et s’en retourna finir le nettoyage de son box.
Les hommes arrivèrent.
- Alors Manu ? Comment va-telle ce matin ?
- Nerveuse, comme d’habitude Monsieur Manès, répondit-il maussadement.
L’homme rit, puis monta avec sûreté et adresse sur l’échine sellée. Il caressa le col et d’un pied ferme à l’étrier donna l’ordre du départ. D’autres cavaliers le
suivirent.
Elle était encore devant l’écran de son ordinateur, entourée de deux garçons, et tous trois riaient.
On sonna, elle cria d’entrer, Manu apparut sur le seuil de la porte.
- Est-ce que ton grand-père est là, Mélissa ?
- Pas encore, assieds-toi, viens te joindre à nous, nous nous amusons beaucoup à lire les idioties qu’on trouve sur certains sites.
L’un des garçons raconta à Manu qu’ils avaient découvert un blog qui racontait n’importe quoi sur les chevaux et la corrida, Mélissa tentait vainement de leur
expliquer qu’ils ne connaissaient pas grand-chose à leur boulot.
Manu haussa les épaules. Il n’aimait pas trop lire, alors si on pouvait lui donner les arguments des types qui s’exprimaient.
Mélissa se fit un plaisir de lui lire tout ce qu’elle découvrait.
Il écouta attentivement. Il hochait la tête comme pour approuver les rires qui fusaient, surtout quand Mélissa, traitée de pauvre conne sur un long commentaire,
s’appropria de la tournure.
-Tu te rends compte, ils se mettent sur le même plan que les animaux ! Ils ont des problèmes d’estime d’eux-mêmes. Ils font pitié !
Manu haussa les épaules.
- Et ça t’apporte quoi de lire tout ça et de chercher à les contrer, ils veulent pas être convaincus.
- On peut toujours essayer, après tout on aime nos chevaux, pas vrai ?
- Pour sûr, s’exclama un des gars ! Et Manu peut le dire mieux que personne ! Vu qu’il se remet pas qu’on ait emmené Minerve à l’abattoir.
Mélissa eut comme une tristesse sur le visage, pendant que Manu se cabrait légèrement.
- Il le fallait Manu ! Ce n’est pas la faute de Manès. Le taureau était très vif, le caparaçon n’a pas suffi. On va pas se refaire le film, tu as tout vu comme
moi. Et sa blessure… elle aurait pas pu vivre comme ça !
Devant le silence de Manu, elle ajouta que c’était quand même exceptionnel que les chevaux soient touchés dans les corridas, en tous cas c’était le premier qu’elle
connaissait, et que regarder les chevaux dans l’arène, c’était une sacrée récompense du travail accompli, surtout montés par Manès qui était absolument magnifique, et qu’il aimait tant Stella et
qu’elle le lui rendait bien…
Le grand-père arriva, Manu s’adressa à lui. Ils se retirèrent tous les deux dans une pièce attenante.
***
- Pourquoi tu m’emmènes ici, papé ?
- Dans quelques années, tu seras le patron. Je négocie un contrat avec cette école pour les poulains.
Ils observèrent de jeunes garçons qui s’entraînaient avec un veau aux cornes aféitées. Le plus âgé présentait la muleta avec beaucoup de vivacité, les autres
piquaient l’échine du jeune animal qui hurlait sa douleur en leur courant après. Un professeur surgit devant les enfants. Il les houspilla pour leur mauvaises positions et leur peu d’entrain à
ficher fermement leurs piques. Il leur demanda de laisser place à un camarade qui entra dans l’arène. Il avait en main une banderille. Il s’élança vers le veau et planta tranquillement son
harpon. Le veau se coucha sur le sable, totalement affaibli et gémissant.
Mélissa se tourna vers son grand-père et lui demanda si elle pouvait sortir.
- Je t’accompagne, j’en ai assez vu moi aussi. C’est pas ici qu’on va trouver les futurs talents.
Après avoir traité leur affaire, le grand-père se dirigea vers les arènes de la ville.
- Où vas-tu, demanda-t-elle.
- Je dois voir quelqu’un. Tu peux venir si tu veux.
Ils entrèrent dans une cour alors qu’on déchargeait brutalement d’un camion les futurs combattants des arènes.
- Waouh ! dit-elle, ils sont puissants !
- De belles pièces, ajouta le vieil homme.
Elle aperçut Manu, et toute heureuse lui fit signe. Son grand-père la laissa, rejoignant un homme trapu, au front bas. Mélissa écoutait le jeune homme lui expliquer
son départ et son nouveau métier.
- Tu comprends, ici, je suis sûr qu’ils vont mourir. Je ne les éduque pas, ils sont programmés pour la boucherie. Je trouve que ça fait moins de peine.
- Oui, bien sûr que je comprends. Mais c’est bizarre ! Un cheval c’est quand même plus sympa que ces gros machins. Et puis c’est comme si t’étais à l’abattoir.
Tu supportes ?
- Pour l’instant, je supporte. On verra à la première corrida. Ce sont les 6 premiers dont je vais m’occuper.
Quand Mélissa s’éloigna avec son grand-père, Manu serra les poings, puis cracha.
***
Les arènes étaient bondées. On entendait l’effervescence joyeuses des aficionados venus avec leurs enfants assister aux 6 mises à mort prévues, et surtout admirer
le grand matador Gonzalès qui sévirait aujourd’hui.
Mélissa dans le box à chevaux s’occupait de Tentor, son jeune étalon, c’était sa première fois. Manès lui avait demandé gentiment de le monter car Stella avait la
cheville fragile depuis cette chute idiote à l’entraînement. Le cheval était déjà caparaçonné, mais il était inquiet, ce bruit, ce va et vient permanent, ces cris, toute cette folie. Mélissa
tentait de le rassurer.
Dans le toril, Manu préparait le premier toro bravo.
Il était coincé dans cette caisse. Deux peones approchèrent portant un sac de sable, il fallait lui casser les reins. Manu les renvoya.
- Je m’en occupe. Personne ne s’approche, c’est moi le responsable.
- T’as fait quoi ?
- Comme d’habitude, la vaseline, les aiguilles, les naseaux bouchés. Tout ce qu’il faut ! Le bout des cornes en résine, du travail soigné ! Ne vous
inquiétez pas. C’est mon job ! J’ai fait ce qu’il faut. Maintenant je veux rester seul avec eux.
Il tenta de calmer la puissante énergie qui s’impatientait. Il faisait comme une prière au-dessus de la lourde tête aux cornes intactes. On lui avait demandé
quelques jours plus tôt de préparer les bêtes. Il avait opiné, mais n’avait rien fait. Il s’était arrangé pour qu’on ne s’en aperçoive pas. Maintenant il était maître des lieux, il avait dû,
avant d’avoir cette responsabilité, agir avec tant de cruauté depuis ses 6 premiers taureaux, que désormais le patron n’avait confiance qu’en lui, et il pouvait maintenant faire selon son
gré.
Plus loin, deux de ses compagnons le regardaient.
- Il fait quoi ? On dirait qu’il prie !
- Laisse-le. Il fait comme il sent. T’en as pas marre parfois?
- T’es con ! Pourquoi ? C’est le plus beau des spectacles, répondit-il étonné.
Manès vint chercher Tentor, Melissa devenue tout à coup réticente le retint. Il la regarda, la moue hautaine, presque méprisante. Elle le laissa partir en
soupirant.
- J’ai confiance en vous Monsieur Manès.
- J’espère bien, dit-il, contrarié.
Elle se faufila jusqu’à l’entrée. Le taureau venait de sortir. Il fit quelques tours de pistes, très énervé, frappa de ses cornes le bois des palissades qui
protégeaient les peones. Deux picadors entrèrent en piste, Mélissa frémit. Tentor avait peur, elle le sentait et Manès le rudoyait un peu brutalement. Il s’approcha du taureau qui poursuivait
l’autre cavalier, et avec dextérité planta sur le garrot la première banderille. Le taureau plia le genou et se retourna vivement vers l’endroit d’où venait l’attaque, mais Manès était déjà loin.
La foule hurlante applaudissait. Une deuxième banderille fut plantée, affaiblissant l’animal. Ainsi, il ne pourrait plus relever la tête pour se défendre.
Manu était venu s’installer près de Mélissa. Il regardait impassible. La jeune fille ne quittait pas des yeux son cheval. Elle se redressait, son visage était plus
détendu. Quand Manès passa à côté d’elle, il la salua brièvement, elle sourit. Le taureau maintenant très affaibli par les piques et banderilles saignait abondamment. Le matador n’avait
plus qu’à jouer sa partie.
Mélissa rejoignit les coulisses, elle attendit Tentor.
Le sixième taureau ferait bientôt son entrée. L’arène braillait, le spectacle avait été jusque là sans pareil. Les taureaux avaient montré une pugnacité qu’on
n’avait pas vue depuis longtemps. Les hommes semblaient fatigués. Manès rendit visite à ce dernier taureau. Il aperçut Manu penché au-dessus de la bête.
- Ils ont quoi tes taureaux ? D’où viennent-ils ? Tu les as pas préparés, c’est pas possible ! Les hommes sont fatigués, alors fais en sorte que
celui-là soit plus paisible !
Manu se retourna vers le visage sévère du picador. Il protesta faiblement.
- Je viens de faire ce qu’il faut, les aiguilles le calmeront, et j’ai mis de la térébenthine sur les pattes, ça ira, répondit-il.
- Ouais ! et les cornes ! T’es fou ou quoi ?
- C’est le jeu. Ecoute-les Manès, ils sont heureux comme jamais dans l’arène. Ecoute-les !
- C’est pas une raison pour nous mettre en danger. S’il arrive quoi que ce soit, tu auras de mes nouvelles, gamin ! En attendant, prépare les sacs, casse-lui
le dos avant l’entrée. Appelle tes gars et dépêche-toi !
Dès que Manès eut le dos tourné, Manu cracha.
A nouveau, les cris se déchaînèrent, le taureau paraissait encore plus excité que les cinq autres. Incroyable spectacle que tous ces corps suant de joie à la vue du
sang, ce mouvement humain, cette union hystérique face à la mise à mort. Une femme s’évanouit un moment, la chaleur sans doute, car elle revint assez vite s’installer, rouge d’un plaisir qui
marquait son visage d’un rictus sauvage. Mélissa ne voyait que Tentor, les peones avaient déjà beaucoup couru, les picadors avaient déjà piqué plusieurs vertèbres du corps massif et luisant qui
ruait tant qu’il pouvait. Manès et son acolyte revenaient avec les banderilles.
Une première ne suffit pas à calmer l’ardeur combattive de l’animal. Manès passa derrière mais rata le garrot car une des pattes de Tentor ripa sur le sable.
Mélissa se tendit, le cheval s’affaissa, les peones arrivèrent en courant sur la piste, mais il était trop tard. Une corne laboura le ventre exposé du cheval. Tout se précipita, le matador vint à
la rescousse.
Mélissa le visage crispé d’horreur et de colère donnait avec lui l’estocade au taureau, ses poings frappaient encore et encore alors que la bête mortellement
touchée s’était déjà couchée. On dégagea le cavalier, on vint rapidement chercher le cadavre du taureau. Elle courut sur la piste, s’agenouilla près du cheval agonisant.
Elle hurla.
Des bras la saisirent et la ramenèrent vers les coulisses. Elle se dégagea brusquement, elle venait d’apercevoir Manu. Elle s’approcha de lui.
- Je te hais ! cria-t-elle.
Il la regarda avec un petit sourire narquois.
- On achève bien les taureaux ! Tu sais ce qu’il te reste à faire de ton cheval, répondit-il.
Puis il lui tourna le dos, et avant de s’éloigner cracha.
***
J'ai tenté de reconstituer une ambiance. Je me suis beaucoup inspirée des réactions d'un billet
chez Hervé: ICI, et de quelques sites sur la tauromachie. Ma nouvelle par
sa briéveté est un condensé, mais ces pratiques n'en sont pas moins réelles.
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