La salle s'alluma doucement. Sur l'écran du cinéma se déroulait le générique. Quelques rares spectateurs sortaient. Deux jeunes filles attendaient encore. L'une d'elles reniflait. L'autre, les yeux humides, retenait sa respiration. Elle tendit un mouchoir à sa compagne et s'exclama:
- C'est nul ces films qui jouent sur l'émotion!
- Mais tu pleures aussi!
- Ouais! Allez partons! Ces histoires me renversent!
Elles se levèrent; celle qui s'exprimait ainsi était longue, fine, très blonde. Elle ajouta:
- Tu crois qu'on peut aimer aussi loin... comme elle ?
- Moi, ce que je voudrais c'est qu'on m'aime comme elle aime, et pas l'inverse, répondit la petite brune, car finalement il est sauvé grâce à elle et il continue de vivre... tranquille le mec!
Elles quittèrent la salle poursuivant leur discussion.
Dans la même salle, occupée par quelques passionnés, la même jeune fille blonde mâchait un caramel dans l'attente du lever de rideau. C'était un cinéma de quartier, comme il n'en existe plus guère, avec balcon et vieilles lanternes. A deux fauteuils d'elle, un monsieur âgé la regardait. Elle le sentit et se tourna vers lui.
- Vous connaissez ce film ? lui demanda-t-il.
- Oui.
- Alors, si vous revenez, c'est que vous avez aimé, n'est-ce pas?
- Peut-être. Je veux vérifier si j'ai tout bien compris comme je pense... En fait, il m'a bouleversée, avoua-t-elle.
- Ce n'est pas triste, j'espère.
- Si, terriblement.
- Oh!
Il se tut, l'expression un peu inquiète de ses yeux amusa la jeune fille.
- Mais c'est du cinéma! Il faut pas prendre tout ça très au sérieux!
Il ne répondit pas, la dévisageant avec un bon sourire. Il réajusta les lunettes qui avaient glissé sur le nez. Il observait l'impatience de la jeunesse qui se manifestait par des petits mouvements secs de la tête.
- Que signifie ce titre anglais, vous le savez ?
- "En brisant les vagues", ou quelque chose d'approchant. Break veut dire casser, et wave c'est la vague. Mais je ne suis pas très douée en anglais, on peut sûrement traduire autrement. Ca pourrait vouloir dire "en franchissant les ondes" !
- Et vous savez pourquoi ce titre ?
- On en reparle après le film, dit-elle plus bas car l'obscurité s'étendait doucement et les premières images apparurent sur l'écran.
Deux heures plus tard, dans la salle qui se vidait une jeune fille tendait à un vieil homme un mouchoir. Elle pleurait aussi et se mouchait sans pudeur.
- J'aurais pas cru que je pleurerais encore! C'est affreux ce film ! et pourtant il me fascine. Et j'aurais pas cru non plus qu'un vieux monsieur pouvait pleurer! dit-elle en nettoyant le pourtour de ses yeux.
Il ôta ses verres, essuya les dernières larmes et réajusta sa monture.
- Je suis très ému. Très très ému. Et surtout ne me consolez pas en me rappelant que ce n'est que du cinéma !
Ils se sourirent. Elle se leva. Il se dressa difficilement sur des jambes encore chancelantes. Elle lui tendit la main pour l'aider. Il s'en saisit le temps de s'assurer un bon équilibre. Lentement, côte à côte, ils sortirent de la salle.
Ils n'arrivaient pas à se quitter. Ils marchaient sur le trottoir. Elle se forçait à ralentir le pas. Quand elle avançait trop vite, elle s'arrêtait, se tournant vers lui. Ils discutaient. Il était plus petit qu'elle, ou plus courbé. Elle serrait ses bras contre elle pendant qu'il laissait ses mains s'agiter au gré de ses paroles. Ils atteignirent un abribus. Ils s'installèrent sur le banc.
- Et les Italiens ! Du très grand cinéma! s'exclama-t-il.
- Fellini.
- Oui, et Antonioni, et De Sica. Ah! De Sica!
- Le voleur de bicyclette.
- Pour une très jeune fille vous en savez beaucoup, dites donc!
- Mon père était passionné.
- Etait ? demanda le vieil homme, le visage soudain attristé.
- Je me suis mal exprimée, rectifia-t-elle. Mes parents sont divorcés. Il vit en Guyane. Je ne l'ai pas vu depuis deux ans.
Elle se leva comme si la discussion devenait gênante pour elle. Il regardait cette haute silhouette qui avait du mal à s'éloigner. Il dit:
- J'ai une vidéothèque bien fournie. Si vous voulez en profiter, je vous prêterai tous les films que vous voulez.
- Oh, merci!... Euh !... "Délicatessen", vous connaissez? J'adore ce film et je voudrais bien le revoir.
- j'adore aussi! Quand le voulez-vous ?
- Demain. On se retrouve ici, à la même heure, d'accord ?
Il fit un signe de tête affirmatif. Avant de partir elle ajouta:
- Je m'appelle Laure.
Il se leva.
- Charles, à votre service, dit-il en se courbant légèrement comme on salue une princesse.
Elle eut un bel éclat de rire et s'éloigna la démarche joyeuse. Il la suivit un moment du regard puis traversa la chaussée, s'engageant dans une direction opposée.
Tous les jours, vers dix-sept heures, on apercevait une jeune fille blonde échanger avec un vieil homme des cassettes de films.
- Formidable! Vous en avez d'autres de lui ?
- Je les ai tous, j'ai un petit faible pour Clint Eastwood.
Ils restaient-là, sous l'abribus, à discuter cinq minutes, dix minutes, parfois plus. Laure arrivait souvent avant le vieil homme, le lycée était à deux pas. Elle s'asseyait et attendait. Ce soir-là, elle attendit plus longtemps. Elle regarda sa montre, se leva, observant le bout de la rue où généralement il apparaissait chétif et branlant. Elle soupira en se laissant lourdement tomber sur le banc. Plusieurs bus étaient passés. Un jeune garçon d'une dizaine d'années s'approcha timidement d'elle.
- C'est toi Laure ?
- C'est moi, répondit-elle surprise.
- Je viens de la part de Monsieur Charles. Il ne peut pas sortir, il a pris froid. Il m'a donné ça pour toi.
Il lui tendit un paquet. Elle le remercia. L'enfant s'éloignait déjà quand elle le rappela.
- Hé ! tu peux me donner son adresse. Tu lui diras que demain j'irai le voir.
- Il habite dans mon immeuble, allée 4, rue Grenelle, c'est par là-bas, tu connais?
- Oui, j'ai une amie qui habite cette rue. Merci.
Laure frappa à la porte. Des pieds traînants vinrent lentement à sa rencontre. Charles ouvrit. Un gros mouchoir à carreaux sur le nez, il s'excusa de son mauvais état. Elle pénétra dans la pénombre de l'appartement. Elle s'étonna devant les étagères chargées de livres ou de cassettes.
- Et vous vous y retrouvez parmi tous ces livres, tous ces films ?
- Bien sûr ils sont classés. Je tiens un registre. Il est là, en bas. Vous pouvez vérifier. Prenez-le.
Elle tira le registre, un lourd classeur. Elle s'installa près de la fenêtre, dans un fauteuil confortable et l'ouvrit. Visiblement impressionnée, elle leva le nez sur le visage fatigué mais souriant de Charles.
- Waouh! Ca m'épate. 833 films! Comment avez-vous fait ?
- Au fil du temps...
- C'est le titre d'un film de Wenders ?
- Exact. Très beau film.
- Très lent!
- On vit dans un monde où tout va trop vite. Justement, ce genre de film nous permet de prendre le temps.
Elle ne répondit pas, absorbée par les titres qui défilaient à longueur de page. Son doigt s'arrêtait par moments, sa mémoire en fixait les mots. Il la regardait, attendri par les gestes avides de la jeune fille. Elle levait parfois la tête, les yeux rêveurs, ou curieux, ou rieurs. Elle s'exclamait de connaître celui-la, d'avoir découvert celui-ci avec un tel ou une telle, d'avoir tant ri ou pleuré sur tel autre. Elle s'étonnait aussi d'en connaître si peu. Enfin elle reposa le classeur.
- Je veux que vous me guidiez. Il y a tant de films que je ne connais pas. Par quoi dois-je commencer ?
- Je crois qu'il faut que tu regardes les plus grands d'abord. Si tu commençais par Citizen Kane ?
- De ce très cher Orson! Okay! Mais je veux ma leçon avant.
- Ta leçon ? Sûrement pas! Tu regardes et on en parle. Je préfère ainsi.
- Je voudrais être mieux préparée, surtout pour des films qui me motivent absolument pas. Je suis si paresseuse! Juste un bout d'idée...Allez, faites un effort.
Elle prit une moue si enfantine qu'il ne put résister et céda en riant à la pression de Laure.
- Alors juste le début d'un commencement d'un bout d'idée!
Chaque jour, Laure frappait à la porte de Charles. Charles ouvrait et dans son petit appartement si encombré d'images et de mots soufflait un air de jeunesse. Elle exprimait son enthousiasme ou sa déception.
- Et la scène où il enlève sa chemise pour caresser le piano de la femme aimée, c'est fabuleux.
- Ce geste-là est une trouvaille géniale. On comprend d'un coup que cet homme à l'apparence frustre cache une grande sensibilité, on saisit alors tout son amour. Jane Campion a trouvé l'image juste. Je pense que seule une femme pouvait avoir cette idée-là.
Il en fut ainsi pendant quelques mois. Mais un matin, Laure trouva porte close. Elle revint le soir. Elle revint le lendemain. Elle s'avisa auprès des voisins. Personne ne sut rien lui dire. Monsieur était un homme tranquille, discret, sans histoire. Elle revint plusieurs fois, pendant trois jours. Le troisième jour, les traits tirés par l'inquiétude, elle vit la porte entrebâillée, elle la poussa. Une femme d'une cinquantaine d'années rangeait des albums dans une valise.
- Bonjour, dit Laure d'une petite voix chevrotante.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Laure. Que se passe-t-il ? Pourquoi Charles n'est plus là ?
- Je suis Marguerite, sa soeur. Il m'a parlé de vous, de vos heures passionnantes... Il a eu un malaise cardiaque. Il est à peu près remis mais il restera encore une ou deux semaines à l'hôpital.
- Je peux le voir ?
Marguerite hésitait. Il faudrait qu'elle le lui demande. Il était très fatigué, il avait besoin de beaucoup de repos. Il faudrait lui promettre de ne pas trop parler. Laure tendue, promit.
Elle le trouva assis dans le parc. Le menton appuyé sur le pommeau d'une canne. Il ne la vit pas arriver. C'est l'ombre qu'elle fit sur lui qui l'éveilla de sa torpeur.
- Laure! Quelle gentille surprise!
- Votre soeur ne vous avait pas prévenu ?
- Si. Mais je ne vous attendais pas si tôt. C'est tellement désagréable de venir voir un malade.
Elle haussa les épaules. Ce n'était pas un malade ordinaire. Elle lui rappela leurs nombreux rendez-vous, elle lui rappela leurs heures passionnantes à parler ciné.
- Et...vous me manquez, ajouta-t-elle hésitante.
Il planta ses yeux gris dans les pupilles sombres de la jeune fille. Un large sourire illumina soudain le visage amaigri et terne.
- Toi aussi, tu me manquais.
Embarrassée, elle détourna le regard et remarqua posé sur une chaise un des albums que Marguerite avait rangés dans la valise.
- Ce sont tous vos souvenirs?
Il prit sur les genoux le vieux livre usé et l'ouvrit. Des photographies jaunies, écornées, de tous formats apparaissaient au fil des pages. Sa main tremblante s'arrêta sur l'une d'elles. Un portrait de femme l'occupait toute entière. Il tourna l'album vers Laure.
- Seulement ce souvenir-là.
- Qu'elle est belle!
- C'était ma femme.
Ils ne dirent rien pendant quelques minutes, ils partageaient un lien nouveau, celui de l'image prise il y a longtemps, de ce chignon blond épinglant une chevelure soyeuse, de la clarté de ce regard presque distant, de ce sourire presque triste.
- Nous étions jeunes mariés...Elle était déjà malade. Je l'ai accompagnée jusqu'au bout...mais je n'ai pu, comme l'héroïne de "Breaking the waves" la sauver. Pourtant je l'ai cru, je l'ai cru de toutes mes forces...
Les épaules de Charles s'affaissèrent. Laure se taisait, mais son silence était plein d'attention. Elle caressait le contour du visage blond sur la photographie chérie. Il leva à nouveau les yeux sur Laure et sourit timidement.
- Pauvre Laure! Je ne suis pas très délicat avec vous. Vous faites déjà preuve d'amitié en venant me voir et voilà que je vous accable avec mes souvenirs!
- Pas du tout. Je trouve au contraire que c'est une preuve de confiance formidable, et j'en suis très touchée. Vous ne vous êtes jamais remarié ?
- Eh!... mais je vous attendais ! dit-il dans un éclat de joie.
- Ah! Si j'étais plus vieille, répondit-elle, je vous épouserais sur l'heure.
Leur rire réveilla quelques oiseaux qui pépièrent plus fort. Ils se levèrent en même temps. Charles s'appuya sur le bras de Laure. Sous l'autre bras elle portait précieusement l'album.
- Je crois, je suis persuadé que ma femme m'a accompagné tout au long de ma vie. Je l'ai sentie souvent près de moi. Et je suis sûr qu'elle m'attend.
Devant le silence de Laure, il ajouta
- Vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?
Il s'arrêta, et se tourna vers la jeune fille. Elle dit:
- Ce que j'aime chez vous c'est que vous ne me prenez jamais pour une gamine. Vous me considérez comme une personne et c'est rare chez les adultes, ils ont souvent tendance à penser qu'on sait pas ce qu'on fait, qu'on comprend rien... Et vous êtes là à attendre une réponse de moi, et ça vous paraît important.
- Oui, ça l'est.
- Je vous crois. Je crois que vous avez éprouvé ce sentiment-là. Peut-être vous a-t-il empêché de refaire votre vie, d'aimer quelqu'un d'autre.
- Mais pas du tout! Au contraire, j'ai aimé chaque seconde. Je suis devenu, grâce à elle, quelqu'un de parfaitement lucide sur le temps. J'en ai goûté la moindre parcelle, et aujourd'hui encore c'est ce que je fais, ici, avec vous. Et c'est merveilleux parce que du temps je n'en ai plus beaucoup devant moi.
- Gardez-vous encore un peu. J'ai besoin de vous.
Ils prirent l'habitude de se rencontrer dans le parc. Le cinéma devint un sujet de conversation secondaire. Elle parlait d'elle, il parlait de lui. On les voyait souvent rire. Elle apportait parfois des revues qu'ils feuilletaient ensemble, ou encore quelque gâterie qu'ils dégustaient avec gourmandise. Quelquefois au détour d'un propos, tel ou tel film surgissait de la mémoire de Charles.
- Exactement comme dans "Cinéma Paradiso". Je ne manquais aucune séance. Les spectateurs n'avaient jamais honte de rire fort, de pleurer fort, d'applaudir, de conseiller les héros, de les traiter d'imbéciles ou de les prévenir d'un danger. On apportait sa chaise, et c'était comme une veillée, la magie en plus. Et on en parlait pendant des semaines.
Ce jour-là, il n'était pas sous leur arbre. Elle s'avança vers la porte d'entrée quand Marguerite en sortit. Elles se regardèrent. Laure comprit avant que rien ne fût dit. Les yeux noyés qui l'observaient ne trompaient personne.
- Ses derniers mots sont pour vous.
- Ses derniers mots ? Vraiment ? Les derniers ? il n'y en aura plus jamais ?
Le petit visage de l'adolescente se crispa brusquement. Elle mit la main devant sa bouche pour empêcher les cris. La soeur de Charles la prit dans ses bras.
- Chut ! il n'aimerait pas vos sanglots. Il vous lègue sa vidéothèque à une condition.
Laure leva le nez, des larmes plein les joues.
- Toute sa vidéothèque ?
- Toute.
- Quelle condition ?
- Que vous preniez aussi les livres.
Derrière les pleurs surgit le rire. Marguerite la regarda perplexe.
- C'est...voulut expliquer Laure dans un hoquet...c'est...que je ne suis pas très bonne lectrice, et c'était un sujet de discorde. Il voulait que je lise aussi. C'est un grand malin! Je vais être obligée maintenant.
Elle baissa la tête, soudain intimidée devant l'évènement.
- Je peux le voir, murmura-t-elle.
- Si vous voulez.
Elles disparurent dans le bâtiment.
Laure se dirigeait vers le cinéma du quartier. Elle semblait plus âgée. Peut-être était-elle un peu plus voûtée, comme si elle portait quelque charge sur le dos. En passant devant l'abribus, elle regarda leur banc et s'arrêta les yeux écarquillés. Charles l'attendait, le visage serein, débarrassé de la dernière fatigue, rayonnant. Elle voulut traverser mais dut attendre que le passage fût libre. Quand elle s'avança vers lui, son sourire la quitta. Il avait disparu. Elle s'assit, décomposée.
Dites-moi au moins que vous l'avez retrouvée. Faites-moi un signe, n'importe lequel que je comprenne qu'elle vous attendait, dit-elle.
Un passant s'arrêta, personne n'a l'habitude d'entendre soliloquer autrui, puis il continua son chemin devant le regard noir que lui lança Laure. Juste un signe. Allez, faites un effort... je vous promets de lire...tiens! Je vais lire Madame Bovary. D'accord ? Alors dans l'abribus où pas un brin d'air ne passait ce jour-là, où la chaleur estivale s'était engouffrée pesamment, une brise fraîche et forte fit voler les cheveux fins de Laure. Elle frissonna, peut-être de joie, car son visage levé vers le haut des arbres souriait, émerveillé.
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